Lecture / Ecriture
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Daewoo de François Bon

François Bon
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François Bon est un auteur français, né en 1953.

Daewoo - François Bon

La Lorraine, le gris, les usines, les ouvrières et Sylvia.
Note :

   Il n’est pas facile de parler de ce livre. Mais ce n’est rien par rapport à ce qu’il raconte. Il s‘agit en effet de se rendre à l’usine Daewoo de Fameck qui vient de fermer. Une grande majorité de femmes se retrouvent au chômage. On les écoute raconter leur histoire, leurs rêves de voyage, leur joie d’être ensemble lorsqu’elles étaient à l’usine.
   
    C’est aussi le constat d’un échec politique, d’un fiasco économique et par delà même, une approche concrète des méfaits de la mondialisation. C’est le mépris des dirigeants, l’inconsistance des fameuses «cellules de reclassement» où les femmes se voient offrir des emplois dans le télémarketing ou le dressage animalier. François Bon nous fait vivre une aventure sous ces ciels gris de Lorraine où les ouvrières deviennent de vraies héroïnes de la vie, nous apprennent la survie et la dignité, dignité de ceux qui gardent toute leur fierté quand bien même les médias grossissent l’évènement, insistant sur la désolation. Il recueille les confidences entre un café et une conversation, il s’imprègne des lieux, en construit une pièce de théâtre et l’on voit très bien comment les entretiens enregistrés au mini-disc, finissent par se transformer pour être joués sur une scène car François Bon alterne les genres. On assiste à la discussion à bâtons rompus puis on lit la pièce, la scène qu’en fait l’auteur. Pas un mot n’est changé, et l’on note au passage le respect que François Bon porte à ces ouvrières qui le reçoivent. On est loin des reportages voyeuristes d’une certaine télévision.
   
   Travaillant pour le Centre Dramatique de Nancy alors dirigé par Charles Tordjman, François Bon a déjà dans l’idée de sa pièce, donné la parole à ceux qui ne l’ont pas ou alors tronquée par l’esprit du moment. Avec tous ces personnages, on fouille par le menu cet échec, ce retrait de Daewoo qui implanta trois usines en Lorraine, alléché par les subventions publiques, on remonte jusqu’à Mr Woo, fondateur de cette firme, sorte de self-made man à la coréenne, on parle aussi de la visite des dirigeants avec un traducteur, de l’incompréhension mutuelle qui n’était pas uniquement due au barrage de la langue.
   
   Et puis plane ce fantôme qui revient en filigrane, allégorie si ce n’était que de la fiction, de ce gâchis, de la mise en échec de ces bonnes volontés qui élisent cette Sylvia – à la mémoire de laquelle le livre est dédié tout entier – comme porte-parole, un peu naturellement, pendant les luttes où la solidarité est de mise, où l’on brûle des palettes devant l’usine et l’on se serre les coudes, pour s’apercevoir bien sûr que tout était déjà programmé depuis longtemps, on se rend compte – ce n’est hélas pas nouveau et ça continue- que la vie de personnes dépendent d’un seuil de rentabilité et l’on déplace une usine comme on joue au Monopoly.
   
   C’est un livre triste mais tellement vivant. Ce sont des vrais gens qui parlent, sans fard, de leurs vies gâchées, sans voix off pitoyable, l’auteur n’existe que dans ses déplacements, quelques photos volées sur les sites désolés pour construire son décor et par l’objectivité de son appareil à recueillir les impressions sous le regard bienveillant de Sylvia, finalement personnage essentiel de cette histoire.
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critique par Mouton Noir




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Désindustrialisation
Note :

   Il y a dix ans déjà, l'indication “roman” sur la couverture de ce livre priait le lecteur de n'y pas voir une publicité pour une firme coréenne. Le “chaebol” fondé par Kim Woo-Chung venait de faire faillite, entraînant dans sa chute la fin de ses usines françaises en 2002-2003. Elles avaient été créées avec la bénédiction et les fortes subventions de l'Etat pour tenter d'amortir le chômage dû à la crise de la sidérurgie dans la vallée de la Fensch. "En 1998 Daewoo en perdition avait décidé de liquider trente-deux de ses quarante-sept usines dans le monde" dont celles de Villers-la-Montagne (fours à micro-ondes), Mont-Saint-Martin (tubes cathodiques) et Fameck (montage de téléviseurs). Les produits fabriqués par le groupe Daewoo dans la vallée de la Fensch n'avaient jamais été rentables.
   
   L'ouvrage de François Bon est constitué principalement d'entretiens avec des ouvrières licenciées du site de montage de téléviseurs. Le livre inclut des scènes de théâtre : un spectacle conçu à partir de ces entretiens a été donné au festival d'Avignon en 2004. L'intérêt de ce documents réside évidemment dans les entretiens retranscrits avec un minimum de mise en forme littéraire. C'est du document brut où les interlocutrices de l'auteur évoquent leur ressenti : la solidarité entre ouvrières, les drames personnels, la colère contre les responsables du gâchis. Le sort de Silvia F., qui s'est donnée la mort après avoir lutté à la tête de ses camarades, est plus longuement évoqué. Beaucoup de souffrances et d'authenticité dans ces pages. Les turpitudes des cellules de reclassement font aussi partie de l'enquête où l'auteur montre une véritable empathie avec ces ouvrières dont la vie fut brisée par la crise.
   
   Un autre intérêt de cet ouvrage est le rappel des fermetures d'usines dans les régions anciennement industrialisées dans le Nord et l'Est de la France au fil des années 1970-2000. Face à la désindustrialisation, la résistance ouvrière est symbolisée par des prises d'otages de cadres, des feux de pneus devant les piquets de grève, la menace de déverser des produits dangereux dans l'environnement, voire de mettre le feu aux installations. L'une des usines Daewoo brûla. Comme le château de Lunéville qui était un site symbolique du patrimoine de la région. Mais la description du démontage des lettres D.A.E.W.O.O. sur la façade de l'usine condamnée donne aussi des pages saisissantes qui ont valeur de symbole.
   
   En 2004, la sidérurgie était encore représentée dans la région par un site mais François Bon posait déjà la question : "Combien de temps Sollac, qui dépend du groupe Arcelor, ex-Usinor, 106 000 salariés, tiendra-t-il à Florange, où il fait travailler plus de 3 500 personnes?" Vous avez dit Florange? On connaît la suite...

critique par Mapero




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