Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Mademoiselle Else de Arthur Schnitzler

Arthur Schnitzler
  Mademoiselle Else
  Le Dernier adieu, nouvelles
  La pénombre des âmes
  Les dernières cartes
  Vienne au crépuscule
  La Nouvelle rêvée

Arthur Schnitzler, né à Vienne en 1862 et mort à Vienne en 1931, est un écrivain et médecin autrichien d'origine juive.

Mademoiselle Else - Arthur Schnitzler

La jeunesse a un prix
Note :

    Arthur Schnitzler n'est pas un écrivain ordinaire. Médecin viennois, à cheval entre le XIX et le XX ème siècle, il glisse dans cette oeuvre publiée en 1924, quelques unes des trouvailles de la psychanalyse en pleine effervescence à cette époque: l'hystérie et la névrose, la triangulation oedipienne et ses ramifications incestuelles. Là où l'écrivain devient particulièrement intéressant, c'est qu'il n'est pas directement influencé par la psychanalyse, il évolue parallèlement à la psychanalyse.
   
   Ce n'est nullement un hasard. Particulièrement captivé par la psychiatrie, sa thèse de doctorat portera sur le traitement hypnotique de la névrose, et dès 1893, il abandonnera son poste à l’hôpital pour ne garder que quelques patients privés et se consacrer à la littérature.
   
   Littérature qui n'échappera donc pas à ses interrogations axées principalement sur le sens de la vie et de la mort. Préoccupations que partagera un autre viennois, Sigmund Freud.
   
   Arthur Schnitzler est de six ans son cadet. Ils partagent le même judaïsme laïque, vivent dans la même ville, deviennent médecins, lisent les mêmes auteurs et s'intéressent de très près à l'introspection et l'interprétation des rêves.
   
   Dès 1875, Arthur Schnitzler tient lui-même un "journal des rêves" (initiative antérieure donc à la publication de l'éponyme "Interprétation des rêves" de Freud en 1899) et ne cessera de le compléter jusqu'à sa mort en 1931.
   
   Cette fascination pour l'expression des pulsions inconscientes trouvera son écrin dans la nouvelle "La Nouvelle rêvée" publiée en 1927 (et portée à l’écran en 1999 par Kubrick avec Eyes Wide Shut).
   
   Freud avait vu juste lorsqu'il écrit à Schnitzler le 14 mai 1922, pour son soixantième anniversaire: " Je veux vous faire un aveu que vous voudrez bien, par égard pour moi, garder pour vous et ne partager avec aucun ami ni aucun étranger. Je me suis torturé avec la question de savoir pourquoi je n’avais jamais cherché à vous fréquenter au cours de toutes ces années et à avoir une conversation avec vous [..] La réponse à cette question contient l’aveu qui me paraît trop intime. Je pense que je vous ai évité par une sorte de crainte de rencontrer mon double. [..] En me plongeant dans vos splendides créations, j’ai toujours cru y trouver, derrière l’apparence poétique, les hypothèses, les intérêts et les résultats que je savais être les miens. Votre déterminisme comme votre scepticisme – ce que les gens appellent pessimisme- votre sensibilité aux vérités de l’inconscient, de la nature pulsionnelle de l’homme, votre déconstruction des certitudes culturelles et conventionnelles, l’arrêt de vos pensées sur la polarité de l’amour et de la mort, tout cela me touchait avec une inquiétante familiarité.[..] Ainsi ai-je acquis le sentiment que vous savez par intuition, en réalité par une fine auto perception, tout ce que j’ai mis au jour chez d’autres au cours d’un travail laborieux. Oui je crois que dans le fond de votre être, vous êtes un psychologue des profondeurs, aussi franc, impartial et courageux que personne d’autre, et si vous ne l’étiez pas, vos capacités artistiques, votre art verbal et votre capacité de création auraient eu libre cours et eussent fait de vous un écrivain davantage selon le goût des masses." C’est surtout l’attirance de Schnitzler, "psychologue des profondeurs", pour la polarité de l’amour et de la mort, et son intérêt pour la sexualité, Freud le dit dans une lettre antérieure de 1912 , qui en font "un double" à ses yeux.
   (Pour l'anedocte, Arthur Schnitzler ne gardera pas cette déclaration secrète et s'en vantera même au journaliste américain George. S. Viereck dans un entretien qu'il lui accorde en 1930: "I anticipated the Freudian theory of the dream in my plays.[..] In some respect I am the double of Professor Freud. Freud himself once called me his psychic twin."
   
   Schnitzler s'intéresse de très près aux découvertes de Freud.
   Dès 1888, il écrit un article dans une revue médicale pour défendre Sigmund Freud dans l'affaire de la cocaïne ("Cocaïnomanie et cocaïnophobie" 1884/1885).
   
   En 1906, il écrit à Freud : "Monsieur le Professeur, même si vous ne devez guère avoir de souvenir personnel de moi, permettez-moi de m’associer à ceux qui vous présentent aujourd’hui leurs vœux. Je dois à vos écrits des suggestions si nombreuses, fortes et profondes et votre cinquantième anniversaire doit bien me donner l’occasion, de vous le dire et de vous présenter l’assurance de ma vénération la plus franche et la plus chaleureuse."
   
   Leurs rencontres se feront rares et Arthur Schnitzler émettra tout de même de nombreuses réserves à l'encontre de la psychanalyse et l'une d'entre elles concerne justement le complexe d'Oedipe qu'Arthur Schnitzler qualifie de "généralisation abusive". Pour relativiser cette notion, Arthur Schnitzler parle, lui, d'ambivalence des sentiments.
   
   C'est intéressant parce que la relation entre Mademoiselle Else et son père transpire en effet cette ambivalence pour Arthur Schnitzler et ce conflit oedipien mal réglé pour Freud (ce qui serait, selon Freud, le terreau de l'hystérie; cette même hystérie dont souffre Mademoiselle Else. Entre Arthur Schnitzler et Sigmund Freux tout se rejoint invariablement).
   
   Quant à sa propre relation avec sa fille, Arthur Schnitzler ne sera pas épargné. Alors même que toute son oeuvre révèle sans cesse son obsession de la mort et en particulier la problématique du suicide comme "solution" à d'éventuels tourments, Lili Schnitzler se suicidera en 1928 à l'âge de 18 ans, d'une balle dans la poitrine et avouera avant de mourir le lendemain, qu'elle ne voulait pas se tuer, que c'était juste une "crise de nerfs". Arthur Schnitzler alors âgé de 66 ans, ne lui survivra que trois ans.
   Arthur Schnitzler, rigoureux mais inconstant, distingue pratique et praticien. Il n'est pas très sensible à la pratique des psychanalystes et estime que le patient est souvent mieux capable de pénétrer son propre inconscient que l’analyste, il dira "on ne doit pas violer les âmes". C'est pourquoi, sûrement, Mademoiselle Else sera le livre ouvert des Seelenbohrungen (taraudages de l'âme) sous la houlette et la plume d'un spécialiste, d'un écrivain génial et d'un analyste de la conscience: Arthur Schnitzler.
   
   Mademoiselle Else, nouvelle publiée en 1924, devient très vite un film (1929) puis se dispersera au travers du monde sous la forme de pièce de théâtre.
   
   Arthur Schnitzler livre aux lecteurs, l'intimité d'une jeune fille avec une série de fantasmes sexuels parfaitement conscients, d'un questionnement sur sa place dans la société, dans sa famille. Car Else, sommée de sauver l'honneur de ses parents, se pose une question essentielle qui n'obtient aucune réponse: et vous? Qu’avez vous fait pour moi?
   
   L'histoire pourrait être résumée ainsi: Un père perpétuellement ruiné et sur le point de finir en prison demande à sa fille, par l'entremise de sa femme, d'emprunter 30 000 florins (qui deviendront 50 000) à l'une de ses relations, M. von Dorsday, riche et vieux marchand d'art.
   
   Il va s'en dire que la jeune fille en question, Else, est jeune (19 ans) et belle et que ses charmes sont, de façon officieuse, une manière de faire fléchir le vieux créancier.
   
   On peut aussi faire beaucoup plus court et dire que pour sauver sa réputation, un couple de bourgeois viennois engage leur fille à se "prostituer" afin de pourvoir à leurs dettes.
   
   "Je veux bien être une dévergondée mais pas une putain. Vous avez mal fait votre compte, M. von Dorsday. Et papa aussi. Il a mal calculé son coup. Car il devait se douter... Il connaît les hommes. Il connaît von Dorsday. Il pouvait prévoir que M. von Dorsday ne faisait rien pour rien. [...] Quand on a une fille aussi jolie pourquoi ferait-on un tour en prison ?".
   
   L'écriture de cette nouvelle est extrêmement alerte. Le style nouveau pour l'époque, correspond au défilement des pensées de Else (style qu'utilisera également Albert Cohen dans "Belle du Seigneur" au travers des pensées de Solal).
   
   Else est certes jolie mais aussi ce que Freud appelait hystérique et qui désormais porte souvent le nom d'histrionique. Elle est narcissique, volubile, séductrice. Ses pensées sont donc à l'image de sa personnalité, prolixes, capricieuses, fantasques, indécises et versatiles. Un rythme donc rapide, enjoué, exultant... Difficile de ne pas lire ce livre d'une traite.
   
   C'est enfermé dans la conscience d'Else que nous apparaît le monde extérieur. Un monologue où cette jeune fille se raconte à l’abri de son for intérieur. Quelques dialogues parsemés ici et là créent un pont entre intérieur et extérieur, et c'est entre ces deux faces d'une seule pièce que le talent éblouissant de Arthur Schnitzler va nous basculer sans cesse. L'écriture est minutieuse car il ne s'agissait évidemment pas de se louper.
   
   L'opportunisme de Mademoiselle Else est définitivement moderne. Elle rêve d'un mari riche et peu embarrassant pour pouvoir séduire et abandonner "mille amants" qui ne cesseraient de clamer sa grâce et sa beauté. Else est loin d'être stupide et a déjà très vite compris que seule sa jeunesse, fugace, et sa beauté ne pourront lui offrir cette vie de déesse. Il lui faudra faire des concessions. Entre mariage d'amour et mariage d'intérêt, son choix est arrêté. Elle possède une intelligence d'instinct, fine et sauvage qui lui permet d'être lucide sur bien des choses alors même qu'elle s'aveugle sur beaucoup d'autres. Cela donne un monologue bien souvent drôle où Else ne s'épargne pas les critiques en tout genre.
   
   Il en reste une jeune fille fragile qui se croit forte, auto-sacrifiée par une famille sans vergogne et sans amour, qui ne trouve de sens à sa vie que dans la mise en scène d'une fin ratée, rongée par une culpabilité qu'elle échoue à mettre à l'écart.
   
   Là où Vladimir Nabokov voit des jeunes filles diaboliques, Arthur Schnitzler voit une jeune fille torturée.
   
   Arthur Schnitzler, tourmenté par le plaisir que les femmes déclenchent, assommé par la souffrance que les passions amoureuses induisent, n'aura de cesse d'écrire sur l'impossible rencontre homme-femme, sur la possession de l'autre et son aboutissement mortifère.
   
   C'est un bijou de la littérature en seulement 130 pages; 1€50 en occasion dans les grandes librairies du web; dévoré en deux aller-retour en métro pour aller bosser; une écriture vive et captivante...
   
   Je ne vois pas trop quelle pourrait être votre excuse pour ignorer Arthur Schnitzler !
    ↓

critique par Cogito




* * *



Vive l'art dégénéré!
Note :

   Arthur Schnitzler (1862-1931) est un écrivain autrichien que je découvre avec ce court mais dense roman: Mademoiselle Else (1924). Arthur Schnitzler qui écrit à la fin du XIXème- début du XXème siècle eut une réputation sulfureuse. Un pièce écrite en 1897, "La Ronde", jugée obscène, a dû attendre un quart de siècle pour être jouée à Vienne. Son premier livre, "Le lieutenant Gustel", paru en 1900, lui a valu d’être dégradé de son rang d’officier supérieur pour atteinte à l’honneur de l’armée austro-hongroise. Deux ans après sa mort survenue en 1931, les nazis brûleront les livres de “cet auteur juif” dont les nouvelles “désagrègent et anéantissent le sens des responsabilités”.
   
   Else est une belle jeune fille de la bourgeoisie viennoise, en villégiature à la montagne avec sa riche tante et Paul, son séduisant cousin. Si le jeune homme se montre très empressé auprès de Cissy Mohr, une femme mariée, Else, quant à elle, est invariablement attirée par les mauvais garçons et se juge très “dévergondée”. Pourtant, elle repousse par son attitude “altière” tous les hommes qui lui font la cour. Une lettre de sa mère va bouleverser sa vie. Celle-ci lui apprend que son père, brillant avocat, qui a détourné de l’argent pour boursicoter, est menacé de prison s’il ne rembourse pas immédiatement la somme dérobée. Ce n’est pas la première fois que le père d’Else vole et perd au jeu et Else peut encore le sauver en demandant l’argent à un ami de la famille, le vicomte Von Dorsday, en villégiature dans le même hôtel qu’elle. Cependant, si le vieil homme accède à cette requête, ce ne sera pas sans contrepartie.
   
   Le personnage d’Else est fascinant. Son extrême beauté mais aussi son intelligence, son indépendance de caractère, sa fierté, son refus de se plier au conformisme de la société en font un personnage peu conventionnel. Est-elle, comme l’affirme dans la préface Roland Jaccard, contemporain de Snichtzler, une “ingénue hystérique” - Sa tante veut même la faire enfermer dans un asile- ou tout simplement une jeune fille très consciente de sa séduction, qui se plaît à fantasmer? Bref! les fantasmes sont-ils synonymes d’hystérie? Ce qui est certain, c’est que Else supporte mal l’hypocrisie (on pratique l’adultère autour d’elle avec légèreté pourvu que cela reste caché) et le carcan où l’enferme la bonne société viennoise dès lors qu’il s’agit de sexualité. Cet enfermement moral l’amène à une exacerbation de ses sentiments hallucinante.
   
   L’originalité de cette œuvre tient au fait qu’elle est entièrement composée d’un monologue intérieur coupé seulement par les phrases des dialogues mises en italique. Nous voyons avec les yeux de la jeune fille, nous ressentons avec ses sens, nous jugeons avec sa raison. C’est dire que jamais le lecteur n’a été aussi impliqué que dans ce roman. L’identification avec le personnage est totale puis nous sommes au cœur de sa conscience; nous ne faisons qu’un avec Else… Nous ne pouvons nous dégager de cette pensée qui d’abord assez lente, va en s’accélérant. Nous sommes pris dans un tourbillon vertigineux, emporté avec elle dans une sorte de fièvre qui tourne au délire, va jusqu’à la folie. L’amour qu’elle ressent pour son père (on comprend pourquoi Freud admirait autant l’œuvre de Schnitzler) livre combat avec sa fierté, le dégoût et la répulsion qu’elle éprouve. Le comportement du père de la jeune fille est tellement ambigu et méprisable et Else est si lucide à son sujet que l’on peut comprendre pourquoi elle est saisie par une violence qu’elle va exercer contre elle-même.
   
   Les phrases exclamatives, interrogatives trahissent la force du désarroi qui s’empare d’Else; elles deviennent brèves, hachées, syncopées, à la mesure des sentiments de la jeune fille. Le rythme haletant ne nous laisse aucun répit jusqu’au dénouement final. Un roman passionnant qui donne envie de lire les autres œuvres de l’écrivain!
    ↓

critique par Claudialucia




* * *



Un conte cruel
Note :

   Le sujet ne m'emballait guère mais j'avais promis de lire cette oeuvre . C'est chose faite et je dois avouer que ce fut une agréable surprise.
   
   Ce court roman (ou cette longue nouvelle) se présente sous la forme d'un long monologue intérieur, celui de la jeune Else, une Viennoise qui passe ses vacances en Italie avec sa tante. Le premier couac de ces vacances qui s'annonçaient prometteuses prend la forme d'une lettre : la mère d'Else lui écrit en effet pour lui annoncer que le père, un avocat, risque de gros ennuis juridiques pour avoir perdu de l'argent (qui n'était pas le sien). Une grosse somme doit être remboursée et par chance (!) Else et sa tante sont descendues dans un palace où se trouve également un vieil ami de la famille, le riche marchand d'art Dorsday. Quoi de mieux que d'envoyer la donzelle quémander un prêt à Dorsday.
   
   Evidemment, raconté comme ça, c'est un début qui parait bien banal et bien ennuyeux... Oui mais voilà, très rapidement, et puisque tout est raconté par Else, le lecteur s'aperçoit que la jeune fille a un léger problème. Un peu de névrose sans doute... Sur ses jolies mais frêles épaules repose l'honneur de la famille. Peut-elle abandonner ce père faible et lâche, le laisser s'humilier ou pire encore? Non, bien sûr. Elle ira donc demander ce prêt. Mais qu'exige Dorsday en retour, ce vieux satyre? De la contempler nue durant quelques minutes!
   
   C'est un peu comme si une grosse tempête balayait l'équilibre déjà vacillant de la jeune fille. Else est prisonnière des conventions de son époque et de sa société : c'est une jeune bourgeoise qui a été habituée à vivre selon certains codes. Mais sa nature profonde est tout autre. Else est sensuelle, elle rêve de s'émanciper, elle aime aguicher les hommes. Toutes ces contradictions se bousculent dans sa pauvre tête : lutter contre ses penchants et résister? Abandonner son père, ruiner sa famille? Repousser cet odieux marché lui semble logique, mais est-ce par pudeur ou plutôt par orgueil? Else névrosée devient Else hystérique. Elle trouvera cependant le moyen le plus sûr de mettre fin à son dilemne.
   
   A ma grande surprise, je me suis laissée prendre au fil des pensées de cette pauvre fille. Le récit qui commence sur un mode léger prend ensuite une tournure beaucoup plus dramatique. Else est un peu agaçante, mais surtout pathétique. Un conte cruel mais éblouissant, qui n'a pas pris une ride (écrit en 1924).

critique par Folfaerie




* * *