Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Le vaillant petit tailleur de Eric Chevillard

Eric Chevillard
  Oreille rouge
  Le vaillant petit tailleur
  L'auteur et moi
  Juste Ciel
  Ronce-Rose
  L'autofictif croque un piment

Éric Chevillard est un écrivain français né en 1964.

Le vaillant petit tailleur - Eric Chevillard

Chevillard: 1 - Grimm: 0
Note :

   Tous les livres ont un rythme.
   
   Mais si ! Cherchez bien et il se mettra à résonner en vous.
   
   Certains prennent le rythme d'une valse viennoise. Rapide et ondoyant. Etourdissant et maîtrisé. C'est "Turlupin" de Leo Perutz.
   
   Certains sont rock'n'roll. Une succession de passes de type rapprochement et séparation. Un tempo rapide et d'incroyables acrobaties. Hop là ! On saute très haut, on va tomber... Et non, on ne tombe pas. C'est exaltant, on s'excite. On perd sa boucle d'oreille mais on s'en fout !
   C'est "Le vaillant petit tailleur" d'Eric Chevillard.
   
   En voilà un de plus qui a su allier technicité et facilité. Il s'amuse avec les mots Eric Chevillard.
   
   Il en fait ce qu'il veut. Un auteur qui écrit une nouvelle intitulée "Nicole Kidman n'existe pas" ne peut que me plaire (comme quoi y a pas que moi qui lis "Voici" !)
   
   Contrairement à mes préceptes, j'ai cherché à savoir qui était Eric Chevillard avant de le lire (eh ben oui ! Je ne suis pas psycho-rigide).
   
   J'avais quand même (souvenez vous) pris un petit coup de massue derrière la nuque lors de ma rencontre avec Richard Millet.
   
   Là... Tout baigne... Le bonhomme me plaît bien.
   
   A une journaliste qui lui demande ce qui le rend si prolifique, il répond :
   "Voulez-vous dire que le marché est saturé de Chevillard ? Que l'asphyxie guette, que vous demandez grâce ? Je me suis organisé afin de pouvoir me consacrer à l'écriture exclusivement, il est normal que des livres paraissent. Comme vous l'aurez compris, je ne me donne guère la peine de chercher de bons sujets qui nous concernent tous, de mener des enquêtes préalables sur le terrain, de réunir trois mètres cubes de documentation et de perdre douze kilos pour camper ensuite un personnage de freluquet en connaissance de cause, ma vie se joue en grande partie durant ces heures d'écriture et la notion d'exercice de style m'est absolument étrangère, si certains semblent persuadés que je ne fais que ça – se pourrait-il que la prose française soit devenue si plate que, dès qu'un style plus original la travaille, celui-ci paraisse nécessairement forcé, factice, précieux, pure esbroufe ? Sans doute ne suis-je tout à fait libre que lorsque j'écris, voilà aussi pourquoi je n'aime pas que toutes les poses et les grimaces de l'homme en société envahissent le champ littéraire où la chance nous est pourtant donnée de tenter autre chose."
   
   Il a écrit sa brève biographie et c'est un pur moment de bonheur et il y a fort à parier qu'il se surpassera pour sa pierre tombale.
   
   J'ai l'air de baguenauder comme ça sur les prouesses d'Eric Chevillard mais je vais quand même vous avouer que le type m'a laissée très perplexe (ou sur un autre registre langagier = sur le Q). Je n'avais encore jamais lu une écriture pareille. Et j'en ai lu ! Hein, vous le savez ?
   
   Il est très impressionnant Monsieur Chevillard surtout en abordant un conte. Il y a une telle appropriation, une déconcertante agilité dans l'établissement d'un discours en aparté avec le lecteur, tout en ne lâchant jamais le fil du récit. C'est tout à fait exceptionnel. Ce type doit être totalement barge pour être aussi génial !
   Car si un type normal peut faire ce qu'il fait... ce doit être rudement difficile d'aller se vendre derrière lui chez le même éditeur.
   
   Nous allons donc dire qu'il est fou. C'est mieux. Parce que le génie et la folie font souvent bon ménage. Et ça ne peut que nous faire du bien, à nous, pauvres êtres sans tare, d'expliquer notre manque de talent par notre normalité.
   
   A moins qu'il ne boive... Auquel cas, Eric, si tu me lis, je ne suis pas contre la marque de ta bouteille. Si tu te drogues, c'est pas grave, j'essaierai aussi.
   
   Non ce type ne peut pas être normal ! On ne peut pas écrire aussi bien à 40 piges ! C'est injuste ! Pour ne pas dire inhumain ! A chacune des pages que je tournais, j'étais subjuguée par l'aisance, la pitrerie, la simplicité du bonhomme. A chaque fin de paragraphe, je relisais encore une fois, traquant la martingale qu'il utilisait pour écrire si justement.
   
   Imaginez ma tête quand j'ai lu "La notion d'exercice de style m'est absolument étrangère"... Ah la vache! Il ne semble même pas le faire exprès! C'en est trop!
   Enervée par tant de talent, j'ai cherché la petite bête. Hé, hé, hé Msieur Chevillard à l'impossible nul n'est tenu (j'aurais pu dire à coeur vaillant rien d'impossible, mais je la trouvais trop facile celle-la) j'ai trouvé!
   Vous dites page 49 "Il [...] brode en toute hâte ces lettres de feu : "SEPT D'UN COUP" et plusieurs lignes plus bas "Ces quatre mots valent mieux pourtant".
   
   Et bien non ! D' n'est pas un mot ! Car "DE UN", une fois contractés, ne deviennent qu'une lettre et une apostrophe. J'en compte donc bien trois et non quatre ! Il y a gourrance. Du coup je me suis dit ivre de joie " Il est bon en français mais nul en maths !"
   
   Mmmm que ça fait du bien ! Non et puis quoi encore? On peut pas être bon en tout! Enfin y avait bien Raymond, le grand Raymond, mathématicien et littéraire. Ah non, quand même pas! Mais si, mais si... Eric Chevillard fait furieusement penser à... Raymond Queneau.
   
   Il fait du trampoline ! Oui voilà ! Et nous sommes sur le même! Gare aux nausées, on décolle. Un bond : nous sommes avec le vaillant petit tailleur. Deux bonds : on se bagarre avec des mouches. Trois bonds : on retourne auprès du vaillant petit tailleur, serrés les uns contre les autres dans sa minuscule pièce de travail, Eric Chevillard se charge de faire les présentations.
   
   Eric Chevillard assomme brutalement les frères Grimm et leur pique de façon magistrale ce petit conte destiné initialement aux enfants. Par un véritable tour de passe-passe manuscrit, Eric Chevillard transforme l'usurpation en coup de génie.
   
   Ce récit étourdissant est un récit totalement diffracté qui en bout de course forme un tout. Ce qui logiquement constitue un pléonasme. Pas entre les doigts d'Eric Chevillard. Lisez ce livre et vous saisirez comment faire de l'impossible du possible.
   
   Autre surprise, le vocabulaire. Ce type de quarante piges possède certainement le vocabulaire le plus riche que j'ai jamais lu. Enorme surprise que de devoir lire un livre avec le dico à côté. Et oui, j'en suis arrivée là. Ne faites pas les malins, j'aimerais vous y voir ! Voici une liste non-exhaustive des mots qui jusqu'à lors m'étaient totalement inconnus :
   Rogue - Chlorotique - Etarqué - Roide - Ajonc - Diptère - Sourdre - Eployer - Reptation - Chatterie - Cyprinidés - Ludion - Narval - Ichtyologiste - Rostre - Chassie - Bauge - Lépisme - Scolopendre - Poussah - Bobèche - Chitineux -
   Moi évidemment maintenant je connais les définitions de ces mots, mais vous ?
   
   Je suis restée sans voix et éberluée par le talent de cet écrivain remarquablement extravagant et novateur qui combine avec une aisance sidérante la richesse de notre langue et l'explosion d'une imagination plus que foisonnante.
   
   Certains disent que l'herbe est plus verte ailleurs; un tour chez Eric Chevillard s'impose donc, car chez lui c'est sûr, il y en a de la bonne!

critique par Cogito




* * *