Lecture / Ecriture
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Le vol de l'ibis rouge de Maria Valéria Rezende

Maria Valéria Rezende
  Le vol de l'ibis rouge

Le vol de l'ibis rouge - Maria Valéria Rezende

Le pouvoir des mots
Note :

   "Une larme coule sur son visage, une autre suit, qui profite du chemin tracé, puis tout un chapelet de larmes arrose le jardin de ses tristesses qui poussent et s'entrelacent, prennent racine, se multiplient, prennent de nouvelles formes. L'une d'entre elles grandit davantage et s'empare de ses pensées. Irène se trouve ingrate de s'attacher à Rosalio sans rien pouvoir lui donner en retour, si ce n'est ce qui reste de son corps maltraité, qu'elle vend à qui en a besoin mais ne peut se payer une chair saine, des malheureux comme elle. Mais lui, il n'est pas comme ça, il peut trouver l'amour gratuit, il est si beau, si jeune et si fort!, tant de femmes seules cherchent un homme libre. S'il revient, elle va lui dire de l'oublier, je ne t'aime plus, je ne veux plus perdre mon temps avec un bavard qui arrive et se met à discuter pour rien, moi je dois travailler, va-t-en allez, oust!, je veux que tu disparaisses, je ne suis pas assez bien pour toi, je ne suis rien, plus rien, un triste débris de femme qui consomme un reste de vie, je n'ai rien à te donner, un amour de putain usée ne vaut pas une seule minute de la vie d'un homme sain, je ne te lirai plus les histoires de ces mille et une nuits, je ne veux pas te retenir car tu n'es pas un sultan, tu n'es pas un homme cruel, ni moi une belle princesse comme Shéhérazade."
   
   Ceci est l'histoire d'Irène, prostituée se mourant du sida dans un bidonville de la ville. C'est l'histoire de Rosalio, le manoeuvre analphabète qui désire plus que tout apprendre à lire et à écrire. C'est l'histoire de leur rencontre et de l'amour improbable qui va les lier.
   
   Autant l'admettre tout de suite, ce roman est un coup de coeur. Il est difficile d'y entrer: le rythme est lent, la ponctuation rare, la narration rythmée par des ruptures de point de vue, de police, de ton. Et puis, petit à petit, le charme fait effet. On entre dans l'univers d'Irène et Rosalio, dans leurs souffrances, dans leurs désirs, dans l'espoir qui se fait petit à petit jour au fil des histoires que raconte Rosalio. Car Rosalio est un conteur né, un amoureux de ces lettres qu'il ne sait pas lire et qui raconte tant et tant d'histoires.
   
   "Ici, dans cette boîte que je trimballe aujourd'hui avec moi, l'Indien portait les livres qu'il ne pouvait plus lire parce que sa vue flanchait, mais il aimait les ouvrir et les poser sur ses genoux, il disait que leur odeur suffisait pour qu'il se rappelle chaque histoire tellement il les avaient lues, il se mettait à réfléchir, à se rappeler ce que chaque livre racontait, fermait les yeux et lisait à l'intérieur de sa tête des histoires que j'écoutais sans me lasser, et pendant ce temps, je le regardais tourner les feuilles lentement et je devenais fou d'impatience de connaître le secret de ces mots tracés sur le papier."
   
   Le chemin qu'il va prendre, ses voyages et ses rencontres vont tous être menés par ce désir fou et absolu. Dans les lettres et les livres, Rosalio voit la clé du monde. Celle qui va lui permettre de prendre possession du monde et plus seulement de le subir. En apprenant à lire et à écrire, il va se voir ouvrir toutes grandes les portes du monde. La connaissance comme clé d'une vie meilleure, plu belle et colorée si on sait l'utiliser à bon escient, c'est ce que raconte "Le vol de l'ibis rouge". Le pouvoir des mots, celui d'inventer sa vie, de rêver. "Quand on imagine et quand on écrit, on peut donc s'inventer une nouvelle destinée, une autre vie, faire tourner la roue de la fortune en sens inverse?"
   
   Pourtant, Rosalio n'a pas réellement besoin des histoires écrites pour raconter. Sa vie est un conte, fourmille d'anecdotes, de personnages hauts en couleur, de drames, de grandes joies. Elle se nourrit de ce qu'il a entendu, de ce qu'il a vécu. A sa manière nuit après nuit, il tisse pour Irène les Mille et une Nuits de sa vie, et lui redonne, avec l'amour, un peu de vie et une envie de profiter, pour le temps qui lui reste, du bonheur que peut lui donner cet homme inespéré. Les histoires de Rosalio sont pour elle une autre fenêtre ouverte sur le monde. Elle sait lire, elle sait écrire, mais elle a vécu entre parenthèse, survécu plutôt. Leur rencontre est elle d'un homme et d'une femme, de deux désespoirs, mais surtout la confrontation de deux besoins et une belle réflexion sur ce qu'est l'écriture et la littérature. Une porte ouverte vers le monde et la vie mais qui ne peuvent se nourrir que de la vie elle-même, sans laquelle elles ne sont que coquille vide. Une interdépendance, une symbiose même que Rosalio le conteur incarne dès lors qu'il ose mêler ce qui est lu et ce qui est inventé, ce qui est raconté, entendu et réinventé.
   
   Mais il n'est pas seulement question de lecture, de connaissance dans ce roman. "Le vol de l'ibis rouge", l'histoire qui donne son nom au roman est la métaphore des relations humaines. L'ibis sauvé par un homme et qui va mourir de sa méfiance et de sa fuite. La nécessité pour l'être humain d'accepter encore et encore d'aimer et de faire confiance, malgré les blessures et les déceptions. Une leçon que Rosalio a apprise d'un certain Jean des Lamentations. "Il a posé sa gouge sur le banc, il s'est adossé au mur, il a fermé ses yeux lentement et il a commencé à dire des vers de douleur et de joie, d'amour, de désir et de saudae, tout en même temps, pêle-mêle, pétri dans une même pâte, né d'une même souche, et il m'apprenait cette leçon: la vie mélange tout et celui qui veut tout séparer ne vit rien qui vaille." Il y a un art du bonheur, et il commence en écoutant le monde et les histoires.
   
   C'est un roman rare, un de ceux dont on sort le coeur serré et pourtant content parce que malgré tout, il y a la vie, et la force, et l'amour, et la lumière qui inonde tout. Un de ceux qui sont des instants de grâce et qui laissent leur trace dans le coeur et l'esprit.
   
   J'ai l'envie de vous donner encore quelques uns des mots de Maria Valéria Rezende avant d'en terminer. Pour moi, ils vont continuer de m'accompagner.
   
   "Ah! Rosalio, si j'avais su, il y a beaucoup d'années, qu'un homme comme toi existait, capable de créér avec des mots un monde plus grand que le mien, un monde plein d'histoires qui me font rire et pleurer, un homme capable de m'arracher à la peur sombre de mourir sans même avoir commencé à vivre une vie qui vaille, un homme qui avec le jaune, le bleu, le vert et le rose chasse le gris de cette âme que je porte comme une barre de plomb, si j'avais su, j'aurais couru le monde, sans craindre la faim ni le froid, je l'aurais trouvé et, s'il m'avait voulu, qui sait?"
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critique par Chiffonnette




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Solidarité
Note :

   Irène est une prostituée, atteinte d’une maladie dont elle sait qu’elle ne guérira pas. Elle est contrainte de vendre son corps pour apporter de l’argent au petit et la vieille, comme elle les appelle. Elle rencontre Rosalio, employé intérimaire sur un chantier de construction. Rosalio est analphabète, et sa rencontre avec Irène, qui sait lire mais n’a pas de quoi s’acheter de livres, est pour lui l’occasion de faire l’apprentissage de la lecture. Rosalio et Irène vont ainsi se tenir compagnie, pour lutter contre l’exclusion et la misère, elle lisant les livres que Rosalio apporte et lui apprenant à lire, lui narrant les contes qu’il a entendu lors de son enfance ou les histoires qu’il a vécues.
   
   "Le vol de l’ibis rouge" est le premier roman de Maria Valeria Rezende. La narration est double: dans chaque chapitre, un conte (avec certainement une part autobiographique, mais ce n’est pas toujours précisé) est raconté par Rosalio. Ce conte est encadré par la description de la vie menée par Rosalio et Irène. J’avoue avoir mis quelques chapitres avant de comprendre le mécanisme de narration. Mais une fois celui-ci dompté, quel plaisir de lecture que ce roman!
   
   La vie d’Irène et de Rosalio est précaire: ils manquent tous les deux d’argent, effectuent chacun un métier dangereux, elle prostituée, lui trouvant des petits boulots dans la construction. Surtout, cette misère sociale est liée à une misère culturelle: Rosalio ne sait pas lire, et Irène, qui peut l’aider, n’a pas les moyens d’acheter les livres qui pourrait la sortir de son univers. Il y a enfin la misère affective qui touche les deux protagonistes, chacun étant heureux de trouver une oreille attentive pour se sentir soutenu.
   
   Il y a beaucoup d’humanité dans ce roman. C’est d’abord un hommage à l’apprentissage, à la culture et aux livres. L’hommage est aussi rendu à l’oralité, qui transparaît ici par les histoires racontées par Rosalio. Chaque conte est une aventure palpitante, qui mélange ce qu’a vécu Rosalio avant de venir dans la ville et mythes de la culture brésilienne. J’ai notamment noté un très joli conte au sujet d’une troupe de théâtre amateur, qui en partant de rien, se fait une renommée, au point que les habitants du village ne peuvent plus assister aux représentations du fait de l’affluence des gens venus de la ville.
   
   Puis il y a l’aventure humaine entre ces deux personnages, usés par la vie, qui n’ont d’autres objectifs que de subvenir à leurs plus élémentaires besoins. Et cette amitié, cette solidarité va prendre le pas sur la misère, et inciter chacun à oser franchir le pas pour enfin pratiquer l’activité qu’ils désirent et quitter ce milieu sordide dans lequel ils se débattent.
   
   Voilà donc une jolie surprise et une belle découverte que ce roman brésilien, qui est un concentré de solidarité et de dépaysement tout à fait remarquable.

critique par Yohan




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