Lecture / Ecriture
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Chers disparus de Claude Pujade-Renaud

Claude Pujade-Renaud
  Le Désert de la grâce
  Chers disparus
  Belle mère
  Les femmes du braconnier
  Dans l’ombre de la lumière

Claude Pujade-Renaud est une écrivaine française née en 1932.

Chers disparus - Claude Pujade-Renaud

Leurs génies bien aimés
Note :

   Cinq disparus célèbres, cinq portraits et des concommitances que l'écriture de Claude Pujade-Renaud fait revivre de fort jolie manière.
   
   Qui sont ces célèbres et chers disparus? Michelet, Stevenson, Schwob, Renard et London, cinq écrivains qui ont marqué chacun à leur manière leur temps et leur époque. Cinq disparus et donc cinq veuves, dépositaires d'un héritage éternel et précieux: les écrits de leurs époux, leurs regards sur le monde et la société de leur époque, une photographie autant personnelle qu'universelle.
   
   Ils ont voulu capturer le temps et l'espace par leurs pérégrinations à travers le monde: les voyages au long cours sur les océans ou à travers l'Histoire.
   Claude Pujade-Renaud montre combien il est difficile pour celle qui reste, pour la veuve, d'être le gardien incontesté du grand homme qui est parti. En lisant ces cinq récits, on remarque que les veuves se font toutes détester par les exégètes de l'oeuvre de leur époux: elles accaparent, édulcorent ou même pire détruisent les traces écrites laissées par l'écrivain. Elles ont un double fardeau à porter: la disparition de l'être aimé et la vindicte de l'entourage éditorial. Elles ne se connaissent pas, ou alors ont entendu des choses et d'autres au sujet des compagnes des écrivains disparus, mais elles sont les témoins des moments intimes de leur compagnon, de leurs secrets. Parfois, en lisant les carnets intimes de leur grand homme, elles découvrent des aspects bien inattendus de celui qui partagea leur vie pendant des années!
   
   Claude Pujade-Renaud fait parler ces cinq femmes, leur fait raconter leur Michelet, leur Stevenson, leur Schwob, leur Renard ou leur London, celui de tous les jours, lorsque le masque tombe. Elles furent passionnées, aventurières ou encore maternelles et sensuelles. Certaines ont eu des enfants, d'autres la blessure secrète et douloureuse de ne pas en avoir eu. Certaines ont pris la plume pour écrire Leur grand homme au risque de s'attirer les foudres des comparses de ce dernier. Ont-elles vécu leur vie comme elles l'entendaient, sans être étouffées par la grandeur de leur compagnon? Ont-elle réussi une vie professionnelle où elles se sont épanouies? L'une fut actrice de théâtre renommée, les autres souvent partagèrent l'appel du large avec leur homme, une autre fut une mère de famille et une épouse parfaite, cachant sous une apparente simplicité une sensibilité et un regard critique élaboré. Elles allèrent, toutes, jusqu'au bout aux côtés de leur grand homme, sans fléchir devant l'adversité: ainsi Fanny Stevenson accompagnant l'exil douloureux mais nécessaire de son époux jusqu'au moment de l'agonie.
   
   Lorsqu'elles ouvrent la boîte aux souvenirs, étrange boîte de Pandore, certains moments de la vie de leur grand homme sont embarrassants et ternissent un peu l'image que l'on se fait d'eux... le mythe en devient-il moins beau? On pourrait le croire, je pense tout simplement que cela donne une image plus humaine de ces prodiges de la création. Leurs faiblesses ne font qu'ajouter à leur aura: en fermant le livre de Claude Pujade-Renaud, une seule envie assaille le lecteur, la lecture ou la relecture des écrits de ces grands auteurs.
   
   "Chers disparus" est le roman des voix des femmes qui ont vécu aux côtés d'auteurs immenses, vivant les affres de la création, la difficulté d'écrire, et affrontant, avec courage, le charisme de leur compagnon qui une fois disparu ne leur appartient plus. On les aime, on les plaint ou on les déteste (c'est vrai que l'on désapprouve le geste terrible de Mme Renard qui brûle des pages et des pages du journal de son mari!) mais on ne peut que les admirer d'être restées sans fléchir aux côtés d'hommes entièrement pris par leur créativité, leurs angoisses, leurs maux ou leur épouvantable caractère.
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critique par Chatperlipopette




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Chères moitiés
Note :

   C’est aux îles Samoa que s’installa Robert Louis Stevenson, c’est là-bas qu’il mourut.
   Claude Pujade-Renaud évoque ces années samoanes en prêtant sa plume à Fanny, son épouse, dans un joli recueil nommé "Chers disparus". Celui-ci se compose des journaux ou mémoires fictifs de cinq veuves d’écrivains, Jules Michelet, Robert Louis Stevenson, Marcel Schwob, Jules Renard et Jack London.
   
   Il y a bien quelques défauts: les cinq épouses sont également habiles à sonder le cœur de leur grand homme et à analyser leur place auprès de lui, même Marinette, la moitié un peu bécasse de Jules Renard. Leurs voix, alors même que certaines furent elles aussi écrivains, ne se différencient guère les unes des autres.
   
   Et pourtant, ces défauts sont vite oubliés devant la richesse de ces faux témoignages, entre lesquels l’écrivain tisse des liens subtils: Schwob est un grand admirateur de Stevenson et choisira pour témoin de son mariage un grand ami de l’auteur - et grand ennemi de sa femme; les Stevenson séjournent dans la ville où est mort Jules Michelet; Fanny lit avec admiration le journal de voyage du Snark, rédigé par la compagne de Jack London (comme elle-même rédigea le récit de son périple dans les mers du sud)...
   
   Chaque portrait est attendrissant ou passionnant à sa façon: Michelet apparaît obsédé par la vie intime de sa femme, jusque dans ses activités les plus triviales, liant possession physique et ardeur créatrice; la biographie de Schwob, bien que brève et moins intime, car l’amie de Schwob s’éloigna, mena sa carrière d’artiste tandis qu’il se mourait de graves troubles digestifs, m’avait donné très envie de relire les «Vies imaginaires» et de découvrir le «livre de Monelle», de même que celle de Jules Renard est une injonction à découvrir le style sec et piquant de son journal…
   
   Derrière les retrouvailles avec ces écrivains, ce sont les portraits de leurs épouses qui se dessinent: femmes inspiratrices mais aussi "mères" castratrices comme Fanny qui rejette le premier manuscrit de «Docteur Jeckyll et Mr Hyde» et -comme les amis de Stevenson le content haineusement à Marcel Schwob -, l’éloigne du cercle de ses connaissances pour l’installer si loin, sur les îles Samoa, et peut-être le garder sous son emprise… Certaines vivent dans le culte et le souvenir du défunt mais d’autres (comme Fanny toujours) connaîtront d’autres amours, plus tardives et moins ferventes… D’autres enfin refusent la publication des journaux du maître, ne supportant pas de voir étaler leur intimité ou d’exposer les infidélités du défunt, tout ceci n’étant pas «convenable». Et beaucoup éprouvent la frustration de vivre dans l’ombre de leur homme, puis de son imposant souvenir, et de devoir mettre de côté leur ambition artistique propre (Fanny Stevenson devint «paysanne» et pragmatique aux Samoa, tandis que Stevenson était Tusitala, le raconteur d’histoires).
   
   … En bref un bien beau livre qui donne envie d’en lire beaucoup d’autres et qui remet en lumière des auteurs un peu moins lus aujourd’hui, qui méritent bien pourtant de revenir dans le feu des projecteurs (et leurs œuvres d’être éclairées par la lumière tremblotante des lampes de chevet).
   
   
   Mon conseil : après Claude Pujade-Renaud, lisez Marcel Schwob!

critique par Rose




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