Lecture / Ecriture
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Madman Bovary de Claro

Claro
  Madman Bovary

Né à Paris en 1962, Christophe Claro (qui signe généralement "Claro") est déjà l'auteur d'une bonne dizaine de romans.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Madman Bovary - Claro

Claro nous traduit Flaubert
Note :

   C’est un livre qui m’appelait. Je l’avais vu sur l’étagère de la bibliothèque, n’avais pu empêcher ma main de se tendre et je l’avais emporté chez moi. Et puis, j’avais reculé. Quelques lignes et je l’avais rapporté à son étagère. Quelques semaines plus tard je le trouvai à nouveau dans ma main, tout était dit.
   
   Tout est dans le titre: Un homme vient de vivre une rupture amoureuse qui le terrasse au point qu’il en perd la raison (madman) et il tente de surnager grâce au soutien de son roman favori : le chef d’œuvre de Flaubert.
   "Je vais lire le livre d’une traite, train épris de rails, et quand le dernier tunnel me recrachera à l’air libre je serai guéri"
   Cela marche souvent, je peux en témoigner et quand un roman ne suffit pas on en enchaîne plusieurs ou alors, on le relit. Car pour notre narrateur, rien ne pourrait valoir "Madame Bovary".
    On le voit parfois s’enfoncer dans le délire et les souvenirs, se raccrocher désespérément à des esquifs du roman, parvenir un moment à se maintenir à flot, sa bouche aspirant de grandes goulées d’air bovarien, puis sombrer à nouveau. Atteindra-t-il la terre? Le tunnel le recrachera-t-il guéri?
   
   C’est dans cette lecture hallucinée de "Madame Bovary" que Madman va nous entraîner, mieux, il va nous la faire partager. Car c’est là le pari fou, le tour de force insensé que réussit Claro et que vit son lecteur. Alors accrochez-vous, Space Mountain à côté, c’est le tricot de Miss Marple, ici, même les numéros des chapitres se perdent. Ce texte puissant et fragile me dépasse.
   
   Le narrateur s’identifie aux personnages de son roman-bouée, et quand je dis s’identifie, je dis qu’il est eux depuis leur petite enfance jusqu’à leur tombe, eux, même quand ils ne sont plus dans les pages de Flaubert. Il s’identifie aussi bien aux objets, d’une façon fascinante en les habitant par imprégnation de leurs composants qu’il ressent comme au contact, plus, comme de l’intérieur. Peut-on être le losange de velours d’une casquette ? Oui.
   
   Au début, submergée par l’écriture plus que riche, luxueuse. Plus! Luxuriante (et parfois luxurieuse), j’ai lu ce court roman en même temps qu’un autre –plus raisonnable-. Je lisais celui-ci par tout petits bouts, comme des poèmes, comme de la poésie car c’est bien d’une littérature poétique qu’il s’agit et il faut être capable de s’y plonger, de sentir et de voir en même temps une telle foultitude de choses que cela ne se fait pas sur la durée, du moins pour moi, et du moins au début car bientôt, sans l’avoir voulu, je me suis trouvée à mon aise dans ce monde étrange –j’y étais entrée- et j’ai dévoré le reste du roman… même si je continuai à me relire plusieurs fois de nombreux passages pour bien en profiter.
   
   J’ai tout aimé, sauf la fin. Enfin, je croyais que je n’avais pas aimé la fin et pourtant cette fin-là n’était-elle pas nécessaire et que reprocher à la fin d’un roman qui s’impose d’elle-même ? N’était-elle pas la seule à pouvoir préserver ce récit des limbes oniriques et l’enraciner dans plus que la réalité: le réalisme? La fin aussi est réussie.
   
   
   Extrait :
   "Allons je dois je crois me reposer. Je vais, sinon, casser. Dans les beaux soirs, oui, c’est cela, dans les beaux soirs d’été, à l’heure où les rues tièdes sont vides, quand les servantes jouent au volant sur le seuil des portes, il ouvrait sa fenêtre et s’accoudait, et j’en profite pour être ces deux coudes et l’angle qu’ils forment sans douleur aucune sur le rebord par rapport à ce corps que je n’ai pas besoin d’occuper puisque ce n’est pas le mien, ici-là, ce n’est pas le mien, en rien je ne suis lui pas plus qu’il n’est ou ne voudrait j’en suis sûr être moi, car je n’ai aucun coude à offrir, et sûrement pas deux coudes aussi purs, tracés à l’encre par Flaubert du fin fond puant de Rouen. En face, au-delà des toits, le grand ciel pur s’étendait, avec le soleil rouge se couchant, tandis que je me retiens de foncer tête baissée tête la première sur ce décor, ayant trop peur de le voir basculer en page qui tourne et derrière plus rien, ou d’autres pages."
   
   PS : J’aime aussi beaucoup la couverture. Bien vu. Bonjour Evatsug ! ;-)
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critique par Sibylline




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Une méditaction
Note :

    ("Mon souvenir s’efface à mesure qu’il s’invente, tout entier acquis à la négation de ce qu’il surexpose.”)
   
    “Je suis l'ancien, qui vient, vaincu d'avance. Un veau. Tout est écrit d’avance. Me voilà dans Bovary.”
   

    Depuis que le post-modernisme a cru inventer la réécriture et depuis que Guildenstern et Rosenkranz sont morts on voit s’activer de nombreux personnages de romans ou de pièces laissés injustement dans l’ombre par leur auteur. Tôt ou tard (si ce n’est déjà fait) nous aurons le Quichotte vu par Sancho, Dulcinée ou Rossinante, Joseph K. pris en chasse par qui lui fait des signes au moment de son exécution. Pas de doute Ophélie rewritée en Benjy donnera sa version florale du royaume pourri. En attendant Mason et Dixon commentés par la bestiole de Vaucanson ou Cosette vendeuse chez IKÉA .
    Ici-là Claro semble aller dans cette direction avec MADMAN BOVARY. Vous aurez même droit à un Hippolyte revanchard qui épouse Emma et fait claudiquer Charbovary. Mais ce n’est qu’une toute petite partie de ce roman qui explose le genre, dégage avec allégresse la mode et donne même une version cinéma inédite.
   
    Un narrateur

    transgénique,”super-,extra-,hyper-composite”, transgénérique, doué d’ubiquité et de transchronie a assurément de graves problèmes avec une nommée Estée (ST) qui deviendra à l’occasion Estemma : quand il parle d’elle, le plus souvent c’est sur le ton d’un Schopenhauer écrivant pour la Noire de chez Gallimard, avec des accès d’un qui aurait tâté de la blanche (pas forcément de chez Gallimard). Son couple est dans la redite, il s’imite, se parodie. Pour s’en remettre ou s'en démettre, il décide de re-re-relire son livre de référence, MADAME BOVARY.
   
    Madman
(c'est lui)
    est fou du livre, timbré d’Emma. Madman e(s)t Madame. Ce livre le rend fou et le lecteur embarqué, se demande lui-même si.... Virus lecteur, lecteur viral, le narrateur veut faire payer Estée en s’en prenant à Emma.
    Lecteur fou mais sûr, il a la bougeotte et nous passerons, sans Baedecker aussi bien par la caverne de Platon... que par Pont-L’Évêque.
   
    La célébrissime attaque du livre (le nouveau, la casquette, ridiculus sum etc.) est un seuil d'arçons sur lequel le lecteur va connaître de vertigineux sauts périlleux avec des variations inouïes sur le nouveau et l’ancien qui le traqueront jusqu’à la dernière phrase. Après le réveil de cette introduction, aucune chance pour que le lecteur se rendorme. La suite est de la même encre enivrante et énergisante. Le familier du livre tuteur s’y reconnaît mais les branches auxquelles il se raccroche sont franchement élastiques et font souvent catapultes. Il retrouve bien la visite aux Bertaux mais le mariage l’étonne un brin (Charles est comme vous aurez du mal à le reconnaître et la petite-bourgeoisie a quand même bien changé), les lectures du couvent passent au galop (c'est bien le moins), la Vaubyessard est malmenée, Ho(m)mais éternel à force de métempsycoses prend une dimension inattendue et que chacun, hélas, reconnaît en soi, les Comices (avec pom pom girls) sont ahurissants (le discours (qui occupe les chapitres 19 à 2 (c'est comme ça) devenu vente aux enchères est un des nombreux sommets de ce livre aux pointes aiguës et variées comme les dents des Drus(1)), l’opération du pied bot met MASH à cent coudées.
   
   Les capacités métamorphiques

    du narrateur madman (c'est toi, c'est moi?) laissent pantois. Après avoir hésité à se contenter d’être dans la casquette de Charles, ce “tumulte chu”, il devient la fracture du Père Rouault (celui qui fait de son repas une scène) puis la reine des cravaches "entre sacs et muraille", se pucifie sous l’influence de Djali, passe dans le corps d’Emma aux vestiges parfois peu ragoûtants et à l’anachronisme malgré tout furieusement provincial. Il mêle Félicité et Saint Antoine, il se fait Homais après avoir chloroformé son propre moi..., que sais-je encore? C'est vrai, plus loin, il est Charles au chevet de l'arseniquée et, dans le tournage du film, il est la parole d'Estée en Emma à moins que ce ne soit l'inverse.
   
    Non content de jouer avec changements typographiques, chiffres, symétries, répétitions, inversions, ce furet nous permet de fréquenter l’auteur qui bosse dur dans son antre, fréquente LA courtisane Kuchuch-Hanem, nous pousse du côté de Félicité, se faufile du papier imprimé aux doigts de Gustave F. puis à son cœur, ou encore saute à pieds joints dans la centrale Flaubert.
   
    Vous l'avez compris: voilà un livre qui secoue comme un grand huit (88 devrait-on écrire). Ici-là voilà bien une lecture active, une méditaction en quelque sorte et certaines propositions sont lumineuses. L'universitaire perclus de diplômes qui s'ennuie à faire des graphes présentant l'unité et le charme de la casquette de Charbovary croit bon parfois de faire de l'humour dans ses notes en bas de page. Claro refuse l'ennui et ne veut surtout pas ennuyer son lecteur. Pris dans l'œuvre, il s'anime, s'agite, ajoute, retranche, multiplie, détourne, télescope, ampute, cisèle, tranche, remonte-démonte le temps, casse l'imagination mécanique, pratique la variation (le bot), décale, recale. La fulguration est son rythme et, comme l'original, ce livre mérite la relecture.
   
   Claro avait écrit avant MADMAN. Mais ce petit encore nouveau en passant par de l'ancien encore toujours NOUVEAU pouvait dès lors entrer chez les grands où son talent l'attendait déjà (2).
   
   
   NOTES
   
   (1)Nous serions à l’étude ... Nous devrions recopier au moins une fois ce chef-d’œuvre. Ils s'y mettent.
   
   (2) Bravo à la couverture de l'édition BABEL, Memories of tomorow (Julien Pacaud)

critique par Calmeblog




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