Lecture / Ecriture
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Le Troisième policier de Flann O'Brien

Flann O'Brien
  Le Troisième policier
  The best of Myles

Flann O'Brien est le nom de plume de Brian O'Nolan, écrivain et chroniqueur irlandais de langue anglaise et irlandaise né en 1911 et décédé en 1966.

Le Troisième policier - Flann O'Brien

Mes deux amours
Note :

    En ce moment, mon coeur est partagé entre deux sources de délices et de transports amoureux. Le premier de ces deux objets de passion est un magnifique sac couleur framboise pour lequel j'ai eu un coup de foudre immédiat. Depuis, lui et moi vivons une tendre romance fondée sur l'admiration, que dis-je, l'adulation sans borne que je lui porte (si j'avais un appareil numérique à portée de main, je vous aurais bien mis un portrait en pied de mon adoré...).
   
   Le second objet de mes amours est un écrivain (oui, c'est vrai, il est déjà plus normal d'adorer un écrivain qu'un sac même si celui-ci est d'une somptueuse couleur framboise écrasée) : Flann O'Brien. En temps normal, mon degré de groupitude est extrêmement bas, mais, là, je ne peux pas m'empêcher d'éprouver des frissons d'extase en lisant cet auteur. Malheureusement pour moi, mais fort heureusement pour lui (car ainsi il ne sera pas harcelé une lectrice hystérique), cet auteur est bel et bien mort.
   
   Je vais maintenant essayer de quitter le domaine du sentiment pour en revenir à celui de la raison afin d'analyser cette passion brûlante que je ressens pour Flann (tu permets que je t'appelle par ton petit nom ?).
   Flann, je t'aime. Flann, je t'admire. Tu es un écrivain surprenant avec une imagination débridée et doté d'un "non sense" irrésistible. Flann, j'aime la manière dont tu écris, j'aime le monde fantastique que tu déploies sous mes yeux émerveillés. Flann, j'aime perdre pied en te lisant, j'aime mes tentatives pour me raccrocher à la réalité alors que tu m'entoures d'un pays des merveilles aux vapeurs de spiritueux. Flann, j'aime que tu n'essaies pas de me séduire par des phrases faciles et trop usitées. (Ce paragraphe est un échec manifeste de ma tentative pour retrouver mes esprits).
   Flann, j'aime l'histoire du Troisième policier...
   
   Je suis sûre que maintenant, vous ne seriez pas contre quelques éléments narratifs issus du "Troisième policier". Allez, je cède car il faut croire que je ne suis pas si jalouse que cela en amour.
   
   Au départ, "Le Troisième policier" est l'histoire d'un jeune homme orphelin, avec pour particularité physique une jambe de bois et pour particularité intellectuelle un intérêt illimité pour un savant et un penseur complètement déjanté, De Selby, sur lequel il prépare une longue somme. Poussé par son fidèle escroc de compagnon, notre héros tue le vieux Mathers dans l'espoir de lui voler ses économies.
   
   A partir de ce meurtre, le récit, qui flirtait déjà beaucoup avec le fantastique, rompt toutes les amarres avec la réalité. Devenu un criminel, le jeune homme se met à entendre sa conscience, qu'il baptise Joe, rencontre sa défunte victime et entreprend une agréable et enrichissante conversation avec elle, puis voyage dans une contrée fantastique dans laquelle il rencontre de très étranges policiers. L'un de ces policiers, inventeur tordu, crée depuis une vingtaine d'années des boîtes identiques mais de plus en plus petites dont la dernière est absolument invisible et est aussi l'heureux créateur d'un piano muet. L'autre policier obsédé par les vélos est un ardent défenseur de la théorie atomiste selon laquelle un contact prolongé entre humains, êtres vivants et objets entraîne un important transfert d'atomes. Ce policier traque donc les vélocipédistes effrénés qui se transforment progressivement en vélo et les vélos qui s'humanisent à vitesse grand v.
   
   Le héros est condamné au tréfilage, supplice qui ressemble à une pendaison par les intestins, découvre l'éternité qui ressemble à une usine et... j'arrête là cet inventaire et je t'encourage toi, ami lecteur, qui aime Joyce, les romans sans queue ni tête et ceux qui sentent la plume trempée dans le whisky, à abandonner sur-le-champ ta présente occupation (à savoir, en toute logique, la lecture de ce commentaire) et de filer vers la librairie la plus proche pour acquérir un morceau de génie littéraire concentré dans les 250 pages du "Troisième policier".
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critique par Cécile




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Irish ahuri hilarant
Note :

       L'ahuri c'est moi à la lecture de ce bouquin unique et paradoxal. L'Irish c'est le dénommé Flann O'Brien dont seul le nom manque singulièrement d'originalité. L'hilarant c'est le qualificatif qui me semble adapté au "Troisième policier". Prière d'abandonner dès maintenant toute velléité de rationalisme pour essayer de comprendre ce que je vais essayer d'écrire à propos de ce stupéfiant roman dont l'auteur a manifestement essayé (et réussi, lui) à embarquer son lecteur dans un voyage véli-vélo (c'est dans le texte), sans queue ni tête mais pas sans génie et qui ferait passer Kafka pour un maître de la logique imparable et Lewis Carroll pour un amateur. Attention c'est parti pour un résumé qui ne nous avance guère: Un homme mort, qui ne sait pas qu'il est mort, se trouve dans un pays étrange où des policiers obèses volent des bicyclettes pour empêcher les gens de devenir leur propre bicyclette. ?!?!?! Ça tient debout, non? Au moins ça tient à vélo.
   
       Le héros du récit oscille tout au long de son aventure entre la panique, l’inquiétude, la crédulité, l'envie. Absolument irracontable "Le troisième policier" ne ressemble à rien mais, surtout, rien de connu de moi ne ressemble au "Troisième policier". A l'extrême rigueur c'est éventuellement à certains univers de bandes dessinées qu'on pourrait penser, mais de cela je ne suis guère spécialiste. Revenons à nos moutons d'Irlande. Dans ce doux pays de policiers et de bicyclettes un mort n'est pas forcément décédé mais une corde de pendu n'est pas forcément définitive. Si vous entrez dans ce livre serez-vous comme moi, à n'y comprendre goutte (de whiskey), à moins d'en connaître un rayon (de bicyclette) sur les bizarreries de la gravité pas toujours au centre et les mutations génétiques de l'homme-vélo ou du vélhomme, non, pas du vélum. On y croise entre autres sept unijambistes qui unissent leurs pilons deux par deux pour qu'il soient quatorze.
   
   Quelques extraits ne feront qu'ajouter à votre perplexité, j'en suis tout rouge, de confusion, mais d'un rouge vert d'Irlande.
       "N'y-a-t-il pas de danger d'avaler un piège à rats?"-"Si l'on porte un dentier il faut qu'il soit solidement agrafé et collé contre les gencives avec de la cire rouge." 
   
       "Où allons-nous? Sommes-nous sur le chemin d'un aller ou sur le chemin du retour d'un autre aller?"

   
        Par ailleurs notez l'effrayante violence de ce passage sur la délinquance, proprement cauchemardesque:
   "La criminalité a terriblement augmenté dans cette localité. L'année dernière nous avons eu soixante-neuf cas de circulation sans feux et quatre vols. Cette année nous avons quatre-vingt-deux cas de circulation sans feux, treize cas de circulation sur voie réservée aux piétons et quatre vols. Un dérailleur à trois vitesses a été bousillé pour rien, il y aura sûrement une plainte déposée au tribunal et la paroisse paiera les pots cassés. Avant que l'année s'achève vous pouvez être sûr qu'on volera une pompe, ce qui est un acte criminel aussi abject que pervers, une tache sur l'honneur de la région".

   
   P. S. A propos de pompe à vélo Raymond Devos avait-il lu Flann O'Brien? Lui qui dans un sketch mémorable se promenait avec sa pompe à vélo pour éviter qu'on ne la lui vole:"Et j'ai bien fait parce que mon vélo on me l'a volé".  

critique par Eeguab




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