Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

La Rose pourpre et le Lys de Michel Faber

Michel Faber
  La Rose pourpre et le Lys
  Le cinquième évangile

La Rose pourpre et le Lys - Michel Faber

Sugar
Note :

   Avec « La Rose pourpre et le Lys », Michel Faber nous entraîne sur près de 1200 pages dans une immersion totale au sein de la société victorienne. Ce roman, succès planétaire, bientôt adapté au cinéma, mérite en effet que l'on se plonge dans cet imposant pavé et que l'on suive, pour plus de quelques heures, (mais plutôt pour quelques jours, voire quelques semaines) le destin fascinant des personnages principaux qui en composent la trame.
   
   Tout commence par un lent travelling dans lequel le narrateur nous prend par la main pour nous mener, au coeur de la nuit londonienne du milieu des années 1870, vers Church Lane, une des rues les plus misérables et les plus mal famées de la capitale britannique :
   «Je dois cependant vous avertir que je vous introduis bien bas : plus bas, vous ne trouverez pas. L'opulence de Bedford Square et du British Museum n'est peut-être qu'à quelques centaines de mètres, mais New Oxford Street s'étale entre ici et là telle une rivière trop large pour être franchie à la nage, et vous êtes du mauvais côté. Le prince de Galles n'a jamais, je vous l'assure, serré la main d'aucun des habitants de cette rue, ni même salué quiconque, en passant, d'un signe de tête, ni même, sous le couvert de la nuit, prélevé quelques échantillons parmi les prostituées. Car bien que Church Lane compte plus de putes que presque toute autre rue de Londres, elles ne sont pas du calibre d'un gentleman.»
   
   Le cadre va peu à peu se resserrer pour nous faire pénétrer à l'intérieur d'un immeuble lépreux, où se trouve la chambre misérable d'une prostituée de bas-étage. Accompagnant celle-ci, le lecteur va progressivement faire la connaissance des deux principaux protagonistes du roman. Ce sera d'abord Sugar, prostituée elle aussi, pensionnaire et fille de la patronne d'une maison de passe: Mrs Castaway.
   Sugar est très recherchée pour ses multiples talents mais elle est aussi – ce qui est rarissime à l'époque dans les bas-fonds londoniens – une prostituée cultivée, amatrice de littérature. Quand elle peut bénéficier de quelques instants de solitude, elle met à profit ceux-ci pour la composition d'un roman qu'elle garde jalousement et qu'elle dissimule aux yeux de ses proches.
   
   Ce sont justement ses connaissances littéraires et la richesse de sa conversation qui vont attirer et séduire William Rackham. Héritier des Parfumeries Rackham, William est un jeune homme qui se pique de devenir romancier en lieu et place de reprendre l'affaire familiale. Son frère aîné Henry ayant refusé de suivre les traces du pater familias pour se destiner à la religion, le chef de famille a du reporter – en vain – ses espoirs sur William. Mais le second fils Rackham préfère de loin s'imaginer en écrivain à succès et s'encanailler dans les bouges londoniens en compagnie de ses amis Bodley et Ashwell.
   
   Mais sa rencontre avec Sugar va tout bouleverser. Très rapidement, William Rackham va être fasciné par la personnalité de la jeune femme, au point de souhaiter qu'elle n'entretienne plus d'autre commerce avec ses clients. Mais pour que Sugar n'aie plus qu'un seul client – en l'occurrence lui – il va falloir débourser de l'argent. Et de l'argent, William Rackham en manque cruellement, son père ayant décidé de lui couper les vivres tant qu'il s'entêtera à ne pas vouloir reprendre l'entreprise familiale. William Rackham et sa femme Agnès – loin de vivre dans la pauvreté et le dénuement – sont pourtant obligés de surveiller leurs dépenses, de réduire leur personnel domestique et de rester à l'écart des évènements mondains de la haute société londonienne.
    Cette situation, si périlleuse et si fragile, pourra-t-elle perdurer ?
   
   «La Rose pourpre et le Lys» est un véritable roman-fleuve, un de ces romans dont le nombre incalculable de pages n'empêche pas le lecteur d’avancer toujours plus loin dans la progression du récit afin d'en apprendre un peu plus sur le déroulement de ce qui est en train de se jouer sous ses yeux. Pris dans la virtuosité de ce roman ainsi que par l'intrigue, les portraits chatoyants des divers personnages rencontrés, mais aussi par les descriptions crépusculaires du Londres de l'époque victorienne, le lecteur ne peut plus se détacher de ce récit envoûtant qui nous mène des bas-fonds les plus répugnants de Church Lane aux luxueuses résidences de Notting Hill, un récit qui plonge le lecteur dans la vénéneuse hypocrisie de la société victorienne, une société où le vice, la démence et l'étroitesse d'esprit, ne sont pas l'apanage des classes les plus défavorisées mais se cachent aussi sous les lourdes tentures des grands salons de la bourgeoisie.
   
   Ayant pris soin d'éviter la tentation du pastiche, Michel Faber se fait le narrateur d'une histoire qu'il nous conte à la manière d'un roman contemporain. Ainsi débarrassé des effets de style, son écriture nous révèle un monde sombre et violent, souvent cru, à la limite de l'obscénité, ce qui ne peut que rajouter au réalisme du récit qu'il met en scène. Le contexte historique de ce roman fera bien sûr penser à Dickens et à Wilkie Collins mais l'écriture toute contemporaine évitera au lecteur de penser qu'il est en train de lire un roman «à la manière de...»
   
   Passionnant de bout en bout, «La Rose pourpre et le Lys» est un chef-d’œuvre de noirceur dont les personnages hanteront longtemps l'âme du lecteur. Je ne peux que regretter que l'auteur, après nous avoir menés si loin dans son récit et après nous avoir laissés accompagner ses personnages sur près de 1200 pages, nous laisse pantois face à un dénouement qui laisse malheureusement un désagréable goût d'inachevé. C'est fort dommage mais l'on se rendra rapidement compte que c'est en fait un bien petit défaut face à la perfection de l'ensemble de ce roman. Sublime.
   
   PS : Existe en 1 tome aux éditions de l’Olivier ou en 2 tomes chez Points
   ↓

critique par Le Bibliomane




* * *



Vous reprendrez bien du Sugar?
Note :

   Commençons par l'auteur. Il n'y a pas grand chose à dire de cet homme là. Je sais que Michel Faber est né en 1960, qu'il vit en Ecosse, et pas grand chose de plus. Mais sincèrement, je m'en fous un peu, il aurait pu avoir 80 ans et vivre à Konakri, cela n'aurait pas eu plus d'intérêt.
   
   La seule chose réellement importante dans sa bio, c'est d'apprendre qu'il lui aura fallu 20 ans pour venir à bout de cette fresque victorienne. Elle fut réécrite, remaniée tout ce temps durant: un travail de titan et le résultat est là, époustouflant! Faut-il en effet (ce que je pense) longtemps pour accoucher d'une oeuvre quasi parfaite... Si oui, alors le génie n'existe pas vraiment s'il n'est pas solidement étayé par une énergie et une patience colossales.
   
   Parlons donc de ce résultat... 800 pages de délice, de transports imaginaires au dessus d'une Angleterre rigide et autoritaire. Une écriture d'un autre temps. Pas un mot de trop, mais il n'en manque pas un.
   
   Une histoire étouffante de sensualité corsetée par les codes de l'époque. Codes que s'ingénue à briser Sugar, l’héroïne, une prostituée qui devient la maîtresse d’un riche homme d’affaires. Mais Sugar n'a qu'une idée en tête: sortir de la rue, de la crasse, de la misère et gravir les échelons vers un statut social plus respectable. L'ambition d'une fille de joie qui voulait être une dame.
   
   En 1875 cela relevait d'une totale utopie. D'autant que Sugar est moche, couverte d'eczéma et bien trop maigre pour les canons de beauté en vigueur à cette époque. Mais Sugar a quelque de chose de plus : elle est extrêmement intelligente et douée d'une mémoire fabuleuse.
   
   Je vous laisse découvrir la suite de vous même... Gare aux insomnies, ce livre ne vous laissera pas dormir tant que vous n'aurez pas pourléché le dernier mot de la dernière phrase.

critique par Cogito




* * *