Lecture / Ecriture
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Tristes tropiques de Claude Levi-Strauss

Claude Levi-Strauss
  Race et Histoire
  Tristes tropiques

Claude Lévi-Strauss est un anthropologue et ethnologue français né en 1908 à Bruxelles et décédé en 2009 à Paris. Ses travaux ont fortement influencé la pensée moderne. Il fut un membre important du courant structuraliste.

Tristes tropiques - Claude Levi-Strauss

Un travelling mental éblouissant
Note :

    Il y a comme ça des noms qui font peur. Qui me font peur en tout cas. Des auteurs, des titres connus, reconnus et dont on pressent qu'ils ne sont pas pour soi: trop haut, trop fort, trop ardu, on n'a pas les armes. Des noms ? Hannah Arendt, Barthes, Blanchot, Bourdieu, Foucault... Et je ne parle pas des Derrida, Deleuze ou Paul Ricoeur que je place définitivement hors d'atteinte. Cette peur est d'autant plus bête qu'une partie de mon travail salarié, celle en tout cas qui me tient à coeur et que j'accomplis sans déplaisir, est de montrer à des élèves qu'ils n'ont rien à craindre de certains grands noms de la littérature que j'essaie de leur faire aborder. Souvenir ici du plaisir que j'ai eu, il y a quelques mois, à pouvoir enfin revoir et remercier Monsieur M. qui fut le premier à me faire lire, au lycée, une page de Proust et à me montrer que je n'avais rien à en redouter.
   
   Lévi-Strauss faisait partie des auteurs qui m'effrayaient, jusqu'à ce qu'une opportune réédition en Pléiade me pousse à faire une tentative d'incursion sous ses tristes tropiques. Coup de massue, trente-six chandelles. Là où j'attendais et craignais un manuel d'ethnologique et de philosophie réservé à une élite éclairée, je découvre un texte littéraire éblouissant, une merveille d'intelligence, à m'en relever la nuit pour poursuivre la lecture du jour. Le dernier à m'avoir fait ce coup, c'était Bergounioux avec son premier "Carnet de notes".
   
   Bon, de l'ethnologie, il y en a. De l'ethnographie plutôt, puisque Lévi-Strauss relate une enquête de terrain à partir de deux expéditions au Brésil dans les années 1930 qui lui ont permis de côtoyer et d'observer plusieurs tribus indiennes. Mais la reprise de ses carnets de travail s'accompagne de ce qu'il appelle un "travelling mental", des "tropiques vacants" aux "tropiques bondés", dans lequel il évoque d'autres voyages, en Inde, au Pakistan, ou sa fuite aux Etats-Unis en 1941. Sans oublier le voyage intérieur, la construction d'un homme et d'une pensée qui est en fait le principal but du livre. "Tristes tropiques" n'est fait que de digressions, c'est un patchwork dans lequel l'auteur s'autorise aussi bien une description de dix pages d'un coucher de soleil, un résumé d'une pièce de théâtre dont l'idée lui vient lors d'un séjour chez les Tupi-Kawahib, des clins d'oeil à Jules Verne et à Conan Doyle, une étude comparée du bouddhisme, du christianisme et de l'islam, une critique du colonialisme, un portrait de Victor Margueritte, que des considérations sur Chopin et Debussy, le tout accompagné d'une réflexion fouillée sur le voyage en général.
   
    Tout le monde connaît l'incipit de Tristes tropiques, "Je hais les voyages et les explorateurs". Ce que hait Lévi-Strauss, c'est le voyage exotique, le récit d'explorateur des conférenciers de Connaissances du monde. Le voyage, le vrai, est fait pour étudier, comparer et "dégager ces principes de la vie sociale qu'il nous sera possible d'appliquer à la réforme de nos propres moeurs, et non de celle des sociétés étrangères." Cette dernière étape est la plus difficile à accomplir : témoin des derniers feux de civilisations lointaines, l'ethnographe ne peut que constater les dommages irréversibles que la nôtre leur a fait subir et assister à leur extinction. Le constat est amer, pas de doute, le livre porte bien son nom.
   
    Livre de retour plutôt que de voyage, "Tristes tropiques", avec son style magnifique, une langue aux sinuosités parfois proustiennes où affleure parfois, comme ça, un alexandrin ("Prédécesseur blanchi de ces coureurs de brousse...") est bien, comme l'écrivait Georges Bataille, "un livre humain, un grand livre". Tiens, Georges Bataille, encore une figure redoutable...
   
   
    Extrait : "J'ai couru tous les marchés à Calcutta, le nouveau et les anciens : Bombay Bazar à Karachi; ceux de Delhi et ceux d'Agra : Sadar et Kunari; Dacca, qui est une succession de souks où vivent des familles, blotties dans les interstices des boutiques et des ateliers; Riazuddin Bazar et Khatunganj à Chittagong; tous ceux des portes de Lahore : Anarkali Bazar, Delhi, Shah, Almi, Akkari; et Sadr, Dabgari, Sirki, Bajori, Ganj, Kalan à Peshawar. Dans les foires campagnardes de la passe de Khaïber à la frontière afghane et dans celles de Rangamati, aux portes de la Birmanie, j'ai visité les marchés aux fruits et aux légumes, amoncellements d'aubergines et d'oignons roses, de grenades éclatées dans une odeur entêtante de goyave; ceux des fleuristes qui enguirlandent les roses et le jasmin de clinquant et de cheveux d'ange; les étalages des marchands de fruits secs, tas fauves et bruns sur fond de papier d'argent; j'ai regardé, j'ai respiré les épices et les currys, pyramides de poudres rouge, orange et jaune; montagnes de piments, irradiant une odeur suraiguë d'abricot sec et de lavande, à défaillir de volupté; j'ai vu les rôtisseurs, bouilleurs de lait caillé, fabricants de crêpes : nan ou chapati; les vendeurs de thé et de limonade, les marchands en gros de dattes agglomérées en gluants monticules de pulpe et de noyaux évoquant les déjections de quelque dinosaure..."
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critique par P.Didion




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Commentaire sur la vie primitive
Note :

   L’observation de tribus "primitives" par les ethnologues, ou même des animaux, singes ou autres, renforce l’idée de vie en communauté. Les théories de Darwin, les travaux des préhistoriens, les différentes sources étudiées ne paraissent pas confirmer l’hypothèse de Rousseau d’un sauvage solitaire, vivant de cueillette puis de chasse, sans abri, sans vie sociale, sauf sans doute de façon marginale.
   
   Ainsi, faire remonter l’origine des inégalités à l’institution de la propriété et, conjointement, de la vie en société paraît réducteur. La théorie issue de Darwin, reprise par Freud, du groupe familial où le chef, qui est le père, exerce un monopole des relations sexuelles avec toutes les femmes du groupe, laisse entrevoir une origine plus immédiate, malgré son caractère sans doute trop systématique. Elle trouve une forme de confirmation dans la description que fait Lévi-Strauss d’une tribu d’indiens du Brésil, où le chef, responsable de l’approvisionnement du groupe, avait trois femmes. L’inégalité est déjà là, dans le statut du chef, homme fort, physiquement, moralement et intellectuellement, qui le place au-dessus des autres mais le soumet au risque d’être tué par ses compagnons s’il n’est pas performant. "Tristes Tropiques" nous montre une forme de société et de vie, proche de la nature, fondée sur une inégalité générale – entre les hommes et les femmes, le chef et les autres hommes de la tribu, les enfants et adolescents et les adultes. Décrite par Lévi-Strauss, cette vie ne présente guère de caractères d’insouciance comparables aux développements de Rousseau, mais, au contraire, l’angoisse permanente de la disette, ainsi que la crainte diffuse de la rencontre d’une autre tribu, pouvant dégénérer en combat meurtrier. Cette description nous rapproche de l’état de nature cauchemardesque de Hobbes.
   
   Haïssant les voyages et les explorateurs, Claude Lévi-Strauss en fut tout de même réduit à aborder les péripéties de ses voyages destinés à pénétrer au sein de populations qui vivaient généralement dans un milieu naturel exotique et, à l’époque de ses expéditions, dans les années 1930 et 1940, n’avaient guère encore été touchées par le modernisme de la civilisation occidentale.
   
   Il procéda à une comparaison entre deux mondes éloignés l’un de l’autre, qu’il avait pu étudier de façon approfondie : l’Inde encore britannique, avant l’éclatement entre l’Inde actuelle, le Pakistan, puis plus récemment le Bangladesh, et l’Amazonie. Ses remarques à propos du surpeuplement du monde indien, qui limite les ressources, et la géographie du sous-continent, régulièrement soumis à de terribles inondations lors de la saison de la mousson, en opposition au vide du territoire de l’Amazonie brésilienne, où survivaient des tribus indiennes fort éloignées les unes des autres, l’amenèrent à conclure sur la chance relative du Brésil, largement sous-peuplé et peu équipé encore, malgré les conditions d’existence difficiles des Indiens du Brésil, qui prévalaient jusque-là.
   
   C’est précisément en se faisant accepter au sein des tribus amazoniennes les plus reculées qu’il put exercer sa mission d’ethnographe, en observant scrupuleusement l’habitat, les coutumes, les costumes et les peintures corporelles, la relation établie entre les vivants et les morts, lesquels tiennent une place majeure dans le quotidien de leurs descendants. Il analysa la condition des femmes, ainsi que celle des enfants et des vieillards. Il s’intéressa aux méthodes mises en œuvre pour se protéger, autant que faire se peut, des dégâts naturels, et aux stratégies de défense à l’encontre des tribus hostiles.
   
   Grâce à toutes ces investigations minutieusement rapportées au lecteur, Claude Lévi-Strauss permit à celui-ci de comprendre que ces civilisations dites primitives avaient élaboré des types d’organisation aussi complexes que ceux de nos modernes sociétés industrielles.
   
   Face à toutes ces descriptions, le lecteur comprend que l’activité de l’ethnologue nécessite une bonne santé, une pratique de plusieurs langues, une forte résistance à la fatigue et aux conditions climatiques et sanitaires difficiles, une grande empathie envers les populations les plus "étrangères" et une capacité à assimiler les organisations sociales et culturelles les plus éloignées de sa propre culture.
   
   Toutes ces qualités permirent à Claude Lévi-Strauss d’apprécier notamment l’extrême raffinement de la société des Bororo, qui jusque-là était considérée totalement primitive. Par ailleurs, l’étude des premières civilisations asiatiques et les découvertes récentes de l’archéologie l’incitèrent à poser pour hypothèse une jonction des civilisations asiatiques et américaines, autour de l’océan Pacifique, par des communications maritimes, en particulier entre l’Alaska et la Sibérie. Celles-ci pourraient remonter à vingt mille ans avant notre ère.
   
   Ainsi, ce livre est ouvert aux interrogations. Il contient implicitement une réévaluation des civilisations les plus reculées, qui permet de relativiser les avancées de notre propre culture devenue largement mécanique, industrielle et communicationnelle.
   
   Autre trait propre à ravir les amateurs de notre culture classique : l’hommage à Rousseau proféré vers la fin de l’ouvrage, Rousseau en qui Lévi-Strauss reconnaît "le plus ethnographe des philosophes : s’il n’a jamais voyagé dans des terres lointaines, sa documentation était aussi complète qu’il était possible à un homme de son temps, et il la vivifiait… par une curiosité pleine de sympathie pour les mœurs paysannes et la pensée populaire…"
   

   Il convient d’ailleurs de noter que l’écriture de Lévi-Strauss est aussi pure et élégante que celle de Rousseau.
   
   Il faut enfin relever quelques considérations finales relatives à l’islam, qui ont donné lieu à quelques polémiques, toujours vives. N’étant ni musulman, ni croyant, je n’y ai rien trouvé de choquant, mais il est compréhensible que la sensibilité des croyants soit à fleur de peau.
   
   Quoi qu’il en soit, "Tristes tropiques" reste un ouvrage majeur, à méditer longuement.

critique par Jean Prévost




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