Lecture / Ecriture
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Un acte d'amour de James Meek

James Meek
  Un acte d'amour

Un acte d'amour - James Meek

Russo-ecossais
Note :

   Perdu au fin fond de la Sibérie, le village de Jazyk, en cette année 1919, est le théâtre de curieux événements. Sa population, essentiellement composée de membres d'une secte religieuse, connue sous le nom de Skoptsky – dont les adeptes s'émasculent afin de se rapprocher de la pureté divine – se voit contrainte de cohabiter avec un bataillon des Légions tchèques commandé par le sanguinaire capitaine Matula.
   
   Alors que les soldats n'aspirent qu'à retrouver leurs foyers au sein de la toute nouvelle République tchécoslovaque enfin libérée du joug austro-hongrois, le capitaine Matula, lui, ne rêve que de se constituer un royaume dans cette contrée du bout du monde, royaume dont il serait, bien évidemment, le dirigeant.
   Mais voici que sort de la taïga un inconnu : Kyrill Ivanovich Samarin. Cet homme dit s'être échappé d'un camp de travail – Le jardin blanc – situé à mille kilomètres plus au Nord, et raconte qu'il est poursuivi par son compagnon d'évasion qui a voulu le dévorer.
   Car Samarin est une «vache» (Korova) , un de ces détenus naïfs, nourri et engraissé par un de ses compagnons de captivité afin de servir de garde-manger ambulant à celui-ci en cas de manque de nourriture lors de l'évasion.
   L'homme qui poursuit ainsi Samarin afin de le dévorer est surnommé Le Mohican.
   
   Arrivé à Jazyk, le fuyard tente d'avertir les habitants : Le Mohican est sur ses traces. Peut-être est-il déjà sur place? C'est ce qui expliquerait la mort mystérieuse d'un shaman toungouse venu à Jazyk pour négocier l'achat d'un cheval. Peut-être est-il aussi à l'origine de l'assassinat d'un soldat tchèque et de la disparition d'un palefrenier...
   Samarin est capturé et interrogé par les tchèques et est placé sous la garde du lieutenant Josef Mutz dont la judéité a attisé la haine et le mépris du capitaine Matula.
   Mutz, à l'instar de ses compatriotes, désire rejoindre Vladivostok où il pourra embarquer afin de regagner la Tchécoslovaquie, mais sa hâte de retrouver sa terre natale et de fuir cet enfer blanc n'est pas seulement entravée par les atermoiements du capitaine Matula, elle est dûe aussi en grande partie à l'attachement qu'il éprouve envers celle que l'on appelle ici La Veuve.
   Cette veuve, de son vrai nom Anna Petrovna, est venue s'installer à Jazyk après que son mari, lieutenant des hussards, ait disparu lors de la Première Guerre Mondiale.
   Cette femme mystérieuse, devenue la maîtresse de Mutz, semble également entretenir une étrange relation avec Gleb Alexeyevich Balashov, barbier et membre principal de la secte des castrats.
   
   Qui sont, en réalité, tous les personnages de cette histoire ? On le découvrira peu à peu au fil des pages de ce roman, alors que l'armée bolchevique s'approche du village de Jazyk, bien déterminée à éliminer le régiment du capitaine Matula (ainsi que la population, si besoin est) afin de venger le massacre que la légion tchèque a perpétré dans la ville de Staraya Krepost.
   
   L'arrivée des Rouges à proximité de Jazik va précipiter les événements et peu à peu les masques vont tomber. Les motivations des différents protagonistes vont apparaître au grand jour, laissant choir non-dits et contre-vérités afin de révéler leur nature profonde ainsi que les liens qui les relient les uns aux autres.
   
   L'Enfer est – dit-on – pavé de bonnes intentions ; il est aussi, dans le roman de James Meek, pavé d'actes d'amour, actes qui peuvent aller jusqu'à s'auto-mutiler ou à se nourrir de la chair de son prochain.
   
   Avec ce roman, James Meek, écrivain écossais, signe ici un roman russe à l'atmosphère étrange et oppressante, un drame dont l'ambiance n'est pas sans évoquer l'univers propre aux romans de Tolstoï et Dostoïevski.
   Reprenant dans son récit des faits historiques avérés, James Meek nous entraîne dans un récit peuplé de personnages mystérieux, cruels et inquiétants, livrés à eux-mêmes au sein d'une nature et d'un climat hostiles, pris au piège des tourments et des vicissitudes de l' Histoire.
   
   Flamboyant, baroque, profondément original, «Un acte d'amour» nous livre, par le biais d' un pan méconnu de l'Histoire de la Russie, un récit et des personnages hauts en couleurs, une intrigue puissamment charpentée aux accents épiques. Une réussite.
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critique par Le Bibliomane




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Folies sibériennes
Note :

   Sibérie, 1919, le long de la voie de chemin de fer du Transsibérien, un village perdu au milieu de nulle part, Jazyk et ses habitants, étranges, occupés par une garnison étrangère, la légion tchékoslovaque. Le conflit mondial de 14/18 est bien loin, la Révolution commencée en 1917 bat son plein, les Rouges approchent de cette région isolée de Sibérie.
   
   Régulièrement, les habitants de Jazyk se retrouvent pour participer à des cérémonies particulières. Les hommes comme les femmes, tournent sur eux-mêmes dans une danse virevoltante et folle, danse qui les emporte en transe mystique. Qui sont-ils? Des adeptes d'une secte religieuse où les hommes s'émasculent et les femmes se tranchent les seins, actes qui doivent les rapprocher du monde des Anges, monde d'où sont exclus l'envie, la jalousie, les passions qui ne mènent qu'aux conflits. Leur chef est Balashov, le barbier, un homme qui quitta sa condition mâle suite à une charge désastreuse de la cavalerie russe contre les canons autrichiens... une boucherie sans nom, insupportable. Il ramène avec lui, Samarin, bagnard évadé d'un camp proche du cercle polaire sibérien, oublié par les autorités passées et présentes. Il se dit poursuivi par un autre bagnard, Le Mohican, cannibale! Puis, il y a la mort du shaman: il semble avoir été assassiné, pourquoi et par qui? Peu à peu, une chape de plomb s'abat sur le village où la folie et la peur se disputent parmi les soldats en errance.
   
   Samarin a un charme certain, une voix douce, un regard éloquent, une dialectique soignée, un verbe convaincant, aussi intéresse-t-il Anna Petrovna, jeune veuve venue s'installer à Jezyk avec son petit garçon. Son histoire est cohérente, belle, pleine d'amour, sa peau semble douce, son corps attirant... Anna succombe à l'attrait de Samarin. Mais qui est vraiment Samarin? Mutz, le lieutenant du capitaine Matula, est chargé de mener l'enquête au plus vite.
   
   La Sibérie et ses paysages blancs et infinis servent de décors inquiétants et sublimes à ce roman où le drame, les drames sont en filigrane. Les drames de la folie de l'amour, des folies de l'amour: la folie du pouvoir, Matula, capitaine dément, souhaite construire un royaume dans l'isolement de cette région, un royaume qui condamnerait ses soldats au non-retour; la folie religieuse, les villageois veulent atteindre en se mutilant un idéal de perfection; la folie amoureuse qui amène Anna à venir au devant de la souffrance, au devant d'un passé qu'elle devrait oublier, la folie amoureuse qui transforme le cannibalisme en acte d'amour pour Samarin.
   
   James Meek, tout en nous rappelant "Michel Strogoff", "Le docteur Jivago" et les romans de Dostoïevski (pour la folie des personnages) et de Tolstoï (pour la fresque historique et le souffle épique du récit), orchestre un récit, presque un thriller, où le sacrifice d'une part de soi prend une force romanesque extraordinaire. Il happe l'attention de son lecteur avant même que l'action ne commence et jusqu'au téléscopage des personnages en une symphonie héroïque des passions échevelées. Le tout dans la blancheur froide, inquiétante de la Sibérie du début du siècle, dans l'ombre angoissante de ses forêts, dans la solitude d'un village oublié du monde. Le train, les rails, sont le cordon ombilical qui rattache ces personnages hors du commun au monde ordinaire, monde qui fait irruption à la fin, deus ex machina régulateur des passions les plus vives. Les échos et les images de la Sibérie retentissent encore après la lecture de "Un acte d'amour".
   
   Un roman surprenant, à la longue scène d'ouverture (une bonne centaine de pages!), à découvrir... une vraie réussite romanesque!

critique par Chatperlipopette




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