Lecture / Ecriture
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La femme de l'Allemand de Marie Sizun

Marie Sizun
  La femme de l'Allemand
  Plage
  Un léger déplacement
  La maison-guerre

Marie Sizun est un auteur français née en 1940.

La femme de l'Allemand - Marie Sizun

Douloureux
Note :

   Aussi loin que remontent ses souvenirs, la petite Marion a toujours eu conscience que quelque chose clochait dans sa vie. Sa mère, Fanny, qu'elle adore comme tout enfant est censé aimer celle qui l'a mise au monde, fait preuve à certains moments d'un comportement pour le moins inquiétant.
   Ce sont de brusques accès d'irritation, des propos étranges, une conduite insolite, qui lui valent d'être traitée médicalement et d'accomplir des séjours en hôpital psychiatrique.
   «Pourtant, dans le discours à mi-voix qu'il (le médecin) tient à la tante, un mot attire ton attention, un nom, le nom d'une maladie, la maladie de Fanny, sans doute, un joli nom, sonore et singulier, qui revient à plusieurs reprises : un nom en ose et en ive, compliqué ; il t'échappe, mais voilà qu'il revient, tu le saisis au vol : psychose maniaco-dépressive. C'est le terme qu'il emploie, et tu l'entends pour la première fois.»
   
   Cette maladie que Fanny porte en elle était-elle inscrite dans ses gènes ? Ou est-elle est la conséquence d'un douloureux secret qui prend ses racines dans les années noires de l'Occupation ?
   Car Fanny, à l'âge de dix-huit ans, étudiante aux Beaux-arts, a rencontré puis aimé un jeune officier allemand. Cette relation, découverte et réprimée par la famille de la jeune femme, s'avérera sans suite, le jeune homme ayant disparu sur le front russe à la fin de la guerre.
   Sans suite ? Quelques mois plus tard naîtra Marion.
   
   Est-ce la douleur d'avoir perdu celui qu'elle aimait qui a fait basculer Fanny peu à peu vers la folie ?
   Est-ce le refus de ses parents d'accepter que leur fille se compromette avec un représentant des forces d'occupation? Peu à peu, l'état de Fanny s'aggrave au gré de ses déceptions professionnelles et sentimentales.
   
   Quant à Marion, elle grandit auprès de cette mère, «la femme de l'Allemand», dont les périodes de rémission alternent avec des crises de démence qui l'obligent à effectuer des séjours plus ou moins longs dans des institutions psychiatriques. Lors de ces périodes d'internement, Marion est confiée à ses grands-parents et à sa tante Elisa. C'est auprès de celle-ci qu'elle découvrira la vérité sur ses origines, sur la figure de ce père absent qui ne cesse de la hanter. Mais elle retirera bien peu d'éléments sur la personnalité de celui-ci, ignorant jusqu'à son nom ainsi que les circonstances exactes de sa disparition.
   
   Elle ne cessera pourtant, au cours des années, de tenter de percer ce mystère afin de faire toute la lumière sur ce secret honteux qui a poussé Fanny à se brouiller de manière définitive avec ses parents. Marion n'est-elle pas, après tout, «la fille de l'Allemand» ?
   
   Avec ce roman, Marie Sizun nous conte une histoire douloureuse et bouleversante, un récit sur une relation mère-fille érigée sur des non-dits, sur l'image, comme une empreinte en négatif, d'un père inconnu et définitivement disparu. Elle nous relate ces sentiments d'amour, d'inquiétude, de défiance, puis de haine, et enfin de pardon, qui vont s'installer progressivement entre une mère et sa fille, toutes deux marquées à jamais par le sceau du destin et par le poids de l'absence de l'autre, qu'il soit le mari ou qu'il soit le père.
   
   D'une grande sensibilité, loin de tout effet mélodramatique, le texte de Marie Sizun nous renvoie à l’éternelle quête des origines au travers d'un récit superbement maîtrisé, d'une sobriété et d'une puissance narrative remarquables. Un très beau roman qui séduira, je n'en doute pas, celles et ceux qui auront apprécié «Lambeaux» de Charles Juliet ou encore «J'apprends» de Brigitte Giraud.
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critique par Le Bibliomane




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« Maman est folle »
Note :

   L'Occupation, Paris et sa vie quotidienne, un cours d'art, une rencontre entre un jeune officier allemand et une jeune fille de bonne famille parisienne, Fanny, une liaison et son fruit de la honte.
   Les années passent, Fanny élève seule sa fille, Marion. Cette dernière se souvient d'une peur immense, ressentie un jour lointain d'enfance, aux côtés de sa mère: elle avait changé de voix, avait dit d'étranges mots et avait eu un comportement incompréhensible. Puis, Fanny avait disparu quelque temps et Marion prise en charge par des gens inconnus....ses grands-parents.
   Marion aime sa mère malgré son étrangeté et son grain de folie. Le silence autour de l'identité de son père lui pèse et elle désire en savoir plus. Peu à peu, au gré des révélations en pointillé qu'elle glane au cours de conversations entre adultes, elle esquisse un début de portrait et lui invente une existence.
   Fanny devient de plus en plus étrange, Marion devient une jolie adolescente qui perçoit le dysfonctionnement de ses relations avec sa mère. Elle parvient à mettre des mots sur la maladie de Fanny: maniaco-dépressive. La vie familiale est de moins en moins possible, le combat intense pour conserver une once de normalité. Marion s'accroche fermement aux branches de la raison à mesure que celle-ci quitte sa mère. L'amour peut-il vaincre la folie?
   
   Marie Sizun raconte l'amour et la folie, leur relation trouble et déséquilibrée mais aussi la colère salvatrice d'une petite fille. En effet, Marion a une relation fusionnelle avec sa mère: la vie à deux dans un petit appartement, les sorties au cinéma, petits moments privilégiés et précieux d'une intimité familiale. Elle l'aime même si parfois Fanny parle trop fort, est excentrique et mal habillée: la normalité vécue chez ses grands-parents est ennuyeuse, plate et poussiéreuse au cœur d'un silence ponctué de "Le père de la petite", mystérieux, ou "Elle nous a fait trop de mal...elle est morte pour nous." gifle de mots d'une infinie violence.
   
   Par petites touches, avec des phrases courtes, un rythme parfois saccadé, Marie Sizun peint la désespérance d'une femme à la dérive, tentant de tenir debout pour sa fillette et qui malgré tout son amour provoque l'angoisse et la peur lorsqu'elle se met à chanter, sur un mode grave et bas à la fois, la chanson "Le temps des cerises", celle qui sépare la mère et la fille malgré l'amour et la tendresse.
   
   "La femme de l'Allemand" est aussi un roman sur l'identité, celle qui nous situe dans la société mais aussi dans l'histoire, dans le temps et l'espace. Dans les années 50, il n'est pas facile d'être enfant d'une mère célibataire surtout quand le père est un soldat allemand! Le secret des origines est la seule solution pour ne pas être rejeté, et devient, de fait, une chape de plomb. Le silence entoure chaque pensée même si des signes distinctifs provoquent la curiosité: Marion est grande pour son âge, elle est blonde et apprend très facilement l'allemand! Marie Sizun explore les relations mère-fille dans un contexte particulier: le mystère des origines, l'absence du père, la figure inconnue et rêvée du père. Tout en émotions, "La femme de l'Allemand" ne sombre pas pour autant (et c'est ce qui en fait sa force) dans le pathos insoutenable: c'est avec délicatesse et sobriété que les moments les plus tragiques sont évoqués: le lecteur est ému, profondément, mais sans inconvenance. Il vit, avec intensité, le dramatique naufrage maternel et la construction, à coup de colères et d'entêtements, de Marion qui ne peut survivre qu'en fuyant et renonçant à sa mère: la liberté psychique passant par la négation d'un amour et d'un attachement profonds à la mère.
   
   Une lecture belle et bouleversante, une histoire d'une force extraordinaire et à l'atmosphère rappelant celle de "Lambeaux" de Charles Juliet.
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critique par Chatperlipopette




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Les voies du mystère
Note :

   J'avais découvert Marie Sizun dans "Jeux croisés" qui m'avait beaucoup plu et j'ai éprouvé un réel bonheur de la retrouver avec ce roman publié en Mars 2007.
   
   Pourtant, Marie Sizun n’a pas choisi la facilité en choisissant de traiter de la psychose maniaco-dépressive. Le roman est d’ailleurs assez dur, dérangeant en mettant méthodiquement en scène la maladie qui fait perdre tout repère à l’entourage des personnes qui en sont atteintes. Le style brutal est accentué par le parti-pris de recourir à de très courts chapitres qui traitent de l’essentiel et font alterner les périodes de folie et les répits, plus ou moins longs, pour mieux dépeindre une descente aux enfers inéluctable et tragique.
   
   C’est par les yeux de Marion, entre sept et dix-sept ans, que nous allons suivre les circonvolutions de la maladie de fanny, sa mère. Fanny que l’on désigne comme "La femme de l’Allemand", celle qui à dix-huit ans a fauté avec un bel et jeune officier ennemi dont elle a eu cette enfant.
   
   Marion aime sa mère pour ses bizarreries, pour les secrets qu’elle dissimule et dont elle soulève parfois un coin de voile, pour la façon perspicace qu’elle a de se moquer de tout le monde.
   
   Mais Marion assiste et accompagne sa mère lors de crises de plus en plus graves, totalement destructrices et qui font éclater tous les repères que les précédentes accalmies avaient contribué à ériger, en même temps qu’un impossible espoir. Plus la maladie progresse, plus les internements psychiatriques s’enchaînent, plus Marion va devoir faire des choix : protéger sa mère d’elle-même ou se protéger elle ; accepter l’intolérable, les insultes, les reproches manipulateurs ou se réfugier chez ses grands-parents qui lui offrent le havre de paix dont elle a besoin.
   
   Plus Marion avance en âge, plus elle ressent la nécessité de découvrir qui est cet Allemand inconnu, dont elle ne sait rien qui lui sert de figure de père. Sa mère lui mentant plus ou moins consciemment, il lui est difficile de trouver le chemin de la vérité. Alors, elle finit par s’inventer un père de toutes pièces en découpant la photographie d’un jeune et sympathique officier, pris au hasard, d’un journal rétrospectif.
   
   Le talent de M. Sizun est de nous faire souffrir comme ses personnages, de nous donner à comprendre en quoi chaque choix ferme définitivement une porte derrière lui et enferme les protagonistes dans des univers qui finissent par diverger. Le style vif nous fait descendre au plus profond d’un enfer quotidien qui finira par excuser les décisions prises par les divers protagonistes qui sont toutes plus ou moins conscientes et visant à se protéger de l’insupportable.
   
   Une découverte que je vous recommande sans la moindre hésitation.

critique par Cetalir




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