Lecture / Ecriture
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Le messager d'Alger de José Carlos Llop

José Carlos Llop
  Le messager d'Alger
  Solstice
  La vie différente
  La ville d'ambre

José Carlos Llop est un écrivain espagnol né en 1956.

Le messager d'Alger - José Carlos Llop

23, rue du Bosphore
Note :

   Carlos Ofila Klein est un homme hanté par le passé. Non seulement le sien, mais aussi celui des autres, de tous ces hommes et ces femmes – des vieillards – qu'il rencontre et qu'il invite à venir raconter leurs souvenirs dans l'émission radiophonique qu'il anime.
   «Je suis un interviewer de vieillards. C'est pourquoi mon émission s'appelle La morgue. Parce que j'interviewe des cadavres ambulants. Des gens qui ont vécu dans un monde qui n'existe plus. Un monde que ne survolaient pas les hélicoptères et où les scarabées étaient dans les champs et les jardins, pas sur l'asphalte et les trottoirs comme maintenant. Certains scarabées ont l'air de lourds chars d'assaut s'avançant à travers l'épaisseur d'un bois ; d'autres se déplacent aussi vite qu'une voiture blindée dans le désert. Beaucoup sont piétinés et tombent dans la bataille. Alors leurs élytres chitineux s'ouvrent et ils montrent leurs parties molles, agonisant sur le trottoir jusqu'à ce qu'un autre pied les écrase définitivement. Comme les vieillards de mon émission qui ont perdu leur chitine et leurs élytres et leur carapace et ne vivent que des souvenirs de leurs parties molles: jusqu'au moment où leur propre mémoire, qui réside dans la zone la plus faible de leur cerveau, finit par les écraser. Comme la vie écrase tous ceux qui ne se nourrissent que de leurs souvenirs. Eh bien oui : je suis l'archiviste de ces souvenirs, le mémorialiste d'un monde que je n'ai pas connu, le compilateur d'un monde que je ne me résigne pas à voir disparaître. »
   
   C'est à l'occasion de l'une de ces émissions qu'il fait la connaissance d'un curieux personnage : un antiquaire du nom de Jorge Baker. Cet homme, Carlos Ofila Klein est persuadé de l'avoir déjà vu il y a de nombreuses années, chez ses grands-parents. Pour lui, il n'y a pas doute, et malgré les dénégations de l'homme, Carlos Ofila Klein sait qu'il a devant-lui celui que sa grand-mère avait surnommé «le messager d'Alger».
   
   La rencontre – apparemment fortuite – avec cet homme resurgi du passé va pousser l'animateur de radio à replonger dans le passé de sa propre famille, à la recherche de ses parents dont il a perdu la trace, mais aussi à la recherche du passé trouble qui environne la personnalité de son grand-père, Le Dr Klein.
   Mais à trop gratter dans les vestiges du passé, il arrive que celui-ci puisse s'avérer inattendu et fasse remonter à la surface des secrets inavouables.
   
   Quête de la mémoire, exhumation du passé, le roman de José Carlos Llop nous entraîne au coeur d'une ville méditerranéenne dans un futur immédiat, où les attentats se multiplient à tel point que la démocratie ne semble plus être qu'une vague réminiscence d'un passé si proche mais pourtant si lointain. Devant la menace, les libertés individuelles sont en train de disparaître peu à peu, laissant la place à une société ultra-sécuritaire. Dans ce monde en pleine métamorphose, Carlos Ofila Klein s'accroche au passé, aux souvenirs des uns et des autres afin de renouer avec une époque révolue mais aussi afin d'éclairer les zones d'ombre qui cernent ses propres origines.
   
   Né en 1968 d'un couple engagé dans le mouvement hippie, Carlos va être confié à la garde de ses grands-parents après que son père et sa mère se soient séparés pour d'obscures raisons. Après une petite enfance vécue dans le milieu bohême propre à ces années, l'enfant va se retrouver dans l'appartement du 23 rue du Bosphore, un appartement où règne un silence sépulcral, et dont le maître des lieux – le Dr. Klein – semble avoir assis sa fortune sur des fondations aussi mystérieuses que troublantes.
   
   C'est bien des années plus tard, à l'âge de quarante-deux ans, que Carlos Orfila Klein va retrouver des traces de ses parents ainsi que des indices sur l'inavouable passé de son grand-père. Mais pour cela, il devra percer à jour l'étrange et inquiétante personnalité de Jorge Baker, « le messager d'Alger ».
   
   Le roman de José Carlos Llop nous offre un récit poétique aux phrases envoûtantes, une narration parsemée d'allusions culturelles et historiques, rythmée par les grands succès musicaux des années 70 chantés, entre autres, par Neil Young, Bob Dylan, Buffalo Springfield et les Pink Floyd. Il nous invite à une réflexion sur la fascination qu'exerce le passé sur ceux dont les origines ont été occultées pour diverses raisons : familiales, politiques, idéologiques...
   
   C'est un roman passionnant, vaguement inquiétant de par ses allusions à un futur proche qui ressemble déjà étrangement à notre présent, un roman dont je ne peux déplorer que le fait qu'il ne fut pas plus long. En effet, José Carlos Llop nous mène sur des pistes qu'il ne fait qu'ébaucher et dont le lecteur avide que je suis aurait voulu qu'elles fussent plus fouillées. De nombreux éléments présents dans ce récit mériteraient à eux seuls un roman à part entière. Il est dommage que l'auteur nous laisse ici sur notre faim ; à moins que son but ait été de nous laisser imaginer les différentes ramifications de son récit.
   
   Toujours est-il que je suis ressorti de la lecture de ce récit avec beaucoup de plaisir mais aussi avec un vague sentiment d'insatisfaction face à ces allusions historiques et romanesques foisonnantes qui, hélas! m'ont laissé sur ma faim. Dommage! Mais il n'empêche que José Carlos Llop est un auteur dont je découvrirais avec grand plaisir d'autres oeuvres telles que «Le rapport Stein» et «Parle-moi du troisième homme».
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critique par Le Bibliomane




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Dévoilements progressifs
Note :

   La quête du père est un thème si fréquent dans la littérature occidentale contemporaine qu'il faut y ajouter autre chose pour convaincre de lire ce roman. Ce pourrait être la recherche de la mère, puisque le narrateur à été, dans ses jeunes années, abandonné en peu de temps par ses deux parents et recueilli par ses grands-parents. Ces derniers, aujourd'hui décédés, et particulièrement la figure du grand-père, le Dr Klein, provoquent aussi, et depuis longtemps, la curiosité du petit-fils. Non sans raison!
   
   Le narrateur, Carlos Orfila Klein, anime "la morgue", une émission de radio hebdomadaire où sont interviewés des gens âgés. Tout à son obsession de retrouver les traces du passé familial, il trouve parfois de l'aide grâce à son émission. Mais aussi des fausses pistes. Il ne s'ensuit pas une sorte de "Perdu de vue" dans un climat d'euphorie, mais au contraire une lente recherche dans une atmosphère tendue qui s'apparente à celle d'un thriller. En effet, l'action se passe dans une ville pratiquement en état de siège. Les attentats se multiplient. La flotte de l'Alliance croise au large. Les hélicoptères de la police patrouillent jour et nuit. Pourtant dans cette ville de bord de mer la vie mondaine continue, particulièrement l'animation des noctambules de la Zone 4.
   
   Qui est ce "Messager d'Alger" ? Le titre s'explique par la figure mystérieuse de Jorge Baker, sorte de vieil antiquaire — mais c'est une "couverture" de sa véritable activité — qui a bien (trop bien?) connu la mère et le grand-père du narrateur et, comme eux, il est passé par l'Algérie encore coloniale. Dans son "Bazar Buenos Aires", de bien curieux objets titillent la curiosité du narrateur.
   
   Comme les œuvres de Modiano, mais avec une écriture très différente, toujours nerveuse et précise, le roman de J.C. Llop explore la mémoire des années de la Seconde guerre mondiale, en incluant la guerre d'Espagne et la collaboration profitable avec le IIIe Reich. Né aux Baléares en 1956, l'auteur est semble-t-il fasciné par le souvenir du franquisme. Il s'inscrit ainsi dans le courant de la littérature espagnole concerné par la période de la guerre civile et de ses lendemains (Trapiello, Marsé, Cercas…)
   
   D'autres rencontres de personnages pittoresques, exotiques, d'autres confidences, permettent au narrateur de dessiner un portrait de ses parents dans leur période hippie, quand ils tenaient le bar "Aquarius". Et le souvenir musical de cette époque est particulièrement abondant: the Animals, Lou Reed, Pink Floyd, etc. Outre la couverture trompeuse, on peut néanmoins regretter la brièveté de ce roman à la chute fort singulière, à la mesure du détour préhistorique de l'incipit. Finalement, la force de ce livre est faite de mystères suggérés, d'intrigues mal élucidées: la "vérité" n'en sort pas toute nue; elle reste partiellement voilée, encore plus désirable. Que s'est-il vraiment passé derrière les volets désormais clos du 23, rue du Bosphore?

critique par Mapero




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