Lecture / Ecriture
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Privé de titre de Andrea Camilleri

Andrea Camilleri
  La Démission de Montalbano
  La Voix du violon
  La Concession du téléphone
  Le tour de la bouée
  La forme de l'eau
  Le voleur de goûter
  La peur de Montalbano
  La patience de l'araignée
  Chien de faïence
  L'excursion à Tindari
  Privé de titre
  La couleur du soleil
  Un été ardent
  Petits récits au jour le jour
  Les Ailes du Sphinx
  La Pension Eva
  Pirandello, biographie de l’enfant échangé
  Le coup du cavalier
  Intermittence
  La lune de papier
  Le garde-barrière
  Le neveu du Négus
  Noli me tangere
  L’âge du doute

Andrea Camilleri est un écrivain et metteur en scène italien, né en Sicile en 1925, et mort le 17 juillet 2019.

Privé de titre - Andrea Camilleri

Démontage d’une machination fasciste
Note :

   Andrea Camilleri a délaissé pour l’occasion son commissaire Montalbano. Pas la Sicile.
   
    Il s’agit ici d’une mise à nu des ressorts d’une machination, fasciste en l’occurrence, ou, comment faire passer pour un martyr de la cause une crapule qui s’apprêtait à commettre un crime «crapulo-politique». Il se dit qu’Andrea Camilleri serait parti de ses propres souvenirs d’enfant (ce serait d’ailleurs lui-même mis en scène dans le petit chapitre introductif ?) pour raconter ce fait divers.
   
   Sicile, donc, la petite ville de Caltanissetta. Nous sommes en 1921. Le fascisme monte en puissance et ses partisans s’affrontent régulièrement aux «rouges». Lillino Grattuso, qui verse plutôt côté fasciste, en la mauvaise compagnie de Titazio Sandri et Nino Impallomeni, s’apprête à éliminer Michele Lopardo, jeune maçon catalogué «rouge». Ils sont armés, qui d’un coup-de-poing, qui d’un bâton, et enfin d’un revolver et lui tendent une embuscade dans une ruelle sombre. L’affaire est confuse, les choses ne se passent pas ainsi que les trois l’espèrent, à telle enseigne que lors du corps à corps qui s’ensuit, un –deux ? – coup de feu part et Lillino Grattuso est mortellement touché.
   
   La suite n’est que la manière dont ce qui devrait n’être qu’un fait divers crapuleux devient une récupération éhontée afin de procurer un martyr, un héros, au fascisme triomphant. Un peu didactique donc, mais ne se limitant pas au fascisme évidemment. On imagine bien comment n’importe quel régime pourrait récupérer ce genre d’évènement pour parvenir au même résultat. Histoire d’une récupération donc plus qu’histoire d’un méfait typiquement fasciste, ou, comment un individu peut se retrouver écrasé, broyé, par un appareil politico-médiatique quand l’occasion peut se présenter.
   
   C’est suffisamment romancé pour n’être pas purement didactique ou partisan. Et comme de coutume avec Camilleri, c'est la Sicile qui apparait devant nous, avec ses particularismes et sa beauté vénéneuse.
   
   Ce n’est pas traduit par Serge Quaddrupani, comme pour les épisodes Montalbano. Il n’y a pas les précautions d’usage qu’il impose pour tenter de laisser apparaître les singularités du langage sicilien. Il y a par contre des inventions de mots (pour j’imagine rendre compte de l’inventivité sicilienne ?) mais ça m’a apparu moins réussi sur ce plan.
   
   La pertinence du titre «Privé de titre» ne m’a pas frappé, mais … bon …
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critique par Tistou




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Magouilles fascistes siciliennes
Note :

   Sicile, 1941. Toute la population est réunie sur la place du village pour écouter un poème de 2000 vers composé en l'honneur de Gigino Gattuso, considéré comme le seul martyr fasciste de l'île. Un homme en retrait assiste à la cérémonie. Et pour cause, il est tenu pour responsable de la mort de Gattuso, dont la légende veut qu'il ait été tué par un communiste.
   
   24 avril 1921, dans la même ville. Les fascistes commencent à avoir du poids dans les affaires du pays, et les actes de violence entre fascistes et communistes sont nombreux. Ce soir-là, trois jeunes hommes détestant les communistes décident de faire de Michele Lopardo, un des leaders du camp adverse, leur cible. Au détour d'une rue sombre, Nino Impallomeni, Titazio Sandri et Lillino Grattuso se ruent sur Lopardo, et provoquent une bagarre malheureusement habituelle. Sauf que Lopardo est armé, et qu'il décide de tirer deux coups en l'air, pour effrayer les assaillants. Mais lorsqu'ils se relèvent, Lillino reste à terre, mortellement blessé par balle. Tout accuse Lopardo, et la police, fière de servir les intérêts fascistes, décide de ne pas poursuivre trop longuement l'investigation. Mais quelques fonctionnaires, intrigués, décident de trouver la vérité sur la mort de Grattuso, malgré l'hostilité d'une grande partie de la population.
   
   A partir de deux faits divers, Andrea Camilleri retrace dans "Privé de titre" la vie dans cette bourgade insulaire durant les années 20. Le premier de ces faits divers est la mort de Grattuso, dont Camilleri change le nom dans l'ouvrage (comme celui de tous les protagonistes, d'ailleurs). Grattuso, soi-disant mort pour avoir défendu ses opinions devant un ennemi aussi vil qu'un communiste, a payé son engagement au prix fort. Sa mort bénéficie, grâce à l'ambiance propice aux fascistes, d'un hommage qui lui est rendu annuellement, et une rue portera même son nom.
   
   Le second fait divers que relate Camilleri concerne la ville de Mussolinia. Au cours d'un déplacement en Sicile, les responsables locaux ont l'idée de mettre sur pied une ville, là où il n'y a rien qu'une forêt. Mussolini doit, lors de son passage, poser la première pierre. Mais une fois parti, le projet est oublié par tous, sauf par Mussolini qui tente, quelques années plus tard, de savoir où en est la construction de cette cité. Les responsables locaux, pris de court, sont obligés de recourir à des montages photographiques pour tromper le Duce. Mais lorsqu'il découvre la supercherie, les têtes tombent.
   
   A travers ces deux faits divers, Camilleri décrit la montée du mouvement fasciste en Sicile, sa terre d'origine. Grattuso, tué en pleine rue, est longtemps resté le seul martyr fasciste reconnu de l'île, mais les compléments d'enquête, et l'oubli font que si son statut de martyr est resté, la raison de sa mort a été oublié. Camilleri dépeint également les amitiés dont ont bénéficié les fascistes, que ce soit auprès de policiers ou de journalistes.
   
   Au niveau de la forme, Camilleri utilise bien entendu le récit, entre scènes d'action et description des différents protagonistes. Il y ajoute des documents d'époque, dont on ne sait s'ils sont vrais ou non, mais qui donnent à l'ensemble une tonalité très réaliste: des articles de journaux, tirés de différents titres, ou des rapports de police, des lettres adressées à Mussolini,... Un autre trait caractéristique, et déroutant, concerne le vocabulaire utilisé par Camilleri. Sicilien, il écrit en italien en utilisant beaucoup de termes issu du jargon de sa terre natale, que beaucoup d'italiens ne comprennent pas. Le traducteur (ou la traductrice, je ne sais), Dominique Vittoz, rend compte de cette spécificité en intégrant dans le texte beaucoup de termes lié à un jargon ou à un patois que je connais pas. Ainsi, les verbes apincher, chapoter, quincher et autres sont monnaie courante. Cet aspect est déroutant, donc, mais n'empêche heureusement pas la compréhension globale.
   
   Andrea Camilleri signe donc un joli petit roman, entre policier et historique, où l'on sent l'amour pour la Sicile et sa défiance face à la montée du mouvement fasciste. Un livre court, mais riche et avec beaucoup d'idées de narration différentes et intéressantes.

critique par Yohan




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