Lecture / Ecriture
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Le Roman de monsieur de Molière de Mikhaïl Boulgakov

Mikhaïl Boulgakov
  Le Maître et Marguerite
  Le Roman de monsieur de Molière
  Le roman théâtral
  J’ai tué
  Endiablade
  Cœur de chien
  Récits d'un jeune médecin

Mikhaïl Afanassievitch Boulgakov (Михаил Афанасьевич Булгаков) est un écrivain et médecin russe d'origine ukrainienne né en 1891 et décédé de maladie en 1940.

Médecin durant la Première Guerre mondiale et la guerre civile russe, il abandonne cette profession à partir de 1920 pour se consacrer au journalisme et à la littérature. Il s'est heurté tout au long de sa carrière à la censure soviétique.

Le Roman de monsieur de Molière - Mikhaïl Boulgakov

«L'hypocrisie est un vice à la mode»
Note :

   "L'hypocrisie est un vice à la mode et tous les vices à la mode passent pour vertus." [Molière]
   
   # Résumé # [élaboré par mes "soins", y a encore du boulot...]
   
   Dans ce livre, le russe Boulgakov rend un hommage flamboyant à un personnage qui ne l'est pas moins: notre Molière national.
   C'est donc la vie tumultueuse du dramaturge qui nous est contée ici, de la naissance du petit Jean-Baptiste Poquelin à la mort du grand Molière... parée de l'admiration et du style de Boulgakov.
   
   
   # Mon Avis #
   
   Attention, ovni! Cette biographie n'est pas une bio comme les autres. Ici, pas de neutralité, ni te ton sec, l'auteur s'implique, l'auteur s'exprime, l'auteur commente. Une période de la vie de Molière reste floue? Qu'importe! Boulgakov propose ses hypothèses, invente au besoin.
   
   Le style est enlevé, ponctué d'humour; c'est une histoire qui se lit comme un roman. L'auteur arrive à nous rendre son cher "héros" attachant et très vivant. En réalité, cette biographie nous permet de comprendre Molière, l'actualise si l'on peut dire.
   
   Après, reste le problème de la véracité: peut-on vraiment prendre cette bio pour argent comptant? Est-elle vraiment fiable au niveau des faits? En gros est-ce ou non une vraie biographie?
   Peut-être...ou peut-être pas. On perd en réalité historique ce que l'on gagne en style et en humanité. La vérité-vraie-à-100% laisse place à la compréhension de l'Homme et de l'époque. De l'époque de Boulgakov aussi, un peu.
   
   Bref un texte étonnant, à lire tel que nous l'annonce son titre: comme le Roman de Molière...
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critique par Morwenna




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La passion du théâtre
Note :

   Boulgakov est sans nul doute beaucoup plus connu pour son chef d'oeuvre "Le maître et Marguerite" que pour "Le roman de monsieur Molière". Pourtant, pourtant, dieu sait que ce roman biographique, ou cette biographie romancée de cet immense dramaturge est un petit bijou qui mérite d'être lu, relu et lu encore.
   
   C'est toute la vie de Molière qu'il déroule sous les yeux ébahis du lecteur, de l'adresse extraordinaire qu'il fait à la sage-femme qui accouche madame Poquelin aux derniers souffles de l'homme de théâtre qui aura marqué de son empreinte la vie culturelle de son temps et l'histoire française. On sent l'amoureux de Molière, de la littérature française. Impossible de ne pas se retrouver emporté par l'enthousiasme de l'auteur, par sa plume enlevée, drôle, tragique quand il le faut. Car il n'hésite pas à aborder tous les aspects plus sombres de la vie de Molière, ses relations amoureuses chaotiques, sa dépression, son attitude face à l'échec, faisant de lui un personnage pleinement vivant et humain. Il faut dire qu'avec une telle matière, il y a de quoi faire: la vie de Molière est faite d'amours contrariées, de dissensions familiales, il y a du suspense, des rebondissements inattendus, des drames et de grandes joies. Les anecdotes rendent le récit passionnant et vivant. Boulgakov assume parfaitement la position de narrateur, choisissant les épisodes qu'il veut conter. On croirait par moment l'entendre dire à voix haute son histoire, tenir son auditoire en haleine.
   
   A cela s'ajoute une analyse extrêmement fine des relations de l'art au pouvoir. Il est beaucoup question de l'amitié étrange qui a lié Louis XIV à l'homme de théâtre. Le roi soleil fut rien de moins que le parrain d'un des enfants morts en bas âge de Molière. De là l'attitude de Molière face à ses détracteurs, ses audaces dans la dénonciation du pouvoir politique, religieux, ses moqueries envers les travers de ses concitoyens. De là aussi bien des malheurs et des déceptions, la peur de mal écrire, de décevoir. Il y a la censure aussi, qui parfois tranche à vif. C'est passionnant de voir à quel point ces pièces qu'on étudie adolescents, auxquelles on sourit aujourd'hui ont pu provoquer le scandale en leur temps. Il faut dire que Molière n'y allait pas avec le dos de la cuillère. A relire ses textes, à les voir mis en scène, on se rend compte de la charge dont ils sont porteurs et de leur incroyable actualité. Les tartuffes, les précieuses ridicules, le bourgeois gentilhomme, l'avare, nous sommes susceptibles d'en croiser tous les jours.
   
   J'ai dévoré les 283 pages du roman en trois heures, ne voulant pas abandonner Molière dans les événements grands et petits de sa vie. C'est un magnifique roman, une lecture passionnante et agréable qui donne envie de lire ou relire du théâtre, d'aller le voir pour rendre hommage à ceux qui savent si bien faire du monde une scène...
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critique par Chiffonnette




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Biographie romancée et enthousiaste
Note :

   N'importe quel collégien français sait qui est Molière. Avec un peu de chance, il peut même vous dire qu'il a vécu sous Louis XIV, qu'il s'appelle en réalité Jean-Baptiste Poquelin, et il peut aussi vous citer quelques-unes de ses pièces les plus célèbres, L'Avare, Le Médecin malgré lui, Tartuffe... Et hors de ce savoir scolaire et sommaire? Eh bien, force est de constater que le grand public ne connaît finalement pas grand-chose de Molière lui-même, mis à part les traits les plus marquants de son histoire, qui ont déchaîné les passions depuis trois siècles, de son mariage avec sa propre fille (rumeur à laquelle Boulgakov, comme tant d'autres, ne croit guère, et qu'il va méthodiquement infirmer) à sa mort pathétique, pratiquement sur scène, à l'issue d'une représentation du Malade imaginaire. Boulgakov, en grand admirateur du dramaturge le plus célèbre de France, a choisi de livrer avec ce livre une biographie rigoureuse mais pour le moins dithyrambique, comme on peut le constater dès l'incipit du roman, avec des apostrophes bouleversées à la sage-femme qui tient dans ses mains le tout jeune Molière, et qui ne sait pas encore à quel point ce nourrisson est appelé à un grand avenir. On suit donc avec l'auteur toute la carrière de Molière, moins d'un point de vue littéraire et culturel que d'un point de vue personnel: ce qui intéresse Boulgakov n'est pas tant l'écrivain de génie que l'homme, l'homme de théâtre, l'homme de scène, l'homme de cour qui, de mécène en protecteur, parvient à obtenir la faveur du roi lui-même, et même lorsque l'auteur s'intéresse aux écrits de Molière, c'est pour analyser les réactions de l'écrivain face aux échecs des débuts, aux rivalités permanentes avec la troupe de l'Hôtel de Bourgogne, avec les autres dramaturges, le vieux Corneille et le tout jeune Racine, qui déjà enthousiasme la cour avec ses tragédies. Sans compter les nombreuses inimitiés que Molière s'attire tout au long de sa carrière, mondaines, médecins, clergé, marquis, bourgeois... Petit à petit, les soutiens de notre héros diminuent, les envieux et les mauvaises langues s'accumulent autour de lui, et il ne peut plus compter que sur l'appui permanent du roi pour échapper à la haine générale...
   
   Disons-le clairement, si Boulgakov a intitulé son ouvrage "roman", c'est bien parce qu'il ne s'agit pas tout à fait d'une biographie. D'ailleurs pour cela, vous n'avez pas besoin de lui, un simple tour sur Wikipedia suffit. Boulgakov, lui, a décidé, certes, de raconter la vie de Monsieur de Molière, comme il l'appelle (pompeusement ou respectueusement, à voir), mais de façon romanesque, ou romancée, peut-être parce que la vie de Molière a déjà en elle quelque chose du roman, avec tous les obstacles qui se sont dressés à un moment ou à un autre devant le dramaturge: vocation pour un métier qui à l'époque (O tempora, ô mores!) était synonyme de débauche et d'ignominie, problèmes financiers, performances médiocres dans la tragédie (la vocation première de Molière, pourtant, qui heureusement a fini par comprendre qu'il était meilleur pour écrire et interpréter farces et comédies), problèmes conjugaux, rumeurs ignobles répandues sur son compte par ses - nombreux - ennemis... Boulgakov a le mérite d'avoir réussi à rendre Molière un peu plus humain, là où les manuels scolaires et les adaptations théâtrales en ont fait un génie, un surhomme, une légende, un mythe. Son Molière a des accès de colère, des doutes, des peurs, mais aussi des illuminations, des actes audacieux, des moments de triomphe. C'est un Molière qui n'est pas figé, pas celui du marbre froid des statues, mais un Molière haut en couleurs, à la langue bien pendue et qui ne renonce jamais, même dans l'adversité, par amour de l'art et du théâtre.
   
   Le style de Boulgakov est en outre parfaitement adapté à son objet: léger et grave à la fois, enthousiaste, passionné. Il fait revivre sous nos yeux la cour de Louis XIV, le Paris et les campagnes du milieu du XVIIe siècle, mais aussi la troupe même de Molière, Mlle du Parc, Madeleine et Armande Béjart... On ne s'ennuie jamais, on apprend quelque chose à chaque page, et même si, au début, l'admiration de Boulgakov pour le dramaturge français peut agacer (et ce fut mon cas, je l'avoue, à la lecture du premier chapitre, un tout petit peu trop enthousiaste à mon goût), la suite du roman se révèle passionnante et se lit avec une délectation dont vous serez sûrement les premiers surpris. Seul regret, le fait que Boulgakov ne dise rien (ou si peu) de la controverse qui agite les milieux littéraires depuis les années 20: la véritable paternité des œuvres de Molière, que certains ont attribuée, à grand renfort de statistiques, à Corneille. Il aurait pourtant été intéressant de voir comment notre auteur russe aurait défendu son héros. Malgré ce petit bémol, il est certain que Molière ne pouvait pas trouver meilleur biographe et avocat que Boulgakov, grâce à ce livre qui est somme toute la rencontre de deux grands talents

critique par Elizabeth Bennet




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L’écrivain face au pouvoir
Note :

   J'ai assisté pendant le festival In d’Avignon 2017, à une pièce montée par le metteur en scène allemand Frank Castorf, adaptée du livre de Mikhail Boulgakov : "Le roman de monsieur Molière". L’occasion pour moi de relire ce livre que je n’avais plus ouvert depuis ma première lecture dans les années 70.
   
   Mikhail Boulgakov a écrit "Le roman de Monsieur Molière", sous la dictature de Staline en 1933 mais le livre n’est paru qu’en 1962.
   Pourquoi Mikhail Boulgakov s’est-il particulièrement intéressé au dramaturge français ? Nous savons que l’écrivain russe qui adorait le théâtre est lui-même l’auteur de pièces qui se verront interdites au fur et à mesure de leur parution.
   Comme Molière, il s’est donc heurté au pouvoir en place, il a vu ses pièces censurées, suscitant de violentes polémiques, puis retirées de l’affiche. Sans possibilité de trouver du travail, Boulgakov doit son salut à Staline à qui il écrit une lettre désespérée. Celui-ci lui procure un emploi au théâtre d’Art.
   
   La vie de Boulgakov ressemble donc à celle de Molière dont la vie et l’oeuvre sont sans cesse menacées par les pouvoirs en place en France au XVII siècle. J’écris les pouvoirs au pluriel car il n’y a pas seulement celui de la monarchie absolue mais aussi celui de l’église et des dévots tout puissants qui se déchaînent après le Tartuffe ou Dom Juan. Quant à la noblesse, elle n’apprécie pas sa critique des petits marquis et des courtisans, et les salons littéraires qui se reconnaissent dans Les Précieuses ridicules ou Les femmes savantes ne le portent pas plus dans leur coeur ! Et que dire aussi des médecins ou encore des bourgeois ridicules et imbus d’eux-mêmes qui sont les cibles de ses railleries!
   
   Les œuvres de Molière ont souvent été interdites et le dramaturge a compris qu’il fallait se faire un allié du roi s’il ne voulait pas succomber sous les coups de ses ennemis. D’où ses lettres, ses prologues de courtisan flatteur quand il s’adresse à ses maîtres. Par contre, il ne cède rien dans son oeuvre et ne fait aucune concession quand il s’agit de décrire la société telle qu’elle est et de lutter contre les vices de son temps, le fanatisme, l’intolérance, l’obscurantisme, l’hypocrisie religieuse, le manque de liberté...
   C’est donc ce point de vue qui intéresse Boulgakov : l’écrivain face au pouvoir, qui pose les problèmes de la liberté du créateur, et qu’il va aborder en racontant la vie de Molière.
   Cette vie qui est à proprement parler un "roman" avec ses nombreuses péripéties, ses rebondissements, ses joies et plus encore ses drames. Molière lui-même, est le véritable héros de ce récit, un homme avec ses faiblesses et ses travers mais aussi son courage, son intelligence redoutable quand il s’agit d’observer ses semblables; un écrivain dont l’immense talent comique n’a d’égal que la sensibilité tragique car Molière a le don de faire rire de ce qui est triste.
   
   Or, dans le Télérama Spécial festival d’Avignon (du 1er au 7 juillet), je lis dans l’article de Joëlle Gayot que Frank Castorf, le metteur en scène qui va monter l’œuvre de Boulgakov sur Molière a lui-même été évincé de la direction du Volksbühne, théâtre de Berlin, par le sénat de la ville.
   "Dans un spectacle chahuteur, qui règle leur compte aux souverains sacrant ou répudiant les artistes, il invite deux figures connues pour leurs rapports houleux avec la tutelle. Le premier Mikhail Boulgakov buta en permanence contre les oukases d’un Staline qui ne lui laissait d’autres choix que de soumettre ses oeuvres à une hypothétique approbation. Le second, Molière, vécut avec Louis XIV des périodes d’amour sans nuage que le couperet royal savait sèchement interrompre. Adoubés la veille pour mieux être rejetés le lendemain, ces deux auteurs sont le symptôme du lien permanent noué entre l’Etat-providence et ses créateurs."
   

   Castorf, Bougakov, Molière… une triple mise en abyme !

critique par Claudialucia




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