Lecture / Ecriture
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Le rivage des Syrtes de Julien Gracq

Julien Gracq
  Le rivage des Syrtes
  Au château d’Argol
  En lisant, en écrivant
  Un balcon en forêt
  Un beau ténébreux
  Autour des sept collines
  Les terres du couchant
  La forme d'une ville
  Les eaux étroites
  Les Carnets du Grand Chemin

Julien Gracq est le nom de plume de Louis Poirier, écrivain français, né en 1910 et décédé en 2007.

Le rivage des Syrtes - Julien Gracq

Monument
Note :

   Ce roman est magnifique. Pendant la lecture, je l'ai souvent trouvé un peu long, mais une fois le livre terminé, il ne me reste que le sentiment d'avoir lu un roman incroyable.
   
   L'histoire est assez simple. Aldo est un jeune homme issu de l'aristocratie d'Orsenna, une vieille et puissante cité italienne qui après avoir été un empire maritime puissant est en perte de vitesse et qui fait irrésistiblement penser à Venise. Pour faire ses preuves, Aldo est envoyé comme observateur dans un poste avancé de la lointaine province des Syrtes, face à l'ennemi séculaire, le Farghestan. Orsenna et le Farghestan sont en guerre depuis des siècles, mais le conflit est depuis très longtemps au point mort.
   
   Dès son arrivée dans les Syrtes, Aldo est fasciné par ce qu'il y a de l'autre côté de la mer, sur l'autre rivage, celui du Farghestan. Sa présence agite progressivement les forces depuis longtemps assoupies sans qu'il ait vraiment conscience des conséquences de ses actes.
   
   Comme Gracq le reconnaît lui-même, il a été fortement influencé par la lecture de "Sur les falaises de marbres" de Jünger, et, effectivement, les ressemblances entre ces romans sont indéniables : le contexte militaire, l'éloge de la virilité et du soldat, le rapport presque mystique avec la nature, l'atmosphère mythologique et épique, le thème de la décadence de la civilisation.
   
   Cependant, ces deux romans m'ont laissé une impression très différente. Peut-être prévenue à l'encontre de Jünger, je n'ai pas pu m'empêcher tout au long de la lecture de "Sur les falaises de marbre" de traquer les signes révélateurs de ces courants de pensées qui ont pu, entre autres, déboucher sur le nazisme. Le roman de Gracq m'a paru moins marqué par l'idéal de force virile que l'oeuvre de Jünger.
   
   "Le rivage des Syrtes" m'a semblé être une analyse lucide des engrenages complexes qui peuvent déboucher sur un conflit, alors que "Sur les falaises de marbre" était le récit de la progressive montée en puissance d'une confrontation.
   
   Forteresse humide et solitaire, palais croupissants, villes fantômes ou rivages désolés, vieux militaires, femme envoûtante, espions et diplomates rusés, le lecteur est entièrement plongé dans cet univers créé par Gracq et attend tout au long du récit de savoir ce qui peut enfin venir de l'autre côté de la mer.
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critique par Cécile




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Impression de nocturne méditerranéen
Note :

   Curieux comme la lecture d’un roman peut vous emplir d’une impression, d’une sensation de crépuscule, de nocturne. Crépuscule du jour, crépuscule d’une civilisation?
   
   Avec "Le rivage des Syrtes", nous sommes en un pays indéfini, innommé, mais qui pourrait être quelque chose comme le rivage libyen, Malte... La proximité du désert évoqué dans le roman fait plutôt pencher vers un rivage du sud de la Méditerranée.
   
   C’est une œuvre intense qu’on échouerait à vouloir résumer tant il est vrai qu’il y a autant d’intérêt à ce qui n’est que suggéré qu’à ce qui est décrit. Mais qu’est-ce qui est décrit en fait? On ne sait pas trop. Le mieux est d’accepter d’embarquer sur les lignes de Julien Gracq – et on n’est pas déçu en la matière!
   
   C’est vrai qu’il y a un peu du "Balcon en forêt" dans ce "Rivage des Syrtes" dans l’attente où, là aussi, sont plongés les protagonistes. L’attente? En fait ils ne savent même pas s’ils attendent quelque chose. Mais peut-être s’attendent-ils à quelque chose? A la fin d’une civilisation par exemple?
   
   Julien Gracq a tout fait pour perdre son monde. Il y est question d’une cité qui serait Orsenna, une cité méditerranéenne dans l’esprit, un peu décadente, un peu fin de siècle... et d’Aldo, jeune aristocrate de la cité qui s’est porté volontaire pour une province non située donc ; les Syrtes. Province reculée, à l’histoire passablement mystérieuse (et c’est ce qui procure cette impression crépusculaire au roman), province qui fait face à un ennemi qu’on dira héréditaire et dont on ne sait rien non plus (crépuscule, crépuscule) : le Farghestan.
   
   Ajoutez : châteaux délabrés, discipline militaire et huis-clos étouffants, intrigante sophistiquée et attrait de l’inconnu, fascination de la guerre... Tout ceci à un rythme languide..., certains n’y trouveront pas leur compte et qualifieront ce "Rivage des Syrtes" de particulièrement indigeste. Encore une fois, il faut se laisser porter par les lignes magnifiques de Julien Gracq. On ne maîtrise rien? Soit, mais c’est beau!
   
   
   "Dans sa volonté arrêtée de m’éloigner de la capitale, et de me rompre aux fatigues d’une vie plus rude, mon père m’avait servi peut-être au-delà de mes vagues désirs de changements. La province des Syrtes, perdue aux confins du Sud, est comme l’Ultima Thulé des territoires d’Orsenna. Des routes rares et mal entretenues la relient à la capitale au travers d’une région à demi désertique. La côte qui la borde, plate et festonnée de haut-fonds dangereux, n’a jamais permis l’établissement d’un port utilisable. La mer qui la longe est vide : des vestiges et des ruines antiques rendent plus sensible la désolation de ses abords. Ces sables stériles ont porté en effet une civilisation riche, au temps où les Arabes envahirent la région et la fertilisèrent par leur irrigation ingénieuse, mais la vie s’est retirée depuis de ces extrémités lointaines, comme si le sang trop avare d’un corps politique momifié n’arrivait plus jusqu’à elles ; on dit aussi que le climat progressivement s’y assèche, et que les rares taches de végétation d’année en année s’y amenuisent d’elles mêmes, comme rongées par les vents qui viennent du désert. Les fonctionnaires de l’Etat considèrent ordinairement les Syrtes comme un purgatoire où l’on expie quelque faute de service dans des années d’ennui interminables ; à ceux qui s’y maintiennent par goût, on attribue à Orsenna des manières rustiques et à demi sauvages — le voyage «au fond des Syrtes», quand on est contraint de l’entreprendre, s’accompagne d’un cortège de plaisanteries infini."
   

   A noter que le roman s’est vu décerner le prix Goncourt 1951 mais que Gracq l’a refusé.
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critique par Tistou




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Silence, immobilité, attente
Note :

   Le héros de "Le Rivages de Syrtes" de Julien Gracq, Aldo, appartient à une grande famille d’Orsenna, la capitale d’un état en décadence qui vit encore sur son passé glorieux et ses richesses en déliquescence.
    Après une rupture amoureuse, le jeune homme, officier, désire s’éloigner et demande au gouvernement d’Orsenna une mutation pour une autre région. Celui-ci l’envoie comme "observateur", pour ne pas dire espion, dans la province des Syrtes, auprès du capitaine Marino et de ses officiers. Là, dans une forteresse dressée sur le rivage, les hommes surveillent l’approche éventuelle de leurs ennemis. Mais ces derniers, habitants du Fagersthan, pays situé sur la rive opposée, ne viennent jamais et la situation reste immuable de part et d’autre depuis des siècles. Il existe, en effet, un accord tacite entre les deux pays jadis en guerre, pour éviter le conflit, celui de respecter les frontières maritimes, et ceci bien que l’armistice n’ait jamais été signée.
   La présence du héros dans ce lieu ou rien ne semble pouvoir évoluer, dans ce pays désert, loin de tout, que la sable gagne peu à peu, marquera-t-il la fin de cet immobilisme ? Peut-être et ceci d’autant plus que la belle et noble Vanessa Aldobrandi joue auprès du jeune homme un rôle trouble et mystérieux.
   
   Un pays imaginaire et pourtant reconnaissable

   Bien sûr, l’on ne peut s’empêcher de penser à "Le désert des Tartares" de Dino Buzzati du moins pour la situation initiale mais la ressemblance s'arrête là.
   Si le paysage semble si précis et réaliste, c’est que Julien Gracq est géographe et cartographe et c’est ainsi qu’il cartographie la géographie de son récit en s'inspirant des lieux qu’il connaît bien.
   On le sait aussi amoureux de Stendhal et de l’Italie. Les noms italiens des personnages (Aldo, Fabrizio, Marino, Carlo) et des villes (Orsenna, Venezano, Maremma), la description des paysages lagunaires autour de la forteresse des Syrtes, la beauté morbide de Maremma construite sur l’eau évoquent Venise, ses îles et ses environs. De même, la première rencontre de Vanessa dans les jardins à l’italienne d’Orsenna n’est pas sans rappeler le cadre et les héros de "La chartreuse de Parme".
   
   Beaucoup d'analystes de ce roman ont cherché tour à tour à cartographier les lieux d'après les descriptions de l'auteur. Et cela donne des résultats intéressants.
   
   
   Pourtant, le paysage est imaginaire, tout comme ce Fagersthan si éloigné, si peu réactif, que l’on finit par croire qu’il n’existe pas.
   
   Le pays de l’attente, de l’immuabilité et la mort

   Le propre du "Le Rivage des Syrtes", c’est de nous plonger dans une atmosphère irréelle, de nous perdre dans une brume qui estompe les formes, enveloppe le paysage comme un suaire, amortit les bruits. C’est le pays du silence, de l’immobilité, de l’attente. Tout concourt à donner l’impression d’un monde qui est entre parenthèses, qui a cessé de vivre vraiment depuis longtemps. D’où le rythme lent du roman où rien ne semble bouger, rien ne semble se passer.
   Quand j’ai essayé de le lire pour la première fois, il y a de cela bien longtemps, j’ai abandonné ma lecture. Je m’ennuyais. Il faut une certaine patience pour lire Gracq, il faut accepter de se laisser engluer, de plonger dans un monde où la frontière entre le réel et l’irréel reste floue, où la vie et la mort semblent se côtoyer. Mais si on se laisse aller, le style de Gracq produit une sorte d’envoûtement, des images naissent, la beauté surgit; puis l’on s’aperçoit que oui, le récit se met en mouvement, d’abord insensiblement et puis inéluctablement. Car l’action d’Aldo est irréversible, il ne pourra jamais revenir en arrière et rien ne pourra être comme avant.
   
   Il faut voir là, comme dans "Un balcon en forêt" que je commence à lire, une métaphore de la France, attendant passivement la guerre, incapable d’agir face à la menace pourtant grandissante de l’Allemagne nazie. Voilà ce qu’écrivait Julien Gracq à propos de "Le Rivage de Syrtes" dans "En lisant en écrivant" :
   "Quand l’Histoire bande ses ressorts, comme elle fit, pratiquement sans un moment de répit, de 1929 à 1939, elle dispose sur l’ouïe intérieure de la même agressivité monitrice qu’a sur l’oreille, au bord de la mer, la marée montante dont je distingue si bien la nuit à Sion, du fond de mon lit, et en l’absence de toute notion d’heure, la rumeur spécifique d’alarme, pareille au léger bourdonnement de la fièvre qui s’installe. L’anglais dit qu’elle est alors on the move. C’est cette remise en route de l’Histoire, aussi imperceptible, aussi saisissante dans ses commencements que le premier tressaillement d’une coque qui glisse à la mer, qui m’occupait l’esprit quand j’ai projeté le livre. J’aurais voulu qu’il ait la majesté paresseuse du premier grondement lointain de l’orage, qui n’a aucun besoin de hausser le ton pour s’imposer, préparé qu’il est par une longue torpeur imperçue."

   
   Le sens de l’histoire

   Le sens du récit me semble être dans l’anecdote rapportée par le vieux Carlo juste avant sa mort. Carlo est l’un des propriétaires terriens qui utilisait les soldats de la forteresse pour cultiver les terres, réglant ainsi le problème de leur désœuvrement et de leur ravitaillement. Il explique à Aldo pourquoi il a refusé de continuer à employer les soldats-paysans, plongeant le capitaine Marino dans l’embarras.
   "Ne crois pas que je n’aime pas Marino; c’est mon plus vieil ami. Je vais t’expliquer. Quand j’étais petit, notre vieux serviteur allait se coucher dans le grenier sans lumière. Il était si habitué qu’il marchait dans le noir sans tâter, aussi vite qu’en plein jour. Eh bien ! que veux-tu, à la fin la tentation a été trop forte : il y avait une trappe sur son chemin, je l’ai ouverte…
   Le vieillard sembla réfléchir avec difficulté.
   -… je pense que c’est énervant, les gens qui croient trop dur que les choses seront toujours comme elles sont."
   Et il ajoute ensuite :
   -… et peut-être que ce n’est pas une bonne chose, que les choses restent toujours comme elles sont."

critique par Claudialucia




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