Lecture / Ecriture
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Le sang noir de Louis Guilloux

Louis Guilloux
  Vingt ans ma belle âge
  Le sang noir
  La maison du peuple, suivi de: Compagnons
  Le Pain des rêves

Louis Guilloux est un écrivain français né à Saint-Brieuc en 1899, et mort en 1980 dans la même ville,

Le sang noir - Louis Guilloux

Une journée à l'Arrière en 1917
Note :

   Nous sommes dans une petite ville de province de l'arrière, en 1917 année terrible de cette guerre des tranchées qui abîme les âmes et les corps des soldats.
   
   L'histoire, racontée de main de maître par Louis Guilloux, se déroule dans une unité de temps particulière, très théâtrale: l'espace temporel de la journée.
   
   Le lecteur suit, presque heure par heure, le personnage principal , professeur de philosophie au lycée, Monsieur Merlin dit "Cripure". Cripure, contrefait, vieux, est la risée des élèves et de ses collègues, notamment de Nabucet. Cripure-Merlin est un homme doté d'une intelligence hors du commun, aussi miteusement habillé d'une vieille peau de bique qu'est élégamment vêtu Nabucet, l'odieux rival, le détestable personnage qui se cache sous des dehors respectables et raffinés.
   
   Qu'il lui est facile de ridiculiser le pauvre Cripure qui clopine à l'aide de sa canne, qui est un homme brisé par la colère et la haine qui grondent en lui, par la douleur d'un amour perdu, qui vit, lui le brillant intellectuelle, avec l'inculte Maïa ! Le lecteur assiste à l'affrontement des deux hommes que tout sépare: personnalité, apparence, idées ou visions de la vie, charisme et intelligence. Car il ne fait pas l'ombre d'un doute que Cripure domine Nabucet. Nabucet qui d'emblée se rend détestable: il veut dénoncer Moka, un surveillant du lycée coupable d'écrire des vers subversifs, des vers dangereux pour le moral des troupes et des Français de l'Arrière. Nabucet et son sillage de perfidies joliment enrubannées par son goût exquis et sûr. Nabucet qui s'épanouit dans la dénonciation de ce qui contraire à l'idéologie du moment.
   
   "Cripure avait déçu l'assemblée en parlant avec trop de flamme d'un écrivain étranger, un certain Ibsen dont il semblait tout féru. Même alors, et qu'eût-ce donc été aujourd'hui, cette exaltation d'un étranger leur avait semblé incongrue. Elle témoignait de sentiments hostiles à la culture française. Que diable, mais que diable avait-on besoin de tous ces Suédois et autres métèques?..." Grâce à Dieu, s'était écrié Nabucet, nous avons chez nous tout ce qu'il nous faut et nous nous passons fort bien de ces barbares qui n'ont rien à nous apprendre. Au contraire. Est-ce qu'en littérature comme en tout, ces gens-là n'étaient pas de plats imitateurs de la France? Est-ce que ce n'était pas toujours les Français qui inventaient et les autres qui tiraient profit de ces inventions? Quoi! Les marrons du feu! Il avait eu la lourdeur, ce Cripure, d'insister en parlant d'un certain Nietzsche - un Allemand - ce qui avait fait dresser l'oreille à M.Babinot, comme toujours quand on parlait devant lui de ces "zouaves-là". Bref, Cripure, venu là poussé par l'ennui sans doute plus intolérable ce jour-là que les autres, avait essuyé l'échec le plus sanglant sous l'œil narquois de Nabucet qui l'avait laissé s'enferrer." (p 115 et 116) ."
   
   Louis Guilloux dresse un portrait peu flatteur de la petite bourgeoisie provinciale, celle qui ergote dans les petites villes telles que celle qui l'a vu naître. Une bourgeoisie qui se veut cultivée et curieuse et qui n'est que mesquine, raciste et étriquée! Il est évident que des personnages tels que Nabucet soient des plus courus dans ce type de société!
   
   Au cours de cette journée de 1917, Louis Guilloux donne un aperçu des événements militaires: les mutineries et la condamnation, sans espoir de recours, des insurgés, le ras-le-bol des soldats qui ne supportent plus les adieux à leur famille, les écrits subversifs qui circulent sous le manteau... Personne n'est épargné par cela, pas même le proviseur dont le fils, mutin, sera fusillé. Quant au censeur, engoncé dans sa frustration, il ne parviendra pas à retenir son fils, blessé et démobilisé, qui fuit loin de sa famille étouffante, acerbe, sans chaleur et dénuée de tendresse. La description de la mère et de la soeur est d'anthologie!
   
   "Le sang noir" est aussi un roman qui va au-delà du message politique. C'est un roman de l'humiliation et de la colère, celles d'un homme anticonformiste en lutte contre l'establishment du moment et qui lorsqu'enfin se sent le courage et le cœur de défendre son honneur en duel s'en retrouve privé! Que lui reste-t-il alors? Rien, rien que de choisir sa mort comme Turnier, sujet de sa thèse refusée.
   
   Le progrès humaniste est incompatible avec celui proposé par cette société qui ne véhicule qu'intolérance, exclusion, violence (Cripure est victime de vexations, de moqueries dangereuses: ses vélos ont été sabotés!), misère (la description d'un quartier pauvre de la ville - où se dressent encore des maisons à l'intérêt historique important: Nabucet espère bien qu' un jour cette population inélégante soit expédiée ailleurs - est saisissant) et l'hypocrisie. L'injustice des hommes est des plus difficiles à supporter et incite à ne plus croire en rien, que tout n'est que supercherie: l'avenir peut-il être vraiment meilleur si les hommes n'aiment pas mieux leur prochain?
   
   "Le sang noir" de l'humanité, c'est à dire la guerre mais aussi le sang des soldats imprégnant la boue des tranchées et en devenant noir, met en lumière les travers d'une société: le sentiment national exacerbé, la délation, l'aveuglement et la peur et la haine de l'Autre.
   
   Un roman sur la condition humaine où les uns et les autres ont leurs grandeurs et leurs lâchetés. Une lecture saisissante, porteuse d'espoir, dont on ne sort pas indemne.
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critique par Chatperlipopette




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L'indispensable
Note :

   Louis Guilloux (1899-1980) journaliste, natif de Saint-Brieuc, publie son premier roman en 1927 et en 1935 Le sang noir rate de peu le prix Goncourt, raflé par Joseph Peyré avec Sang et Lumière. Ses convictions humanistes le conduiront à devenir secrétaire du 1er Congrès mondial des écrivains antifascistes et responsable du Secours Populaire.
   
   Ce roman – Le sang noir - est considéré comme le chef d’œuvre de Louis Guilloux et s’attire les louanges d’ André Gide et Albert Camus. L’action se déroule dans une petite ville de province sur une seule journée, en 1917. Année emblématique puisque la Grande Guerre, comme on l’appelle, tourne à l’hécatombe, voit surgir les mutineries de poilus et les exécutions pour l’exemple, tandis que les Russes font leur révolution.
   
   Le personnage principal, professeur de philosophie, se nomme Merlin mais tout le monde l’appelle Cripure. Ce sobriquet résulte d’un jeu de mot de potache sur l’ouvrage de Kant Critique de la raison pure qui devient "Cripure de la raison tique" d’où le surnom. Cripure a eu son heure de gloire à une époque grâce à un ouvrage savant mais depuis il végète, écrivant sans jamais le finir un bouquin qui devrait être son apothéose. Il vit en ménage, tant bien que mal, avec une souillon Maïa et sombre lentement dans l’alcoolisme entouré de ses chiens. Moqué de tous ou presque en raison de son infirmité, de trop grands pieds, Cripure fuit tous ces cloportes qui dans cette petite ville continuent de jouer leur rôle alors qu’au loin la guerre gronde et que leurs fils en reviennent amochés – pour les chanceux qui reviennent – avant de repartir au front. La description faite par Guilloux de cette humanité est féroce, riches ou pauvres, bourgeois ou ouvriers, tous ou presque traînent leur mesquinerie, leur bassesse, leur lâcheté, leur méchanceté. "J’ai toujours vécu seul, répliqua Cripure, absolument tout seul. Je ne serais pas plus seul chez les Canaques."
   

   En ce jour fatidique, la coupe va déborder pour Cripure, qui gifle son ennemi de toujours, Nabucet, un fat prétentieux et arriviste. Le duel devient inévitable et le sort de Cripure paraît scellé puisque l’offensé a choisi l’épée. Les quelques heures qui vont suivre nous entraînent dans des rebondissements, le duel est annulé mais Cripure ne sera pas sauf pour autant, et des révélations hélas ! tardives, Maïa et Cripure qui vivaient comme chien et chat se cachaient à leur insu des sentiments plus tendres.
   
   Un livre remarquable en tout point, à lire toute affaire cessante. Je me demande encore comment j’ai pu vivre jusqu’à ce jour sans l’avoir encore lu. Inutile de vous dire que je vais approfondir ma connaissance de l’œuvre de Louis Guilloux.
   
   "C’était donc là cet homme tant cherché ! Il examina ce petit visage rougeaud, presque sans rides, qui se tendait vers le sien. Le front était étroit, et les cheveux courts et plantés bas ; mais quel regard de douleur ! Combien différent de ce regard qu’il avait dans la rue, à la porte de sa classe, quand il attendait que le concierge allât tirer la cloche ! Ce regard devint morne, Cripure remua les lèvres, fit bouger son dentier. D’un geste preste, qui dénotait une grande habitude, il chopa sur son cou une puce et l’écrasa. Il se frotta les tempes du bout des doigts, rajusta son binocle, puis rien ne bougea plus dans ce visage, sauf les yeux, quand il avisa un petit volume que depuis le début Etienne tenait sur ses genoux."

critique par Le Bouquineur




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