Lecture / Ecriture
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Ecrits sur l'art 1867-1905 de Joris Karl Huysmans

Joris Karl Huysmans
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Joris Karl Huysmans est le nom de plume de Charles Marie Georges Huysmans, écrivain et critique d'art français, né en 1848 et décédé en 1907.

Ecrits sur l'art 1867-1905 - Joris Karl Huysmans

L'œil et la plume
Note :

   Édition établie par Patrice Locmant
   
   "Cette édition rassemble pour la première fois l'ensemble des écrits sur l'art que Huysmans publia entre 1867 et 1905, dont 40 textes jusqu'alors inédits en volume" (quatrième de couverture).
   
   Quand Huysmans se mêle d'écrire sur la peinture, on peut lui accorder une certaine légitimité : descendant de Cornélius Huysmans, peintre flamand du XVIIe siècle, arrière-petit-fils de sculpteur, petit-fils et fils de peintre, neveu d'un professeur de peinture, il est du bois dans lequel on taille les pinceaux. Son oeil est sûr, sa culture technique et historique sans faille, il peut même discuter de questions de datation ou d'attribution avec une certaine autorité. Il sait aussi distinguer une croûte d'un tableau et on peut constater aujourd'hui qu'après l'épreuve du temps, ses jugements tiennent la route : chez ses contemporains, il défend Manet, Caillebotte, Degas, et bien d'autres qui sont loin d'être admis à l'époque.
   
   Avec l'oeil, Huysmans a aussi la plume. Ses enthousiasmes et ses détestations (car il ne lui suffit pas de dire ce qu'il aime, il faut qu'il dise haut et fort ce qu'il déteste) sont portés par un style, une écriture qui sont ceux du romancier que l'on connaît. Pour rester dans le domaine pictural, on peut dire que sa palette lexicale est d'une incroyable richesse. Huysmans aime les mots, les mots précis, les mots rares. On découvre avec lui des fonds sardinés, des toiles médullaires, des amorces tépides, des transports véhétrients, des âmes fébricitantes, des chairs burgautées, des âmes dimidiées, des étoffes orfrazées - et on se limite ici aux adjectifs - sans trop savoir si ces termes ont existé, existent encore ou si Huysmans néologise à tout va, fort d'une belle connaissance des lettres classiques et de l'étymologie. C'est dans les attaques qu'il est certes le plus inventif. Ses comptes rendus des Salons (de 1879 à 1887), "orgies de médiocrité, saturnales de sottise", où est exposé tout ce qu'il déteste (l'art officiel, académique, Bastien-Lepage, Bouguereau, Cabanel et autres) sont de véritables champs de mines : "Je pensais que le monsieur en caleçon de bain blanc était un masseur, et que la femme soulevant le rideau disait simplement "Le bain est prêt" (description d'une Mort de l'empereur Commode); "Saint Jean-Baptiste tient sa coquille pleine comme un athlète tient des haltères. Tudieu ! quel effort pour rien ! Je regrette qu'il n'y ait pas sur les bras de ces lutteurs des tatouages bleus "A toi, Adèle, pour la vie !"; "Après Sidonie, nous passons maintenant à Thérèse, la tête de carton qui sert à essayer des bonnets dans les vieilles merceries"; "Ce n'est même plus de la porcelaine, c'est du léché flasque; c'est je ne sais quoi, quelque chose comme la chair molle du poulpe", variante : "c'est de la chair blanchâtre d'escargot dégorgé, avant le persillage"; "cet ensemble de têtard de saule enveloppé d'un peignoir de bain" (le Balzac de Rodin, Huysmans fait aussi dans la sculpture); "C'est un petit vieux qui bigle et qui est ratatiné, comme confit dans de l'alcool; il y a du foetus dans ce malheureux" (description d'une Vierge à l'Enfant), "grillage infundibuliforme, suppositoire solitaire et criblé de trous" (la Tour Eiffel) , etc.
   
   La construction des textes est immuable : d'abord la description, le souci de donner à voir, puis la technique et éventuellement l'interprétation, quelquefois des considérations plus générales, un souci de décloisonner les arts, de joindre peinture et littérature, une défense de l'infra-ordinaire paysager ("Il n'y a pas plus de grande qu'il n'y a de moyenne et de petite nature. Il existe une nature aussi intéressante à rendre quand elle se dénude et pèle que lorsqu'elle exubère et rutile en plein soleil. Il n'y a pas de sites plus nobles les uns que les autres, il n'y a pas de campagnes à mépriser..." ), une étude de la représentation de l'enfant Jésus dans la peinture religieuse.
   
   Les textes de Huysmans, au fil des années, évoluent, comme ses centres d'intérêt, et l'on peut tracer un parallèle entre sa vie, ses romans et ses textes sur l'art. Au Huysmans naturaliste des débuts correspond la défense des impressionnistes, la Nana de Manet, la Rolla de Gervex ne sont autres que les cousines de la Marthe de son premier roman, elles sortent du même ruisseau. Puis l'intérêt se déplace de l'impressionnisme au symbolisme: Huysmans écrit «A rebours» et défend Gustave Moreau, Odilon Redon, Félicien Rops. Et puis c'est la conversion finale, le catholicisme illuminé, «En route» (1895), et les écrits sur l'art deviennent des écrits mystiques. C'est la peinture religieuse qui, seule, peut trouver grâce à ses yeux et cela donne des pages enflammées sur Grünewald, van der Weyden et le Maître de Flémalle. Cet itinéraire est très bien analysé par Patrice Locmant dans une préface qui donne envie de lire la biographie de Huysmans dont il est également l'auteur.

critique par P.Didion




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