Lecture / Ecriture
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Dora Bruder de Patrick Modiano

Patrick Modiano
  Chien de printemps
  Rue des boutiques obscures
  Accident nocturne
  Un pedigree
  Livret de famille
  Dans le café de la jeunesse perdue
  La petite bijou
  Dora Bruder
  L'Horizon
  Quartier perdu
  L'Herbe des Nuits
  Vestiaire de l’enfance
  Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier
  Du plus loin de l'oubli
  Remise de peine
  De si braves garçons
  La place de l'étoile
  Des inconnues
  Villa Triste

Patrick Modiano est un écrivain français né en 1945, Grand prix du roman de l'Académie française en 1972, Prix Goncourt en 1978. Prix Nobel 2014 pour «l'art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l'Occupation».

Dora Bruder - Patrick Modiano

Dora Bruder in aeternam
Note :

   Patrick Modiano trouve un jour dans un vieux journal un avis de recherche d’une jeune fille de 15 ans, disparue à Paris. Il se met en tête, plus de 20 ans plus tard, de se mettre lui aussi à sa recherche. Il tient le journal de ses découvertes.
   
   Ce roman (récit ?) joue encore plus que d’habitude sur la non distinction faite par Modiano entre réalité et fiction. A propos de cet ouvrage, il dira toujours que c’est une enquête et non un roman. Pour soutenir cette thèse, nous avons une histoire vraiment vécue, une vraie petite annonce de départ (Paris-Soir du 31 décembre 1941) et une vraie recherche menée pendant des années avec l’aide de Serge Klarsfeld et pour finir, les noms de Dora, Ernest et Cécile Bruder réellement écrits sur des listes de convois pour Auschwitz.
   Mais nous avons également cette déclaration de l’auteur : «Je n’ai jamais eu l’impression d’écrire des romans, mais de rêver des morceaux de réalité que j’essayais ensuite de rassembler tant bien que mal dans un livre.» (Bulletin Gallimard 1997) qui recadre tout.
   
   C’est l’implication de Patrick Modiano qui le conduit à mêler constamment ses propres souvenirs aux histoires mi-découvertes, mi-devinées de Dora, de sa mère et de son père. Les pas de Modiano se superposent à ceux de ces disparus, leurs histoires se comparent, les souvenirs se mêlent, les parallèles ne sont pas ponctuels mais permanents. L’auteur compare sa vie à celle de Dora, sa fugue de jeunesse à la sienne, son désir de liberté au sien, mais il en vient à la comparer également à celle d’Ernest, le père de Dora ; et cette recherche l’amène à repenser ses propres souvenirs de sa relation difficile avec son père. Une mise en cellule de la jeune fille se plaque à la sienne, jeune homme. Sa recherche dans les grands bâtiments lui rappelle sa recherche infructueuse de son père à l’hôpital, ratage de leur dernière possibilité de rencontre. Les lieux où ils ont vécu sont des lieux où il a vécu également. «Leurs pas se mêlent» est à prendre littéralement autant que métaphoriquement.
   
   Comme tout s’imbrique chez l’auteur, il nous indique à la fin du premier tiers de l’ouvrage que, pour combler les vides créés par cette enquête qui piétine il se lance dans l’écriture d’un tout autre roman : «Voyage de noces» où il espère, mêlant ce qu’il sait d’elle à ce qu’il sait de jeunes filles qu’il a connues et qui pouvaient lui ressembler un peu, saisir une réalité humaine, un vrai éclat de vie. Il mêle encore une fois les lieux impliqués, les possibles psychologies, mais c’est tout. Il ne leur fait pas vivre la même histoire. Sans doute veut-il lui faire vivre autre chose, la voir dans d’autres circonstances. Il expérimente les possibilités. Sans doute en cela rejoignons-nous ma citation du 2ème paragraphe.
   
   Moi, quand je lis le nom «Dora Bruder», je lis «Dora Frère» et ne serait-ce pas ce que l’auteur a lu aussi, ce rappel permanent renforçant l’empathie chez lui et chez nous?
   
   Mais toujours et encore ici pour moi, mon problème Modiano : estime pour le travail effectué mais je ne «ressens» pas. On dit qu’il y a d’excellents chanteurs, acteurs ou orateurs qui «ne passent pas la rampe», quelle que soit leur valeur objective, ils ne touchent pas leur public aux tripes ou au cœur. C’est exactement l’effet que me fait Patrick Modiano. Je sais bien que tout le monde n’éprouve pas cela, mais je ne peux parler que pour moi-même.$
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critique par Sibylline




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L' extase de la fugue
Note :

    1ere publication 1997
   
   A partir d’une annonce de disparition lue dans un vieux journal du 31 décembre 1941, L’auteur se met en quête de la jeune fille dont il était question, Dora Bruder, âgée de quinze ans au moment de ce qu’il identifiera comme une fugue.
   
   Ses parents étaient des juifs immigrés d’Autriche et de Hongrie et tous trois vivaient dans une chambre d’hôtel du boulevard d’Ornano.
   
   Au cours de son enquête complexe, pour laquelle il reçut l’aide du grand avocat Serge Klarsfeld, L’auteur identifie peu à peu Dora Bruder, l’invente comme un personnage, la réinvente plutôt, puisqu’elle a existé.
   
   Outre ses mêmes origines juives, il se découvre des affinités avec Dora Bruder (ce patronyme signifie "frère") d’autant plus que le quartier de Clignancourt, où elle a vécu lui rappelle bien des souvenirs. Etant enfant, il s’y rendait avec sa mère.
   "je me souviens du boulevard Barbès et du boulevard d’Ornano déserts, un dimanche après-midi de soleil, en mai 1858. A chaque carrefour, des groupes de gardes mobiles, à cause des événements d’Algérie."
   Rue Championnet. 1965. "je n’étais rien, je me confondais avec ce crépuscule, ces rues".
   Ce que j’ai pu attendre dans ces cafés… très tôt le matin quand il faisait nuit. En fin d’après-midi à la tombée de la nuit. Plus tard, à l’heure de la fermeture …
   Les hivers se mêlent l’un à l’autre. Celui de 1965 et celui de 1942.
   
   Petit à petit, on apprend que Dora fréquentait un établissement pour jeunes filles, rue Picpus (Le Cœur de Marie), qu’elle s’en est enfuie, et a disparu quelques mois avant d’être victime avec ses parents des rafles nazies.
   
   L’auteur ayant lui aussi fugué d’un internat à l’âge de dix ans trouve de nouvelles coïncidences entre Dora et lui.
   "la fugue-paraît-il- est un appel au secours et quelquefois une forme de suicide. Vous éprouvez quand même un bref sentiment d’éternité. Vous n’avez pas seulement tranché les liens avec le monde mais aussi avec le temps."
   
   De très belles phrases poétiques sur l’extase de la fugue.
   
   La fugue de Dora ayant duré plusieurs mois, en plein hiver, rigoureux, elle a dû être hébergée quelque part ; à mots couverts, il lui souhaite d’avoir pris du bon temps (le peu qu’elle pouvait en obtenir en ce temps-là).
   
   Nous sommes dans le Paris de l’Occupation, et la situation des juifs y devient de plus en plus intenable." Cette ville de décembre 1941, son couvre-feu, ses soldats, sa police, tout lui était hostile et voulait sa perte. A seize ans, elle avait le monde entier contre elle, sans qu’elle sache pourquoi".
   
   Le narrateur ne se contente pas d’accompagner la jeune fille, dans la plupart de faits et gestes, devinés, supposés, inventés ; il l’associe également à quelques célèbres figures de la littérature telle Cosette, cachée par Jean Valjean dans ce quartier de Picpus, dont Hugo invente quelques rues et un couvent.
   
   A partir de récits divers, il étoffe son héroïne, et ce destin, tout en préservant pour tous les personnages (lui-même y compris) une certaine impersonnalité qui se mêle aussi à des scènes très familières et souvent déchirantes.
   
   Un ensemble d’une grande beauté! C’était ma première lecture de Modiano. Il me semble pourtant le connaître depuis longtemps.
   
   Nous voilà au cœur de l’hiver, soixante dix ans après que Dora Bruder ait disparu (j’ignorerais toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait…) franchissons l’année nouvelle…
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critique par Jehanne




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L’ombre de Dora
Note :

   En décembre 1941, au cœur de l’hiver de Paris occupé, Dora Bruder fait une fugue. Ses parents lancent un avis de recherche dans Paris-Soir, risque incroyable que seule leur angoisse peut expliquer puisque lors du recensement des Juifs, Ernest Bruder n’a pas déclaré sa fille.
   
   Tombé par hasard sur cette annonce, il y a huit ans, Patrick Modiano part en quête de cette jeune fille et, à travers elle, d’une époque, des lieux. Le boulevard d’Ornano, la rue Picpus, la caserne des Tourelles d’où partaient les convois pour Drancy, des pans entiers de la ville tombent révélant un passé que seule la mémoire n’a pas oublié. L’ombre de Dora se glisse au fil des rues, habille la ville de couleurs grises comme une pluie de cendres et sa disparition dans les camps de l’Histoire la rend douloureusement présente.
   
   Mosaïque de souvenirs, de blessures, voyage dans les régions obscures de la conscience, rien n’est dit, mais les images sont plus fortes que les mots, elles surgissent sous les phrases simples et concises, déferlantes d’un passé toujours revisité
   
    "Archéologue de la mémoire", Patrick Modiano essaie de reconstituer son passé à partir des lambeaux de souvenirs qui résistent à l’oubli, l’enfance aux côtés d’une mère indifférente, d’un père peu présent, un thème qui revient souvent au fil de ses romans, qui mêlent autobiographie et fiction.

critique par Michelle




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