Lecture / Ecriture
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Le paradis des poules de Dan Lungu

Dan Lungu
  Le paradis des poules
  Je suis une vieille coco

Dan Lungu est né en Roumanie (où il vit) en 1969. Il est maître de conférence à la chaire de sociologie de l’université Alexandru Ioan Cuza à Iassy.

Il a fondé un groupe littéraire actif baptisé "Club 8".

Il a publié des poèmes, des nouvelles et des romans. Ses romans commencent à être publiés en France.

Le paradis des poules - Dan Lungu

Brèves de comptoir
Note :

   J’ai découvert Dan Lungu, auteur roumain, alors qu’il faisait une visite en France en 2008, avec des rencontres avec ses lecteurs. J’ignorais tout de lui. Il s’est révélé être intéressant et sympathique, parlant bien français, bien qu’il manque de confiance en lui dans cette pratique. A la suite de cette soirée, j’ai tenu à découvrir ses deux romans (Merci Michelle).
   
   L’auteur nous présente ici la rue des Acacias et ses habitants, un petit peuple plus que friand de commérages. La plupart des habitants de cette courte rue sont des retraités, gens de peu aux petits moyens mais aux longs loisirs, parmi lesquels le plus fortuné et plus récemment arrivé le "Colonel", fait à tout jamais figure d’Etranger.
   
   Il n’est pas rare que des écrivains nous livrent ainsi une rue (je lisais encore il y a peu Mahfouz et She Lao) Il est amusant (et instructif) de comparer leurs territoires et de constater tant de ressemblances d’un bout du monde à l’autre. Naguib Mahfouz, dans une interview, disait que les histoires qu’il a le plus de plaisir à écrire sont celles dont l’action se situe dans «sa» rue. Peut-être en sera-t-il de même de D. Lungu, mais en tout cas, je ne doute pas qu’il ait pris grand plaisir ici à nous parler de ces habitants qu’il fait défiler un à un devant nous. Je ne vous les citerai pas, avec leur histoire et leurs manières, mais ils sont tous si proches!
   
   Les hommes se retrouvent tous au «Tracteur chiffonné» (drôle de nom mais qui vous sera expliqué) et à les écouter, on se dit que ce «bistrot» pourrait se trouver dans le Marseille d’autrefois (si ce que l’on dit de la tendance marseillaise à l’exagération pour l’amour des belles histoires est vrai). En tout cas, discussions et commentaires y vont bon train :
    «Hé, moi j’crois que le gars, il est plat du cerveau autrement, je m’"esplique" pas.
   - Mais même sa femme, elle est pas tellement aérée sous le plafond. »

   
   Dan Lungu nous montre ce microcosme avec beaucoup d’humour et il arrive assez souvent à nous faire rire ou au moins sourire largement, mais il a su également nous faire partager des moments dramatiques comme celui des expulsions et des démolitions de maisons pour créer des quartiers neufs (à cette égard l’histoire des chiens –pages 65-67- qui suivent les gravats de leurs foyers jusqu’à la décharge puis la fouillent, est poignante, exprimant crûment la détresse de leurs maîtres). La misère, «le système D» que l’on nous disait typiquement français, les restrictions, les écroulements boursiers qui emportent les maigres économies comme dessins sur la plage... voilà un monde pas si «étranger» que cela. Tout comme pour l’alambic, trésor pour tous (« Par alcool il entendait, selon la définition de son père, tout ce qui a des degrés et ne provoque pas une mort instantanée.»). L’historique de l’alambic familial, «un vrai bijou dans son domaine.» que l’on se passe de génération en génération, m’a rappelé quelques histoires de par ici (Normandie). Réaliser à quel point les gens sont les mêmes partout, c’est comprendre beaucoup de choses.
   
   Et puis pour finir, j’ai aimé le style de Dan Lungu, sa façon de nous raconter tout cela tout en dialogues, ses expressions (exemple : « un coin de rideau (de fenêtre) se souleva comme un chien redresse une oreille » ou encore «Une visite médicale comme ça (service militaire) , j’en ai plus jamais revu la couleur et je crois qu’il me faudra attendre jusqu’à l’autopsie pour y goûter à nouveau »
   Cela a le mérite d’être clair...
    ↓

critique par Sibylline




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Roumanie aujourd'hui
Note :

   Parfois, un titre sait vous accrocher et est en soi une promesse alléchante. C’est le cas de ce truculent roman roumain de Dan Lungu.
   
   Il y a un côté «Trois hommes dans un bateau» dans l’annonce de chacun des chapitres où l’auteur résume ce qui va se dérouler de façon assez iconoclaste et décalée. Il y a aussi et beaucoup de «Chat noir, chat blanc» de son compatriote Emir Kusturica. C’est dire le compliment!
   
   En effet, on y retrouve une galerie de personnages improbables et hauts en couleur, au verbe d’autant plus efficace qu’ils sont imbibés par l’eau de vie du patron que les mâles de la rue des Acacias, où se déroule l’action, consomment sitôt la pension arrivée.
   
   Ce bistrot plus ou moins improvisé, que l’un des habitués a surnommé avec imagination le «Tracteur chiffonné», est l’endroit où l’on devise, entre gentils poivrots, de la difficulté d’avoir vécu l’époque communiste de Ceaucescu puis celle de vivre après la révolution, une fois «le criblé de balles» liquidé et l’économie artificielle dézinguée. On y refait le monde, sans illusion et sans volonté de s’impliquer.
   
   Cette rue est un condensé d’humanité, celle des petites gens, des retraités et des chômeurs. On y survit comme on peut, chacun élevant ses poules pour agrémenter l’ordinaire de quelques œufs. On s’y surveille, sans penser à mal et on s’y serre les coudes lorsque le communisme bureaucratique décide de tout raser. Mais, régime oblige, les travaux s’arrêteront avant que d’avoir tout détruit…
   
   Dan Lungu manie avec brio et force une langue de comptoirs où l’humour roumain, fait d’autodérision, d’images et de périphrases qui en disent plus longs que des discours, s’en donne à cœur-joie. Le chapitre sept est un summum du délire alcoolique mais tout à la fois une prémonition de ce que l’incurie d’une entreprise publique va engendrer comme dérèglement sur les vers de terre d’une parcelle d’un des habitués du bistrot. C’est dire…
   
   Les femmes y sont cantonnées aux rôles domestiques et se refilent les tuyaux pour déceler chez leurs hommes les signes d’une alcoolémie certaine, annonciatrice souvent de coups et d’insultes.
   
   Bref, on y retrouve ce foutoir délirant, cette verve, ce machisme ridicule qui font la force des films de Kusturica et celle de ce superbe roman. On y rit souvent à haute voix malgré la tragédie, bien réelle, que vivent ces pauvres bougres, victimes du communisme et laissés pour compte de l’ère post-révolution.
   
   Un livre réjouissant, drôle, inventif, décalé et pour voir, par le petit bout de la lorgnette, une partie de la Roumanie contemporaine.

critique par Cetalir




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