Lecture / Ecriture
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Le Pavillon d'Or de Yukio Mishima

Yukio Mishima
  Le Pavillon d'Or
  Le marin rejeté par la mer
  La musique
  La Mort en été
  Neige de printemps

Yukio Mishima (三島 由紀夫, Mishima Yukio) est le nom de plume de Kimitake Hiraoka (平岡 公威, Hiraoka Kimitake), écrivain japonais né en 1925 et décédé en 1970 (suicide).


Marguerite Yourcenar a consacré un ouvrage à cet auteur japonais.

Le Pavillon d'Or - Yukio Mishima

De la Beauté
Note :

   C’est l’expo Hokusai qui m’a rappelé que je n’avais encore jamais lu d’auteur japonais, même si cela faisait très longtemps que je chérissais le projet de lire Mishima.
   Au départ, il y avait un garçon aux cheveux décolorés (se fournissant exclusivement chez Muji), qui en parlait avec des trémolos dans la voix (de Mishima et Muji) et a donc suscité mon intérêt (pour Mishima et Muji).
   Quelques années plus tard, en juin 2008, j’avais acheté les flacons à pompe et le taille-crayon transparents mais je n’avais toujours pas lu Mishima. Aujourd’hui, c’est chose faite.
   
   Mon choix s’est porté sur Le Pavillon d’Or parce que c’est ce que le vendeur m’a conseillé et que je crois tout ce qu’on me dit.
   
   Pitch : Nous sommes à Kyoto et la fin de la Seconde Guerre mondiale approche. Mizoguchi devient bonze novice au Pavillon d’or. Il conçoit tout d’abord de l’indifférence pour ce temple, mais petit à petit le Pavillon d’or étend son emprise sur lui. Le jeune bonze, laid et bègue, ressent une grande fascination pour ce bâtiment qu’il considère comme l’incarnation de la beauté. Cette fascination se transforme graduellement en obsession puis en haine pour ce qu’il considère comme une provocation envers sa propre laideur. C’est ainsi que naît en lui l’idée du crime ultime.
   
   Voilà un bien beau roman amis lecteurs, qui étudie les mobiles d’un véritable crime ayant eu lieu à Kyoto en juillet 1950. Mishima laisse de côté toute considération triviale et terre-à-terre pour ne se concentrer que sur l’excuse bidon improvisée par le jeune bonze du fait divers: il aurait commis ce crime par haine de la beauté. Genre.
   
   Néanmoins cette justification a le mérite de fournir une belle matière de réflexion pour un roman et Mishima s’en est donné à cœur joie. La beauté est ici principalement décrite sous la forme du Pavillon d’Or que le narrateur dépeint tout au long de l’œuvre : le jour, la nuit, au crépuscule, en été, au printemps, en hiver, en automne, avant une tempête, mais aussi telle qu’elle lui apparaît dans ses songes et hallucinations. D’autres paysages sont décrits : un bord de mer, un parc, un port, la campagne. Les descriptions m’ont beaucoup fait penser aux estampes japonaises d’Hokusai, mais mises en mouvement, par la finesse des détails, la nuance des couleurs. On imagine le manuscrit écrit au pinceau à calligraphie.
   
   Cependant, ça fait beaucoup de descriptions. A la fin, je n’en pouvais plus du Pavillon d’or. En plus, le style est du genre «padamboum», c’est-à-dire que l’on part souvent dans de grandes envolées. Je n’ai rien contre les grandes envolées; une de temps en temps ne fait de mal à personne, mais il faut savoir que longtemps, je n’ai pas pu supporter Hugo à cause de ça (d’ailleurs on ne peut toujours pas me parler des poèmes). Bon, les descriptions du Pavillon d’Or n’arrivent pas au niveau de la description de Notre-Dame mais j’ai du morceler ma lecture pour éviter l’overdose. Bien sûr, ceci est propre à mon expérience de lectrice et je ne jugerais quiconque ayant le goût du padamboum.
   
   Mis à part le coup des envolées, j’ai trouvé ce roman merveilleux par l’analyse de la beauté et du mal qu’il offre - analyses souvent étonnantes, fines, percutantes qui enrichissent la conception ordinaire que l’on s’en fait. Le narrateur parvient à atteindre la beauté par le mal, créé du beau, ce qui m'a fascinée.
   
   J’ai trouvé ça très intéressant de faire du Pavillon d’Or un être à part entière, comme voué d’une vie et d’intentions propres et déterminé à rendre le jeune bonze fou. Ben oui, moi j’estime qu’apparaître tel un mauvais rêve lors du «moment suprême» cher à Brassens, c’est vouloir nuire à quelqu’un.
   
   Ce roman offre en outre une belle galerie de personnages complexes, ambigus, mystérieux. On apprend que les moines ne sont pas des anges. M’aurait-on menti… ?
   
   Un très beau roman donc amis lecteurs, qui m’a donné envie d’en lire plus. J’ai donc "La Mer de la Fertilité" à m’envoyer cul sec. Reste à savoir quand!
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critique par La Renarde




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Drame national
Note :

   Une histoire pas comme les autres, qui s'inspire de faits réels: l'incendie du pavillon d'Or en juillet 1950, un trésor national japonais par un moine bouddhiste. Drame national sur fond d'après-guerre, la guerre de Corée n'est pas loin, le pavillon ayant survécu pendant plus de cinq siècles sans anicroche.
   
   A partir de ce triste évènement, Mishima nous emmène sur une histoire possible des raisons ayant mené cet homme à commettre cet acte irréparable. Surtout, il nous invite à partager presque de manière philosophique sa conception de l'Amour et du Beau. A travers la vie de Mizoguchi, moine bègue et sans attraits, une vie qui progressivement sombre dans une sorte de folie solitaire, égoïste et personnelle qui le mène sur la pente du mal absolu et le pavillon d'Or, symbole de cette beauté absolue doit être anéanti. Des rencontres fortuites le hanteront comme celle de Uiko femme rêvée, fantasmée, avec cette quête d'absolu qui se construit dans son esprit et qui au final ne peut pas être mise face au réel qui lui est bien inférieur, des déceptions qui s'accumulent même si elles ne sont pas forcément vécue de cette manière et le pavillon d'or qui reste au centre de cette quête d'absolu.
   
   Chez Mizoguchi, toutes actions tendent à affronter, à s'opposer au beau; le beau doit disparaître pour que de la vie, sa vie puisse commencer... Sa rencontre avec Kashiwagi, scelle un peu plus sa sainte horreur de la vie, cet étudiant aux deux pieds bots se révèle être d'un cynisme, d'une méchanceté et d'une bassesse sans commune mesure pour tout et les femmes en particulier, il y a derrière celui-ci des relents d'enfer... mais le personnage est bien intéressant.
   
   Quelques scènes de légende dont celle-ci: "Sans rien changer à sa pose parfaitement protocolaire, la femme, tout à coup, ouvrit le col de son kimono. Mon oreille percevait presque le crissement de la soie frottée par l'envers raide de la ceinture. Deux seins de neige apparurent. Je retins mon souffle. Elle prit dans ses mains l'une des blanches et opulentes mamelles et je crus voir qu'elle se mettait à la pétrir. L'officier, toujours agenouillé devant sa compagne, tendit la tasse d'un noir profond. Sans prétendre l'avoir, à la lettre, vu, j'eus du moins la sensation nette, comme si cela se fût déroulé sous mes yeux, du lait blanc et tiède giclant dans le thé dont l'écume verdâtre emplissait la tasse sombre - s'y apaisant bientôt en ne laissant plus traîner à la surface que de petites tâches -, de la face tranquille du breuvage troublé par la mousse laiteuse"
   
   S'il peut paraître un peu difficile d'accès, il n'en demeure pas moins un livre écrit de manière assez remarquable, d'une fluidité sans pareille et même si la trame de l'histoire est connue, il reste un roman qui vous envoûte littéralement emprunt de toute cette beauté et cette poésie dont Mishima connaît les arcanes.
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critique par Herwann




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A la fois brutal et subtil, comme le Japon
Note :

   Yukio Mishima compose l’un des plus beaux portraits de frustré de toute la littérature. Le narrateur du Pavillon d’Or, Mizoguchi, est le fils d’un prêtre bouddhiste. Alors qu’il était très jeune, son père commença à lui parler du Pavillon d’Or, l’un des principaux chefs d’œuvre de l’architecture religieuse japonaise, sis à Kyoto, et l’enfant, devenu adolescent, en conserva une vision éblouie.
   
   Ce qui perturba très tôt Mizoguchi, c’est le bégaiement qui l’affligeait. Au collège déjà, ses camarades se moquaient de lui à cause de ce défaut d’élocution. Il ressentait cette infirmité, pourtant relativement mineure, comme un obstacle entre lui et le monde extérieur.
   
   En réaction à ce complexe, Mizoguchi développa une volonté de puissance qui reposait d’une part sur l’histoire des tyrans et d’autre part sur l’activité des artistes de génie. Il se construisit donc un imaginaire destiné à compenser les déficiences de son élocution, qu’il ressentait comme une tare rédhibitoire.
   
   Tout en se destinant à devenir prêtre, à l’exemple de son père, à l’aube de son adolescence, il tomba amoureux d’une jeune voisine nommée Uiko. Provoquant une rencontre plutôt brutale avec celle-ci, il se retrouva complètement effaré lorsque Uiko apparût et il ne put lui adresser une parole. Par la suite, ses relations avec les femmes furent toujours marquées par de fortes inhibitions.
   
   Entré au temple Rokuonji, dont dépendait le Pavillon d’Or, sous la protection du Prieur, ami de son père, Mizugoshi put s’adonner à son admiration sans partage du célèbre Pavillon. Comme le début de l’action du roman coïncide avec les derniers mois de la Deuxième Guerre Mondiale, le risque de bombardement et de destruction des trésors de Kyoto était particulièrement redouté.
   
   Au temple, la formation suivie par Mizugoshi contribua à renforcer sa tendance au rêve. La rencontre de camarades l’éloigna momentanément de ses complexes mais les compensations qu’il pouvait y trouver pouvaient le pousser à des actes répréhensibles, qui finirent par rebuter les camarades et les enseignants les mieux intentionnés.
   
   En dépit d’une progression inéluctable vers une catastrophe, ce roman nous fait pénétrer dans la culture et l’imaginaire japonais de façon à la fois brutale et subtile, avec une intensité qui se maintient jusqu’à sa conclusion.
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critique par Jean Prévost




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Les grands galops de la folie
Note :

   (1956)
   
   En juillet 1950, le Pavillon d’or du temple Rokuonji, à Kyôto, disparaît de la surface terrestre suite au crime de ce qu’on appelle un jeune taré. Les tarés ont bon dos : ils sont là pour se faire accuser de tout sans qu’on ne cherche à s’interroger plus sérieusement sur les raisons de leurs actes. Ezra Pound a bien connu ça lui aussi, qu’on a enfermé en asile psychiatrique parce qu’il louait le fascisme alors que les gens biens ne font pas ça, vous imaginez. Pendant que les écrivaillons se lamentèrent de la perte de ce bloc de pierres, Mishima osa quant à lui se poser la question du motif de l’acte criminel. Pourquoi vouloir détruire un symbole cumulant en lui toutes les vertus ? Beauté, spiritualité, éternité… il faut vraiment avoir pu convertir son amour en concubinage domestique pour ne s’être jamais posé cette question. Qui ignore que la beauté n’existe pas sans dégoût ne s’est sans doute jamais douché qu’à l’eau tiède. Le passage à l’acte, toutefois, reste étonnant.
   
   Le criminel en germe présenté dans ce livre n’a pas grand-chose pour lui. Vie bien ordonnée, bégaiement protecteur, gentillesse niaise, jamais pécho, il sera sauvé par les grands galops de la folie qu’il laisse progressivement courir en lui. Puisqu’il faut bien traduire ces états de tension nerveuse d’un point à un autre du diagramme émotionnel, il paraît évident que le livre ne pouvait pas être intéressant du début jusqu’à la fin. Inconvénient : le désavantage reste quand même dominant à 80% du temps, et les parties dévastatrices se distribuent sur le pourcentage (sans doute généreusement estimé de ma part) de 20%. Si Nietzsche, au moment de sauter au cou du premier cheval venu, avait pu écrire, il n’aurait sans doute pas renié certains passages qui témoignent d’une largeur d’esprit extraordinaire. Les simples diront immoralisme lorsqu’on leur déploie en fait la grande leçon d’amoralisme.
   
   Autour de ces 20% foudroyants se développe une narration banale, suivant un schéma d’exposition classique. La cohérence faiblit le ton et fait retomber les rares moments d’exaltation, comme lorsqu’après une lecture enivrante de quelque démon passager (Cioran, Nietzsche, Pessoa…), le téléphone sonne pour nous rappeler que les amis ont envie de nous parler de leur journée aux emplettes. Briseurs de grandeurs.
   
   "Pourtant, tandis qu’il m’écoutait, je ne lisais sur ma mine que l’énervement que je rencontrais toujours chez quiconque faisait d’héroïques efforts pour comprendre quelque chose à mon bafouillage.
   Voilà le genre de visages auxquels je me heurte. Que je confie un secret important, que je prenne à témoin du frisson bouleversant que le Beau fait passer en moi, que j’étale mes entrailles au grand jour, je me heurte toujours à de pareils visages. […] A peine l’avais-je remarqué que l’importante chose que je voulais exprimer perd toute espèce de prix, sans plus de valeur à présent qu’une vieille tuile…"

critique par Colimasson




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