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Renaissances italiennes 1380-1500 de Élisabeth Crouzet-Pavan

Élisabeth Crouzet-Pavan
  Renaissances italiennes 1380-1500

Renaissances italiennes 1380-1500 - Élisabeth Crouzet-Pavan

Au bon vieux temps des Humanistes
Note :

   Un livre très riche pour lecteurs déjà avertis de la Renaissance. Au sein d'un plan thématique (Humanisme, Pouvoirs, Politique, Guerre, Économie, Art, Société, Religion) l'objectif de l'auteur se focalise moins sur les données de base que sur des points particuliers. Ces décentrages par rapport à la vision habituelle se fondent sur le dépouillement de la production historiographique italienne récente, plus que sur les travaux de la spécialiste reconnue de Venise qu'est l'auteure. Feuilletons ce livre impressionnant.
   
   Nous suivrons d'abord quelques humanistes à la recherche de manuscrits anciens dans cette langue grecque depuis longtemps oubliée et qu'il fallut ré-apprendre aux dires de Pétrarque. Des hellénistes viennent à Florence pour l'enseigner. Les bibliothèques regorgent d'ouvrages grecs importés, copiés, traduits et bientôt imprimés. On achève en 1498 l'édition monumentale d'Aristote et des comédies d'Aristophane. Une "révolution culturelle" était en route.
   
   Le dernier empereur à faire le voyage de Rome pour se faire couronner est Frédéric III en 1452 : alors que ce rituel ancien disparaît, Enea Piccolomini, bientôt pape sous le nom de Pie II, rêve encore que la croisade peut reprendre Constantinople, et que Rome redevient la capitale du monde. Or, quand s'achève le XVe siècle, Rome n'est qu'une ville modeste de 25 000 habitants, alors que Florence en compte 60 000, Milan et Venise 100 000 chacune — ceci prenant en compte le redressement démographique intervenu après l'hécatombe de la Grande Peste noire de 1348.
   
   La Toscane a payé un très fort tribut à l'épidémie ; la population de Florence a chuté de 100 000 à 40.000, celle de Sienne de 40 000 à 18 000, celle de Pise de 40 000 à 10 000 — mais la Toscane, le Milanais, la Lombardie et la Vénétie conservent encore la trace d'un réseau urbain consistant. Plus au Sud, c'est différent : Rome, Naples et Palerme émergent de véritables déserts ruraux — en conséquence de quoi cet essai ignore superbement ce qui s'y passe, ou presque, et se consacre à la moitié septentrionale et sérieuse du pays.
   
   Là, à Milan, Florence et Venise, des États s'édifient pour contrôler toute une région, entraînant autour d'eux des petites principautés aux alliances changeantes. Condottieri, banquiers ou princes, les puissants bâtissent : les tours anciennes — encore visibles à San Gimignano — sont remplacées par des palais dont l'assise au sol en imposent aux classes populaires. Ces États sont tous soucieux de leur image : fêtes et monuments s'y emploient et le tyran Sigismond Malatesta plus que quiconque. Sa conduite en fait "la honte de notre siècle" selon Pie II ; il est aussi un prince typique d'une Renaissance violente et criminelle comme aimeront à la chanter Musset (Lorenzaccio) et Victor Hugo (Lucrère Borgia) .
   
   La lutte entre le pouvoir communal et le pouvoir personnel donne de beaux exemples de tyrannicides et de vengeances. À Milan le 26 décembre 1476, Galeazzo Maria Sforza succombe à quatorze coups de couteaux. L'un de ses assassins, Giovanni Andrea Lampugnani est pendu la tête en bas (comme ici même Mussolini en 1945…). À Florence, la vengeance de Laurent le Magnifique est terrible aussi en 1478 après l'échec de la conspiration des Pazzi ; mais il n'est pas seul à l'exercer contre Jacopo, le chef du clan vaincu : les petits enfants traînent son cadavre à travers la ville puis le pendent par les pieds comme on le fera de Mussolini en 1945, et puis on le jette à l'Arno.
   
   Depuis qu'à Sienne les fresques communales ont théorisé le Bon et le Mauvais Gouvernement, les Italiens ne cessent de réfléchir aux mérites respectifs de la République et du Prince. L'un et l'autre demandent des impôts croissants, susceptibles d'entraîner les villes dans la faillite. Florence s'en sort par l'argent des Médicis, tant qu'ils échappent à la faillite. L'Italie est toujours le pays le plus riche d'Europe. Toutefois, passé 1452 (malgré la paix de Lodi), l'économie ne crée plus de nouvelles richesses même si l'industrie de la laine fait place à celle de la soie.
   
   Le luxe prospère avec l'inégalité croissante. Condottieri ou marchands, princes ou religieux, tous commandent des portraits. C'est le triomphe de l'image de l'individu : médaille, buste, statue équestre, peinture sur bois… Les fresques des églises florentines nous montrent des portraits de groupes dans les chapelles payées par les Tornabuoni et autres grandes fortunes. L'artiste encore artisan et membre d'une corporation se réserve progressivement le meilleur de la commande — le portrait proprement dite — et laisse le reste à ses élèves.
   
   Dans ces cités l'âge de la politique et du mariage est généralement la trentaine. La classe politique florentine a 45 ans en moyenne. Les jeunes piaffent en attendant le mariage et les charges municipales. Un tirage au sort favorable — la barbarella — permet à quelques jeunes d'assister au Grand Conseil à Venise. Les violences sur les femmes et les filles abondent, tandis que les jeunes hommes développent aussi des relations homosexuelles que les autorités peinent à réprimer.
   
   Florence, nouvelle cité de tous les vices ? La répression du luxe des vêtements féminins ne semble pas davantage réussir que celle de la sodomie: les lois somptuaires se multiplient mais la mode est sans cesse plus inventive, de même que les dots sont de plus en plus coûteuses pour les grandes familles : il est vrai que la soie —dont l'industrie détrône celle de la laine— et les bijoux sont plus répandus dans cette société où l'élite consomme.
   
   En même temps que la culture humaniste imprègne l'élite urbaine, la fascination reste entière pour la magie, l'alchimie et l'ésotérisme. Pour publier l'édition latine de Platon Marsile Ficin choisit la date de 1484 : celle de la grande conjonction planétaire ! En revanche, des confréries pensent à doter des jeunes filles modestes ou à aider les nouveaux pauvres. Néanmoins, l'Italie des pauvres, des vaincus, des exclus a dans cet essai une part bien modeste. En ville les gens de peu alimentent les lampes à huiles qui éclairent les images de la Vierge et donc les rues. À la campagne progressent le métayage et la concentration des terres. Celle-ci est plus forte dans le Mezzogiorno où elle paraît préparer le "mal-développement" contemporain...

critique par Mapero




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