Lecture / Ecriture
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La fille du cannibale de Rosa Montero

Rosa Montero
  La fille du cannibale
  Instructions pour sauver le monde
  Le roi transparent
  Belle et sombre
  Le territoire des barbares
  La folle du logis
  Des larmes sous la pluie
  L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir
  Le poids du cœur

Rosa Montero est une romancière et journaliste espagnole née en 1951 à Madrid.

La fille du cannibale - Rosa Montero

La fille du cannibale, la femme du disparu
Note :

   La disparition soudaine du mari de Lucia Romero, auteure de livres pour enfants va la lancer dans une enquête qui deviendra bientôt un prétexte à une réflexion sur l'identité de ceux qui nous entourent mais aussi sur la nôtre. Comme dans un cauchemar, il semble que les marches des escaliers se dérobent sous ses pas, au fur et à mesure qu'elle avance dans sa quête de vérité.
   
    "La fille du cannibale", de Rosa Montero, est aussi une réflexion sur les différents âges de la vie, symbolisés par les deux personnages qui aident Lucia la quadragénaire : le jeune et séduisant Adrian, et l'octogénaire Félix qui a déjà vécu plusieurs vies: anarchiste et torero.
   
   Entrecoupé par les récits de Félix, le récit avance de rebondissement en péripétie et le "pauvre" Ramon (le disparu) semble parfois oublié... Mensonges, secrets sont au rendez-vous , et personne, y compris le lecteur, ne peut jamais être sûr de la véracité des faits relatés...
   
   Les digressions sur l'histoire des anarchistes en Espagne m'ont paru parfois longuettes mais le style est enlevé et la réflexion intéressante. Lucia, au terme de cette quête, se ne définira plus par rapport aux hommes qui l'entourent (fille de, femme de ...) et aura gagné en sérénité : "Ce doit être la maturité : il me semble que je me réconcilie avec la vie, et même avec l'obscurité de la vie."
   
   Je n'avais pas accroché avec "La folle du logis " de la même auteure, mais je sens que dès que j'aurai un p'tit creux, je réessaierai...
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critique par Cathulu




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Memento mori
Note :

    Ce n’est pas du tout ce qu'il veut nous faire croire. «La fille du Cannibale» de Rosa Montero n’est ni un roman d’épouvante comme le suggère le titre, ni un roman de chick-litt comme le laisserait croire la couverture. Par contre, quelque chose est bien livré à l’héroïne (Lucia Romero) dans une petite boîte, mais ce n’est pas une paire d’escarpins vertigineux, c’est un doigt humain. Celui de son mari. Car Ramon a disparu, il s’avère qu’il a été enlevé par une obscure organisation, «Fierté ouvrière», et comme dans tout enlèvement la méthode employée pour faire pression sur la famille c’est de livrer le disparu en petits morceaux.
   
   Si je ne semble pas faire grand cas du «pauvre Ramon», c’est parce que le sujet du livre est ailleurs. Très vite (bon, il y a quand même quelques péripéties intermédiaires), la rançon est versée, et pourtant Ramon ne revient pas. Si on y regarde bien, l’essentiel du livre se passe à attendre (des nouvelles des ravisseurs, le retour de Ramon, une autre solution). Et par ailleurs, Ramon ne compte plus beaucoup pour Lucia: leur couple s’est usé sous l’effet de l’habitude, et elle n’éprouve plus pour lui qu’une indifférence agacée. En plus il disparaît dans des circonstances assez peu flamboyantes: il entre dans les toilettes hommes de l’aéroport de Madrid, et pfuitt, envolé.
   
   Alors que symbolise cet escarpin sur fond de papier rouge? Ce que va peu à peu reconquérir Lucia: sa féminité et finalement son identité.
   Car très vite se constitue un trio représentant les âges de la vie: Lucia elle-même est une quadragénaire qui commence à faire le bilan de ce qu’elle a perdu (ses dents, en particulier, dans un accident de voiture, et je crois que c’est un cauchemar bien connu des psychanalystes) et qui, n’ayant pas d’enfant, se sent toujours la «fille de» (son père Cannibale, un acteur égocentrique); Adrian, un jeune homme extrêmement séduisant (mais qui peine d’abord à exister face aux autres, puisque son histoire n’est pas écrite; cette «vacuité» de la jeunesse, pas très confortable, je l’ai trouvée assez juste); et Félix, un vieillard affaibli mais porteur d’une histoire (il a été anarchiste et torero).
   
   Les deux hommes vont aider Lucia dans cette histoire de kidnapping, mais surtout vont lui permettre de se situer, de trouver sa place au sein de ces générations qui peuvent s’aider ou se menacer (les parents de Lucia ne lui permettent pas d’exister), se croiser, mais pas se confondre. L’arrière-plan est d’ailleurs peuplé de bébés (le bureau de la juge à laquelle Lucia a affaire est comparé à un utérus étouffant occupé par la magistrate qui vient d’accoucher et qui ne quitte pas son bébé et par une chatte également allaitante) et de vieillards (comme cette voyageuse en fauteuil roulant comparée à une huître croisée au début du roman et délivrant d’emblée cette morale: «il faut jouir de la vie tant qu’on peut»).
   
   Mais c’est aussi l’identité qu’interroge la romancière à travers diverses histoires ajoutées dans lesquelles Lucia est dépossédée d’elle-même, prise pour une autre, comme si de multiples Lucia Romero se promenaient dans Madrid et vivaient une vie indépendante que la véritable Lucia ne pourrait contrôler… laquelle est d’ailleurs très souvent confondue avec sa rivale dans le petit monde de la littérature enfantine. Les autres non plus ne peuvent être totalement appréhendés et les êtres les plus familiers peuvent cacher des abîmes de mystère. Cette ambiguïté des êtres se manifeste dans le roman par certaines ruptures, comme des passages de la troisième personne à la première personne, le plus souvent pour remettre en cause ce qui a été dit jusque là, comme si la vérité nous était toujours dérobée.
   
   Le personnage de Félix incarne aussi la faillite de certaines espérances politiques (il n’est jamais à la hauteur de ses convictions anarchistes et de toute façon il assiste à l’effondrement du mouvement et de ses idéaux): mais ce récit est encore à lier aux désillusions qu’amène la vie, auxquelles il faut faire face.
   
   Cependant ce roman désabusé est loin d’être sombre, car Rosa Montero a une écriture vive, souvent comique, révélant l’absurde des situations dans lesquelles sont plongés ses personnages. Le duel récurrent entre Canachin le caneton (le personnage de sa rivale) et Belinda la cocotte (dont Lucia écrit les aventures) m’a fait sourire, de même que la caractérisation des personnages, hauts en couleur…
   Après, il y a quelques longueurs, et le roman, perdant assez vite de vue son prétexte policier, peut sembler décousu.
   Mais j’ai été séduite par cette auteure qui associe questionnement existentiel et histoire loufoque. Un bon cocktail!

critique par Rose




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