Lecture / Ecriture
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La grosse de Françoise Lefèvre

Françoise Lefèvre
  La grosse
  Le petit prince cannibale
  L'or des chambres
  Consigne des minutes heureuses
  Se perdre avec les ombres

Françoise Lefèvre est une écrivaine française, née en 1942.

La grosse - Françoise Lefèvre

Doux amour, triste cruauté
Note :

   Céline parle trois langues, lit, vit intensément son amitié avec Anatolis son vieux voisin mourant, avec les deux enfants que parfois elle garde. Céline est garde-barrière. Céline attend désespérément son chevalier, ce soldat perdu qui lui a fait un enfant, une nuit d’amour intense. Mais Céline est grosse, grosse de sa solitude, de sa souffrance, de ses amours perdues. Trop grosse et différente pour ceux qui l’entourent et que dérangent sa trop grande liberté.
   
   Avec ce roman touchant, Françoise Lefèvre donne à connaître à ses lecteurs à la fois l’infinie noirceur du monde et l’infinie bonté qui peut habiter les êtres.
   
   Le destin de cette femme fait l’effet d’un coup dans le ventre. Parce qu’elle est différente, parce qu’elle n’a pas les manières qu’il faut pour se fondre dans la communauté, elle est regardée de travers, détestée, harcelée parfois. Les bonnes gens critiquent son poids, sa manière de vivre, son isolement, ses amitiés. Critiquent le fait qu’elle se contente de ce qu’elle a, de vivre pleinement ce que les jours et la nature lui apportent. De savoir trouver le bonheur dans les petites choses de la vie. Un oiseau qui chante, une ruche, une odeur, le rire d’un enfant…
   « Pensez donc… Quand on n’a pas d’argent, on n’achète pas de lard pour les oiseaux…Non mais !... Et regardez-moi cet air !...Cette robe d’un autre siècle…Ces cheveux longs jusqu’au bas des fesses… Une femme ne sort pas comme ça…En cheveux ! »
   
   Pourtant, il n’y a pas de quoi la critiquer Céline. Elle essaie de survivre à la perte de son amour, aux souvenirs de la guerre, à la mort de son enfant. Mais sa souffrance ne suffit pas. On frappe les hommes à terre… Alors les femmes… Et il est tellement facile de piétiner ce qui fait le bonheur des autres, de leur refuser le peu d’amour dont ils ont besoin et qu’ils demandent.
   
   Pages après pages, les derniers moments de bonheur s’égrènent. La noirceur gagne. La mauvaiseté prend le pas sur l’amour. Bien sûr, il y a quelques raccourcis, quelques facilités, quelques clichés. Mais il est impossible de s’arracher à cette femme.
   
   C’est une histoire triste que celle de Céline. Une histoire qui se termine mal. Une histoire racontée avec des phrases courtes, dures, poétiques. Une histoire qui trotte longtemps dans la tête la dernière page tournée.
    « Cette joie grave de reine déchue qui se souvient d’un royaume, à moins que ce ne soit d’un amour. A moins qu’après avoir tout perdu, elle ne reste là, au bord de la route avec sa capacité d’aimer encore et toujours. Sans attendre de retour. Aimer jusqu’à l’égrènement des secondes. La pluie fine sur les pavés du jardin. La lumière. Cet engrangement de lumière dans la mémoire qui fait naître la mélancolie. Même cette mélancolie devient source de joie et fait croiser les mains sur la poitrine comme s’il y avait là encore un enfant. Un enfant. Un amour. Le corps astral de l’amour qui vous accompagne, vous enveloppe et danse parfois autour de vous de cette danse invisible pour les autres. Alors oui, même cette mélancolie peut se transformer en joie puisqu’elle est comme une gerbe de foudre et cela s’appelle l’absence. Et l’on sait que l’absence grossit dans la poitrine, fait le cœur énorme et qu’on la porte en plus de son propre poids. Elle est partout, remplit tout. On aime autrement. On aime la chose infiniment petite. On pardonne au ciel trop grand. »
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critique par Chiffonnette




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Les rondeurs et la grâce
Note :

   Céline est garde-barrière sur une ligne secondaire, perdue dans la Bourgogne profonde. Elle y cache son mal intime, sa solitude, sa splendide chevelure et ses rondeurs. Céline est une peinture de Botero, un modèle lumineux de Botticelli, une Vénus, non pas sortie d'un coquillage, mais des brumes et des forêts de Russie: elle pèse son poids, ne passe pas inaperçue malgré son intégration dans le paysage villageois, mais a la légèreté d'une âme belle et généreuse. Elle est l'image d'une maternité Renaissance, celle qui fait défaut en ces temps désespérés où les rondeurs outragent la vue des regards gavés de gravures de mode, irréels androgynes, créatures d'une société qui tremble devant la pure féminité. Céline a la beauté d'une icône de la fécondité, elle possède la beauté que l'on ne veut pas voir car trop sensuelle et trop tentante, aussi préfère-t-on la critiquer sournoisement, déverser un fiel jaloux sur sa blondeur de blé mûr, son châle de soie, sur lequel dansent des coquelicots, et ses coquetteries. Pourtant, elle plaît, la Céline, elle sait donner sans compter l'amour qui manque à Sylvestre et Noémie, enfants qu'elle garde et emmène dans l'univers débordant de sucreries et amusements de la fête foraine, ou à Anatolis, son vieil ami et voisin qui lentement se meurt. Elle les câline, leur montre combien ils sont importants et uniques, elle les entoure d'un amour sans fin, prolongement de ceux qu'elle a perdus, avec une dignité de Marie-Madeleine et la sensuelle beauté d'un poème de Baudelaire.
   
   Céline est un éclat de vie que la tristesse d'un enfant perdu rend encore plus flamboyante, plus majestueuse, telle une reine d'un royaume disparu, entre la taïga russe et une voiture qui n'a pas pu s'arrêter à temps. L'ivresse d'une douleur qui enfle un corps autrefois somptueux, l'ivresse de la solitude qui offre en pâture aux esprits étroits et chagrin l'âme d'un ange égaré.
   
   "La grosse" est un roman-tableau, clair-obscur d'une humanité tantôt lumineuse et transcendante de beauté, tantôt d'une noirceur suant la peur de ce qui n'entre pas dans la norme, éphémère mais dictatoriale, de canons voués à l'oubli. C'est aussi un roman-poème dont la force des mots et des images qu'ils suscitent est un chant merveilleux à la beauté plantureuse, et ô combien troublante, d'une fécondité et d'une maternité rayonnante que l'on veut oublier. A mesure que je faisais connaissance avec Céline, les images de Marie-Madeleine, de madones, de Vénus jaillissant des flots, dansaient au gré des mots, à la douce amertume de Françoise Lefèvre qui nous offre une ode sublime,et parfois triste, à la féminité étouffée par le mythe, réducteur, de l'androgyne.
   
   "La grosse" est un très beau conte cruel sur le regard des autres, sur la différence et sur la fragilité des relations humaines. C'est aussi, et surtout, un magnifique roman où la poésie est sous chaque image, chaque mot, où les sensations sont reines, où les rires et les larmes se côtoient avec jubilation, où l'amour de la vie chante même lorsque apparaît son crépuscule. Un roman qui reste longtemps niché au creux de sa mémoire, au creux de son jardin secret... un petit bijou, tout simplement.
   
   
   
   Extraits :
   
   "Entre ses paupières, il contemple cette femme assise sur ses tibias. Flamboyante. Enorme soleil quand il incendie l'horizon. Juste avant de basculer dans la mer. Seconde crépusculaire. Oui, cette femme est LA lumière. Cette femme, comme les repasseuses d'autrefois, embaume l'air de son odeur d'aisselle lavée au savon de Marseille, frottée à l'essence de lavande. Sous l'effort sa peau prend le goût des marais salants. Ses cheveux ont un parfum d'amour, d'huile amoureuse et musquée. Elle redessine les côtes du vieil homme, les rassemble. Elle les compte avec la pulpe de ses doigts. Elle soulève ses fesses et les pétrit comme une pâte à pain. Elle lui balance des taloches d'amour. Elle oint ses membres et les frotte, les essuie de ses cheveux. Et en elle-même dit et redit cette prière: - Ne meurs pas! Anatolis, ne meurs pas! - Et chaque jour, oubliant sa propre peine, elle le ressuscite un peu." (p 33 et 34)
   
   "Dans tes cheveux, Céline, l'odeur du feu de bois, de la mousse de chêne, des embruns. Tu es belle comme une statue renversée. Belle et blanche comme Léda et le cygne. Comme la Nuit gisante sur un tombeau, une minuscule effraie sur ses genoux. Me refuseras-tu la tendresse de tes bras?" (p 62)

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critique par Chatperlipopette




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Le cœur gros aussi
Note :

   Céline est garde-barrière dans un petit village. Elle a échoué là malgré sa connaissance de trois langues, sa passion des livres et son sens de l'humain. Mais voilà, Céline est grosse, très grosse et c'est impardonnable dans une société où il ne fait pas bon sortir des normes.
   
   Pourtant Céline est belle. Anatolis, son voisin et ami le lui dit souvent "Dans tes cheveux Céline, l'odeur du feu de bois, de la mousse de chêne, des embruns. Tu es belle comme une statue renversée. Belle et blanche comme Léda et le cygne. Comme la Nuit gisante sur un tombeau, une minuscule effraie sous un genou."
   
   Il y a aussi les deux enfants délaissés par leur mère et dont elle s'occupe, Noémie et Sylvestre. Elle leur donne tout l'amour dont elle est grosse, elle qui a perdu son seul enfant.
   
   "Avant toute chose il y a le cœur gros. Ce cœur qu'il faudrait presque tenir à deux mains tant il est lourd. Douleur pour rien. Douleur sans raison. Apparemment sans raison. Un chagrin peut se réveiller un soir d'été parce qu'on est seule à suivre un vol de corbeaux silencieux s'en revenant des champs. On est seule dans la beauté du monde."
   

   Et puis Céline n'est pas d'ici. Elle vient d'un pays lointain, quelque part à l'est, où l'on murmure qu'elle aurait été dans un camp. En tout cas c'est là qu'elle a connu l'amour de sa vie, son Roncevaux, son vagabond, celui dont elle attend tous les jours une lettre.
   
   Céline va accompagner Anatolis pour le dernier grand voyage, elle va vivre sans réserve cet amour tel qu'il s'offre à eux, d'une beauté fulgurante. Et elle permettra à Anatolis de se délivrer du terrible secret qu'il gardait pour lui. "Elle voit couler ses larmes. M'accompagneras-tu Céline, m'accompagneras-tu ? Oseras-tu Céline ? Alors, elle sait lui donner le souffle des amantes au grand cœur."
   

   Mais la vie cruelle, et le vieil Anatolis disparu, les villageois envieux et jaloux saurons lui faire payer sa splendeur et sa sensualité. Et la société saura aussi lui rappeler qu'il n'y a pas de place pour quelqu'un comme elle, nulle part.
   
    La plume est magnifique, l'histoire aussi. Il y a un mélange de réalisme et d'élans poétiques très réussi. Céline est ostracisée parce qu'elle est grosse, mais il est facile de transposer sur d'autres situations dans la société actuelle, de plus en plus normative me semble-t-il en ce qui concerne l'apparence.

critique par Aifelle




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