Lecture / Ecriture
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Requiem pour un sauvage de Vincent de Swarte

Vincent de Swarte
  Requiem pour un sauvage

Requiem pour un sauvage - Vincent de Swarte

L’inné et l’acquis
Note :

   Nous sommes au XIIIème siècle dans le Périgord. Un homme est pourchassé. Pourquoi ? Nous ne le saurons jamais. Pas plus que le bébé que l'homme tient dans ses bras. Rattrapé par ses poursuivants, l'homme est abattu. Mais le bébé va miraculeusement survivre et se retrouver au fond d'une caverne. Là, dans l'obscurité, l'enfant va grandir, se nourrissant d'insectes, de petits rongeurs et de lichens. Dans ce monde obscur, son univers sensoriel sera fait de sons et d'odeurs. Mais un jour lui parvient aux oreilles quelque chose d'autre : une voix. Cette voix, c'est celle d'une femme, une prostituée au visage balafré qui va peu à peu attirer l'enfant/homme sauvage hors de sa matrice de pierre et lui permettre de découvrir un monde de formes, de senteurs et de couleurs inédites.
   «Ma toute première ivresse, voilà ce que la vue parfaite des formes et des couleurs terrestres me procura, au moins égale à celle contenue dans le vin. Ivre du noir des bois, ivre des fleurs aux entichants effluves, ivre de la transformation du monde quand il s'avance vers vous, une forêt mille arbres, une clairière mille brins de mousse, une feuille mille nervures, ivre de la pierre safranée qui éclairait mon corps de l'intérieur, ivre d'ivresse pure que mes autres sens venaient distiller plus encore, à quoi s'ajoutaient le goût des nouveaux aliments et celui de l'eau claire, et le goût du soleil et le goût de la voix.»
   
   Grâce à cette femme qui l'a attiré hors de son univers d'obscurité, il va également apprendre qu'en sus de la lumière du soleil, des étoiles et de la lune, il en existe une autre, née du feu, qui permet de s'éclairer lorsque le regard ne distingue plus ce qui l'entoure. C'est ainsi que, muni de chandelles, il va explorer la grotte qui fut jusqu'alors son unique et noir refuge. Mais quelle surprise quand il va découvrir les figures qui ornent les parois de son abri !
   « La lumière m'apprit que j'avais grandi dans le berceau d'une folie particulière. Ma grotte, toute pétrie de tubérosités osseuses, faisait tanguer sur ses murs des taureaux géants aux yeux fiévreux, des chevaux et des vachettes tamponnés par je ne sais quel pochoir magique, des cerfs dont les bois auraient pu être des fleurs de fenouil ou de carotte.»
   
   Quand il retournera à l'air libre, ce sera pour constater que la femme a disparu. Il va alors découvrir le monde de ses semblables, les hommes, qui vivent dans des lieux appelés villes, villages, bourgs.
   Ce qu'il va découvrir, lui le sauvage, le primitif hirsute et puant, c'est que le monde des hommes n'est pas si différent de lui qu'il l'aurait pensé : le monde des hommes est fait de violence et de puanteur. Très rapidement – malgré quelques déconvenues – il va évoluer à son aise dans ce monde brutal et sans pitié.
   Un homme va le prendre sous son aile, un chevalier-troubadour avec qui il va apprendre les rudiments puis l'essentiel – voire plus – de ce que doit savoir du monde qui l'entoure un homme du XIIIème siècle :
   
   «J'appris le temps, que la cloche de l'abbaye au loin découpait en tranches, matines, laudes, prime, tierce, sixte, vêpres, complies, et que le calendrier faisait courir sur une année entière de mois en mois et de fête en fête. J'appris l'hygiène régulière, torse nu face à un baquet, et la manière d'arranger son visage pour être présentable. Être présentable. L'enfouissement du corps dans les chemises et les braies, et l'usage du chaperon. Le pain noir, les fèves, le lard, parfois la viande cuite. Le vin.»
   
   
   D'une écriture somptueuse, le roman de Vincent de Swarte est un régal des sens, un texte superbe et coloré, poétique et brutal où la violence la plus effrénée alterne avec de subtils moments de grâce.
   
   Revenant sur le débat opposant nature et culture, Vincent de Swarte nous livre un récit en forme de fable où il nous décrit toute l'abjection et la cruauté des humains entre eux et envers le monde qui les entoure, depuis les âges les plus reculés de la préhistoire jusqu'à notre époque contemporaine.
   
   Allégorie de la condition humaine, fable philosophique, «Requiem pour un sauvage» offre un regard sans concessions sur la nature et l'histoire de l'espèce humaine. Servi par une écriture riche, envoûtante, baroque et sensuelle, ce court roman n'est pas sans analogie – par la qualité de l'écriture et la figure du personnage central du récit – avec «Le parfum» de Patrick Süskind. Magnifique et effroyable.

critique par Le Bibliomane




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