Lecture / Ecriture
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Le petit soldat du Hunan de Congwen Shen

Congwen Shen
  Le petit soldat du Hunan

Le petit soldat du Hunan - Congwen Shen

Celui qui se consacre aux lettres
Note :

   Shen Congwen (1902-1988) nous relate dans ce récit autobiographique les vingt premières années de sa vie, entre sa naissance le 28 décembre 1902 dans la ville de Fenghuang (province du Hunan), et son arrivée, vingt ans plus tard, à Pékin dans l'intention d'entrer à l'université Yanjing.
   
   Originaire du Xiangxi, à l'Ouest du Hunan, région qualifiée de «pays de brigands» du fait des ethnies Tujia et surtout Miao (également dénommés Hmongs) qui se sont rebellées à plusieurs reprises contre la suprématie des Hans, Shen Congwen (de son vrai nom Shen Yuehuan) est le quatrième d'une fratrie de neuf frères et soeurs.
   
    Issu d'une famille aisée de tradition militaire, le jeune garçon sera très tôt fasciné par l'image auréolée de prestige de son grand-père paternel qui fut nommé très jeune gouverneur militaire du district de Zaotong au Yunnan, puis vice-roi du Guizhou avant de mourir prématurément d'une mauvaise blessure.
   
   Souhaitant suivre la même voie, le père de Shen – malgré sa présence lors de la révolte des boxers, puis ses campagnes en Mongolie et au Tibet – ne dépassera pas le grade de colonel et de médecin militaire, avant de finir par diriger un hôpital de médecine traditionnelle.
   
   Le moins que l'on puisse dire, c'est que le petit Shen ne se montre pas d'une assiduité exemplaire en ce qui concerne sa fréquentation de l'école. Pour lui tous les moyens sont bons pour faire l'école buissonnière et la menace des représailles parentales n'est pas du genre à le décourager. Ce qui l'intéresse avant tout, ce n'est pas le petit livre qui permet d'apprendre et d'ânonner les caractères d'écriture, mais bien plutôt le grand livre de la vie, celle qui se déroule dans les champs, au bord de la rivière, dans les ruelles et dans les ateliers des artisans.
   «Chez moi, on ne comprenait pas que je ne voulusse pas progresser et mettre à profit mon intelligence en travaillant avec application. De mon côté, je ne saisissais pas les raisons pour lesquelles on ne pensait qu'à me faire étudier et à m'empêcher de jouer. Je considérais l'étude comme quelque chose de trop facile : qu'y avait-il d'extraordinaire à apprendre et à se rappeler des caractères d'écriture ? Le plus fantastique, il fallait le chercher dans les occupations habituelles des gens de l'extérieur : pourquoi, quand le mulet poussait la meule, lui cachait-on les yeux ? Pourquoi, pour durcir le couteau, trempait-on dans l'eau le fer incandescent ? Comment ceux qui sculptaient des effigies du Bouddha donnaient-ils une forme humaine à un morceau de bois et comment les feuilles d'or qu'ils appliquaient pouvaient-elles être aussi fines ? Comment le dinandier s'y prenait-il pour percer un trou rond dans une plaque de cuivre et pour graver des motifs aussi réguliers ? Il y avait tant et tant d'énigmes !
   La vie recelait une foule de questions, dont je devais chercher moi-même les réponses.»

   
   C'est ainsi que, sous la plume de Shen Congwen, renaissent et s'animent sous nos yeux des scènes de la vie quotidienne de la Chine du Sud au début du XXème siècle :
   
   «En quittant la maison, je rencontrais tout d'abord, assis en permanence devant le magasin où l'on vendait des aiguilles, un vieillard aux énormes lunettes, baissant la tête sur l'aiguille qu'il polissait... Puis c'était l'atelier de parapluies, portes grandes ouvertes, offrant le spectacle de sa dizaine d'apprentis au travail. Venait ensuite le magasin de chaussures où, par temps de chaleur, on voyait le tanneur, un gros homme exhibant un ventre gras et noir (piqué d'une touffe de poils!) tenir une chaussure avec son étau pour y fixer la semelle. Puis la boutique du barbier où l'on apercevait toujours un client en train de se faire raser, l'air figé, avec à la main un petit plat à barbe en bois. Il y avait encore la teinturerie, où de robustes ouvriers miao, dressés de toute leur hauteur sur une presse en pierre concave et s'appuyant de la main à une barre de bois fixée au mur, se balançaient de droite et de gauche. Puis on tombait sur trois fabriques de fromage de soja tenues par des Miao : des femmes à la taille mince et aux dents blanches, la tête enveloppée d'un mouchoir bariolé, chantonnaient sans arrêt pour distraire les petits enfants miao ligotés dans leur dos, tout en puisant du lait de soja avec une cuillère de cuivre étincelante. Je rencontrais encore sur ma route une fabrique de farine de soja au toit couvert de claies sur lesquelles séchaient des pâtes transparentes, et dont me parvenait à distance le bruit sourd de la meule entraînée par un mulet. Suivaient plusieurs étalages de bouchers où la viande de porc fraîche qu'on débitait palpitait encore. Puis c'était un magasin qui fabriquait des objets funéraires et louait des palanquins de noces : on y trouvait le génie de l'Ephémère au visage blanc, le roi des Enfers au visage bleu, des poissons et des dragons, des palanquins, des «garçons d'or» et des «filles de jade». »
   
   Mais l'école buissonnière n'étant pas le meilleur moyen de s'assurer un avenir, c'est finalement vers la carrière militaire que le jeune Shen va être orienté, suivant ainsi les traditions familiales et régionales, le Xiangxi comptant à son actif plus de célèbres généraux que de fins lettrés.
   Shen va donc intégrer une classe de formation militaire où, sous la férule d'un sévère instructeur il va apprendre le métier des armes.
   Devenu soldat suppléant, il suit l'armée à Chenzhou (Yuanling)où il se familiarise avec la vie de caserne puis de campagne.
   
   Après de nombreuses aventures et tergiversations, Shen Yuehuan va décider de quitter l'armée pour se rendre à Pékin afin d'y poursuivre des études.
   Arrivé à la capitale, au moment d'inscrire son nom sur le registre de l'auberge où il est descendu, il changera son nom de Shen Yuehuan pour celui de Shen Congwen, «Celui qui se consacre aux lettres».
   
   C'est ici que s'achève la relation des années de jeunesse de Shen Congwen que Lao She, le célèbre auteur de «Quatre générations sous un même toit», considérait comme un de ses livres préférés.
   
   Précieux témoignage sur la vie quotidienne en Chine du Sud dans les premières décennies du XXème siècle, «Le petit soldat du Hunan» est aussi un récit initiatique où l'auteur, prédisposé au métier des armes et à l'exercice de la violence, se voit métamorphosé par l'intrusion inopinée de la littérature dans sa vie.
   
   Fourmillant de scènes cocasses, insolites et violentes, de descriptions colorées des villes et des provinces dans lesquelles le jeune soldat aimait à musarder lors de ses moments de liberté, le récit de Shen Congwen nous entraîne à la découverte d'un monde révolu , un monde qui, à l'époque cruelle des seigneurs de la guerre, se trouvait en pleine mutation, à l'instar du changement intérieur ressenti par l'auteur au moment où il découvrit que la littérature pouvait lui ouvrir des portes sur des univers jusqu'alors insoupçonnés.

critique par Le Bibliomane




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