Lecture / Ecriture
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Baisers de cinéma de Éric Fottorino

Éric Fottorino
  Caresse de rouge
  Baisers de cinéma
  Korsakov
  Chevrotine
  Trois jours avec Norman Jail

Éric Fottorino est le nom de plume d'Éric Chabrerie, journaliste et écrivain français, né à Nice en 1960.

Baisers de cinéma - Éric Fottorino

Entre rêve et réalité
Note :

   J’ai à peine refermé «Dans le café de la jeunesse perdue» que me voilà plongée dans une atmosphère en tout point semblable dans ce roman d’errances parisiennes en clair-obscur, situé au siècle passé où les cinémas de quartier offraient de s’adonner à ses rêves à longueur de journée. De la rue Saint-André-des-Arts aux Trois Luxembourg, du Flore en l'Ile à l'impasse de l'Astrolabe, le livre dessine une géographie très personnelle d'un Paris largement disparu où flotte, transparente, l'ombre de Modiano.
   
   "Baisers de cinéma " est un roman d'amour entre rêve et réalité, dans le monde évanescent du cinéma.
   
   Avocat quadra et spécialisé dans les remises de peine, Me Gilles Hector hante les salles obscures de la capitale entre Luxembourg et Saint-Germain-des-Prés à la recherche de sa mère. La seule chose que son père lui ait dite, c'est qu'il est né d'un «baiser de cinéma». Son père, lui, vient de mourir en laissant son studio sur l'île Saint-Louis rempli de photos et de bouts de films, capharnaüm magique comme preuve de son ancien métier, directeur de la photo.
    "J’avais rendez – vous avec une comédienne mais j’ignorais laquelle. Je n’étais même pas sûr qu’elle jouait. Je la cherchais sans être certain de vouloir la trouver. (p.39) "
   
    Jean Hector a éclairé les plus beaux visages féminins du cinéma mondial, notamment pour la Nouvelle Vague. Il n'a pas fait que prendre ces femmes en photo, il les a aimées, toutes ou presque. À la manière de Charles Denner, dans "L'homme qui aimait les femmes" de François Truffaut, on peut dire que Jean Hector a pris la mesure de toute la beauté du monde à travers ces visages qui nous regardent sur les photos glacées des librairies de cinéma.
   Jean Hector, c’est un condensé de tous les grands directeurs de la photographie auxquels Eric Fottorino rend un hommage exhaustif à la fin de son livre.
   
    Aux Trois Luxembourg, Gilles Hector rencontre Mayliss de Carlo, imprévisible, insaisissable, qui s'immiscera dans sa pauvre vie alors qu’il eut pu enfin se désintoxiquer de son amour maladif des idoles virtuelles.
    "Mayliss était un sortilège, une femme, une amante, une sœur, une mère aussi, une dévoreuse de temps qui avançait dans la lumière posthume inventée par mon père. (p.73)"
   
    Dans le regard d’ombre des actrices sur l’écran, derrière les sourires figés de Delphine Seyrig, Romy Schneider, Françoise Dorléac, Anouk Aimée, Anna Karina ou Jean Seberg, Gilles pense saisir le mystère de son père, détecter une trace de sa mère. Chez chacune, il croit voir un air de famille avant que le mirage se dissipe, le laissant échoué sur les rives de l’improbable. Une bobine égarée dans les archives de son père l’envoie errer dans les méconnaissables studios de la Victorine à Nice, puis rôder autour des ruines d’un hôpital psychiatrique près de Bordeaux. Traces de cendres où ses pas se perdent comme dans un labyrinthe inachevé, peuplé de profils perdus.
   
   Puis,
    «Je me levai puis marchai d'un bon pas car j'étais pressé de vivre.» C'est sur ces mots bondissants que s’achève le roman d’Eric Fottorino.
   
   "Baisers de cinéma ", a remporté le prix Femina 2007. C’est un roman sur la lumière, celle qu'irradie le visage de Mayliss, celle dont le père de Gilles voulait se rendre maître, celle que poursuit le héros du livre pour tenter d'éclairer ses origines. La lumière qui éblouit et, par essence, échappe. Gilles Hector flotte dans sa vie, qu'il ne parvient jamais à saisir totalement, entravé toujours par une sorte de nostalgie du présent, ce regret anticipé de l'instant qui passe.
    "Entre aimer et abimer… il n’y a qu’une lettre de différence, le petit «b» de la beauté. (p.165) "
   
    J’ai trouvé ce roman incroyablement fascinant. Il est merveilleusement bien écrit, très raffiné, empreint de zones d’ombre, influencé par les séances de films en noir et blanc, où l’on croise des héroïnes gracieuses et immortelles.
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critique par Jaqlin




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Autobiographie réelle? ou non
Note :

   L’attribution d’un prix littéraire (en l’occurrence le Prix Femina 2007) est loin d’être le gage d’un livre passionnant et réussi. "Baisers de cinéma" pourra, le temps le dira, faire partie de ces exceptions à une règle souvent vérifiée.
   
   C’est un livre très intime et très léché qu’a concocté Eric Fottorino. Un livre qui s’ouvre sur une citation d’Olivier Adam "Le sens caché de ma vie aura été de fuir un père présent et de chercher sans fin une mère disparue". Une citation qui place parfaitement bien la thématique du roman.
   
   Fils d’un célèbre photographe de cinéma qui a travaillé pour les plus grands réalisateurs des années cinquante à soixante dix et d’une mère qu’il n’a jamais connue et dont il ignore tout, le héros est un avocat un rien dilettante.
   Son père vient de mourir et lui a laissé en héritage un studio bourré de souvenirs, de photos d’actrices célèbres et de carnets de tournage. Des morceaux de vie dont le personnage principal va s’efforcer de décoder le sens, de trouver la lumière, si capitale aux yeux de son père, éclairant un homme dont il ne sait rien et qui lui a toujours caché tout sur sa mère. Un homme qui aimait les femmes à la manière d’un Denner et d’un Truffaut, chers au cœur de l’auteur.
   
   Mais ce roman est aussi et surtout l’histoire d’une passion amoureuse ravageuse avec une femme mystérieuse, traductrice à l’ONU, pianiste, ancien mannequin. Une femme mariée et mère d’un garçon, troublante, hésitante, difficile à conquérir et qui finira par céder au risque de se faire emporter. Une passion qui prendra du temps, car il faut vaincre des tabous, pour se matérialiser et tout détruire sur son passage cyclonique.
   Une passion où la recherche de la mère au travers de l’amante est omniprésente. Une passion dont l’un des terrains d’assouvissement sera le studio du père, encombré des photos et des pellicules d’actrices toutes rêvées en mères idéalisées.
   
   Construit sous la forme de chapitres pour l’essentiel très courts, à la manière d’un scenario de film, centré sur un tout petit nombre de personnages, le roman se déroule sur un rythme rapide et plonge au cœur des débats et des tempêtes qui agitent ce petit cosmos d’êtres en souffrance et en déshérence. On dirait une succession de plans larges travaillés et où l’action ainsi que les pensées qui agitent ces crânes sont mises en évidence par de sublimes zooms filmés en lumière tamisée.
   Il faudra des ruptures douloureuses, des incendies des corps et des lieux pour apporter une réponse à la question centrale: qui est ma mère, qui fut réellement mon père.
   
   A la fin de ce roman très personnel et réalisé en hommage à ceux qui furent les maîtres de la lumière d’un art fragile, une réponse aura été apportée aux prix de souffrances et de renoncements.
   Ce n’est qu’à cette condition que le personnage central pourra alors tourner une page et commencer à se reconstruire. On y croit et cela pourrait ressembler à une autobiographie réelle.

critique par Cetalir




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