Lecture / Ecriture
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Ballades pour John Henry de Colson Whitehead

Colson Whitehead
  Ballades pour John Henry
  Apex
  Underground Railroad

Auteur noir américain né en 1969 à New York et dont les romans évoquent généralement les problèmes raciaux.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Ballades pour John Henry - Colson Whitehead

Lecture au long cours
Note :

   En fait, je cherchais "Apex". On lit partout des critiques élogieuses au sujet de ce nouveau roman et cela avait fini par m’attirer l’œil, moi qui n’avais jamais lu Colson Whitehead. Mais à la bibliothèque, ils n’avaient pas "Apex " et je me suis rabattue sur "Ballades pour John Henry ". Courageusement d’ailleurs, car ça fait quand même plus de 600 pages que je n’allais pas tarder à trouver très très longues à lire… Mais Pennac ne m’a pas absolument pour adepte et je me suis astreinte à aller jusqu’au bout.
   
   Bon allez, soyons francs vers la page 125, n’éprouvant même pas le minimum syndical d’intérêt pour cette histoire, vautrée sur mon divan, je m’étais dit : "Allez, je continue le temps de cette pause et quand je me relève, je pose définitivement ce bouquin. Comme je ne l’ai pas lu, je ne ferai pas de critique." Mais, à ma surprise, page 137 commence, très vivement une "deuxième partie" qui me fit espérer une amélioration de mon sort de lectrice. Je poursuivis donc. Mais, 200 ou 250 pages plus loin, l’indifférence m’ayant a nouveau submergée, je décidai à nouveau de jeter l’éponge et, puisque tout était dit entre nous, entrepris dans la foulée de lire les 30 ou 40 dernières pages, pour savoir quand même où tout cela m’aurait menée. Je n’en fus ni emballée, ni rebutée (ce qui correspond d’ailleurs tout à fait à l’impression générale que m’aura faite l’ensemble du livre).
   
    Un petit calcul mental me confirma ensuite qu’il n’en restait qu’environ 200 pages… En avoir lu plus de 400 pour ne même pas pouvoir faire un commentaire me contrariait quelque peu. Je calculai encore : 200 pages = environ 5 heures… Bon allons-y, je trouverai bien 5 heures quelque part.
   
   Vous pensez sans doute que j’aurais pu vous épargner ces comptes d’épicier, ces longs détails techniques du déroulement de ma lecture pour vous parler plutôt de mon sentiment sur le livre, mais c’est exactement ce que j’ai fait en réalité. Voilà: c’est un livre qui n’a pas suscité en moi le moindre enthousiasme, et parfois même pas d’intérêt, mais c’est aussi un livre dont j’ai quand même décidé de lire les 619 pages, même si cela m’était souvent fastidieux. Il a donc tout de même quelque chose. Au terme de cette lecture, je me dis que si je trouve "Apex" ou même "L’intuitionniste" à la bibliothèque (je n’irai pas jusqu’à les acheter), je tenterais sans doute à nouveau le coup (mais avec moins d’insistance, c’est sûr). Ou si quelqu'un d'autre veut nous faire la fiche, qu'il n'hésite pas. On dit tout de même du bien de Colson Whitehead et je suis si influençable… ou crédule, allez savoir.
   
   Mais en attendant, puisque je l’ai lu, je vais tout de même vous donner quelques renseignements sur celui-ci :
   
   Nous suivons J, pigiste installé, qui va rendre compte d’un évènement régional : l’essor touristique que compte prendre une petite ville autour de son héros local : John Henry, colosse noir qui, parmi les centaines de semi esclaves employés pour creuser la montagne pour le passage des premières voies ferrées, était plus fort et plus résistant que tout autre et creusa même plus vite que le premier marteau-piqueur apporté sur le chantier… mais en mourut. Glorieusement ? C’est ce qu’on dit, moi, j’ai plutôt pensé "fatalement".
   
   J est noir, il vit en parasite de luxe depuis quelques temps, c'est-à-dire en ne se nourrissant que de ce qu’on lui offre lors des différentes invitations et inaugurations auxquelles il est invité. Ce qui l’oblige à en "faire" au moins une par jour. Il retrouve ici plusieurs de ses amis, parasites comme lui, mais s’accordant des pauses, alors que lui non. Il est en passe de battre le record de l’activité et il ne doit donc rien payer de lui-même. Dans un sens, il a fait de lui et de sa vie une sorte de caricature. J. a des préoccupations raciales. En cela, il incarne Colson Whitehead.
   
   Autour de ce personnage et de cette situation centraux, évoluent divers personnages secondaires de parasites ou d’admirateurs de John Henry et diverses situations de deuil (père et enfance), de modes de vie, d’utilisation de mythes, de relations raciales supposées ou réelles. C’est intéressant ou non, c’est selon.
   
   Mes réserves : D’abord un manque de rythme et de punch dans l’écriture, qui fait paraître si longues les pages. Ensuite, pour l’histoire elle-même, j’ai trouvé absolument grotesque et sans grande intelligence le personnage sensé être le machiavélique Deus ex machina (ce qui, il faut l’avouer, nuit tout de même un rien à la crédibilité de l’ensemble). Et j’ai regretté enfin que le mythe de ce colosse noir ne soit pas assez vu comme le plus servile des esclaves, puisqu’il n’était d’un certain côté, au service des blancs, qu’un outil meilleur que les autres. Que l’on soit blanc ou noir, on l’admire, on l’aime, on le vénère ou on l’utilise, ou encore il laisse indifférent, mais on n’a semble-t-il pas songé à une autre vision -plus critique- de sa vie. C’est bien d’être le meilleur, mais le meilleur quoi ?
    ↓

critique par Sibylline




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On ira tous aux parasites (titre douteux)
Note :

   Comme John Henry, Colson Whitehead est un géant, des lettres tout au moins. Mais commençons par le commencement car c'est assez compliqué. De la méthode pour ce discours sur un livre dont le thème colle tant à toute la partie musicale que j'aime.
   
   Première partie: John Henry
    Les amateurs de blues et de rock connaissent cette chanson dont circulent des centaines de versions. John Henry aurait été un ouvrier foreur de Virginie Occidentale vers les années 1870 qui aurait été si performant à manipuler son maillet qu'il aurait battu la toute nouvelle machine à creuser la pierre. Ce stakhanoviste noir serait mort d'épuisement immédiatement. Je sais ce vieil air américain depuis que j'ai dix ans et je ne citerai pas les interprètes, tous l'ont chanté. Problème, il y a tellement de sons de cloche différents qu'on n'est plus sûr de rien. John Henry a-t-il seulement existé? Ou est-ce le nom courantissime et générique du prolo noir américain de base, soutier de la conquête. Un comble, s'il a existé, on n'est même pas sûr qu'il ait été noir.
   
    Toujours pour ce qui concerne la chanson, il semble et c'est mon cas, ma thèse si j'ose dire, qu'on ait fini par la confondre avec une autre chanson, à peine moins connue, John Hardy, qui raconterait un assassin irlandais. Colson Whitehead y consacre quelques pages arguant du fait que les émigrés irlandais misérables étaient à peine au-dessus des noirs dans la hiérarchie du travail vers l'Ouest. Tin Pan Alley, dont j'ai déjà parlé mille fois, c'est à dire l'histoire de la musique populaire américaine, en a fait l'une de ses légendes, de celles que l'on aime à se transmettre au son du banjo ou de la guitare. Du nanan pour moi, fondu de cette culture.
   
    Cette énorme somme de 620 pages constitue vraiment le roman d'un pays, d'une immensité, d'une diaspora, d'un melting-pot qui melte pas toujours terrible... Je reviendrai à l'aspect purement littéraire dans la seconde partie. Trois choses encore concernant la musique, personnage principal évidemment. Colson Whitehead digresse facilement mais jamais gratuitement ou par coquetterie mode comme c'est souvent le cas. Il consacre 40 pages environ au concert maudit des Rolling Stones à Altamont en décembre 1969, de sinistre mémoire. Prodigieux, hal-lu-ci-nant, ce que j'ai jamais lu de plus fort sur le rock. Si vous voulez vous pouvez même ne lire que ça, c'est extraordinaire.
   
    Et puis deux autres morceaux d'anthologie. Une petite fille découvre dans un lot de vieilles partitions pourries une sorte d'incunable, une version très ancienne de John Henry. Enfin les négociations laborieuses et les tout premiers enregistrements du bluesman, fictif ou non, qui sortira la chanson John Henry pour toucher comme la plupart des pionniers une fiasque de mauvais gin et une passe dans un bordel de Memphis ou de Tupelo.
   
   Bon, c'est pas tout ça. Deuxième partie: Ballades pour John Henry, le livre
    L'action principale du bouquin se passe en 1996. Le héros, J. , sa seule initiale courra tout au long du livre, est un parasite de métier, vaguement pigiste et dont la spécialité est de s'infiltrer dans les parties, cocktails, inaugurations, tout ce qui nourrit son homme pour pas un thaler. Avec quelques autres il fait partie de la Liste. Mais lui a fait le pari de faire l'intégrale, un an, avec 365 invitations à jouer les pique-assiettes. C'est ainsi que lui et ses potes se retrouvent au premier Festival John Henry, à Talcott, improbable bled de West Virginia, où aurait eu lieu le titanesque combat entre John et la Machine. Occasion pour Colson Whitehead de décrire par le menu les citoyens américains avec férocité et une certaine affection manifeste car après tout ils ne sont pas beaucoup plus débiles que nous autres les Européens nantis de siècles d'histoire, de culture et de modestie. Majorettes, élus locaux, commerçants, musiciens, prêcheurs gospellisants, le festival bat son plein avec ses enfants perdus pour une barbe à papa et ses fontaines à bière assiégées. La prose est oxygène, les phrases sont ciselées.
   
    Choral est ce livre et Whitehead est son prophète à tête blanche. Tu l'as bien cherchée, cette vanne là, Colson. Une foule d'autres personnages, aucun n'est vraiment prédominant, mais quelle étoffe. Par exemple la fille d'un passionné de John Henry qui est venue à Talcott pour d'un côté disperser les cendres de son père près du fameux tunnel meurtrier, et de l'autre vendre les innombrables pièces de la collection de son dit père, invraisemblable capharnaüm de mochetés à l'effigie de John Henry. Un peu comme votre voisine avec Claude François, d'accord.
   
    Je n'en finirai pas de décrire la richesse de Ballades pour John Henry. et je n'oublierai pas Alphonse Mills, philatéliste ferropathe, qui est épris de timbres sur le chemin de fer, et qui a fait lui aussi le voyage de Talcott pour cet extraordinaire bal des Américains sur leurs racines, où le grotesque le dispute au prodigieux, où un auteur majeur nous embarque dans une odyssée Americana qui a la profondeur d'un blues ancestral et le souffle d'une épopée du cheval de fer.

critique par Eeguab




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