Lecture / Ecriture
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Kitchen de Banana Yoshimoto

Banana Yoshimoto
  Kitchen
  N.P
  Dur, dur
  Lézard

Banana Yoshimoto est le nom de plume de Mahoko Yoshimoto. Elle est une écrivaine japonaise née à Tōkyō en 1964.

Kitchen - Banana Yoshimoto

Cuisine, cuisine!
Note :

   Banana Yoshimoto offre à lire deux nouvelles dans son "Kitchen". Elles ont un point commun: le quotidien après la perte d'un être cher (la grand-mère pour Mikage, le petit ami pour Satsuki).
   
   Comment donner un aperçu de ces nouvelles? Il est toujours très difficile d'exprimer les émotions ressenties à la lecture d'un roman, ou d'une nouvelle, japonais ou asiatique. Il y a tellement de retenue apparente, de feu couvant sous la glace, que l'on peine à trouver les mots justes pour en parler sans rien trahir.
   
   "Kitchen" ou le quotidien d'une jeune fille bascule au décès de sa grand-mère. Mikage est irrémédiablement orpheline, elle n'a plus de filiation, la solitude marginale guette son devenir. Mais c'est sans compter sur le soutien, étonnant, d'un jeune homme, condisciple d'université, et de son étrange mère, Yûichi et Eriko Tanabe, soutien étayé par la passion de Mikage : la cuisine! "Je crois que j'aime les cuisines plus que tout autre endroit au monde. Peu importe où elles se trouvent et dans quel état elles sont, pourvu que ce soient des endroit où on prépare des repas, je n'y suis pas malheureuse. Si possible, je souhaiterais qu'elles soient fonctionnelles, et lustrées par l'usage. Avec des tas de torchons propres et secs, et du carrelage d'une blancheur éblouissante." (p 11)
   
   Le lecteur entre immédiatement dans le monde de Mikage, un monde de don de soi, d'amour pour l'autre et d'esprit d'aventure (cuisiner c'est aussi partir à la découverte d'autres saveurs!) où la cuisine, espace clos certes mais ouvert sur l'immensité de l'imagination gustative et colorée des mets. On entend le bruit sec du couteau qui coupe les légumes, les fruits en menus morceaux, le crépitement des poissons ou des viandes dans la poèle, le "bouillottement" des eaux de cuisson où paresse le riz, les pâtes. Les senteurs des épices, des condiments embaument les mots, les pièces de l'appartement. Ces petits riens du quotidien aident à assourdir la douleur de la perte de l'être cher. Le deuil se vit doucement au rythme des plats, des vaisselles, des thés, des émissions de télé, des rires et des larmes. Malgré la douleur de l'absence, il règne une certaine sérénité dans l'âme de Mikage, un mono no aware c'est à dire le profond sentiment des choses.
   
   "Moonlight shadow" ou comment vivre sa vie après la disparition tragique (un accident de voiture) d'un petit ami. C'est le difficile passage du plein au vide que doit franchir Satsuki. Elle sombre dans la dépression sombre, solitaire proche de l'anéantissement de l'être puis reprend pied grâce à la course à pied. Chaque matin, à l'aube, elle court jusqu'au pont qui relie le quartier d'Hitoshi au sien. Le pont, passage, voie, main tendue entre deux rives. Un matin, Satsuki rencontre une jeune fille mystérieuse qui semble tout connaître d'elle. Elle s'appelle Urara et attend un instant particulier, instant qui ne vient qu'une fois par siècle. Un instant magique, mystérieux, mystique au cours duquel les disparus apparaissent aux vivants, le phénomène de Tanabata. Ce moment intense est celui qui permet de se dire adieu à jamais... un adieu que Satsuki n'avait pu dire à Hitoshi. Le "mono no aware" est ici le parcours effectué par Satsuki chaque matin, immuable, sereine qui s'arrête boire le thé de sa thermos en regardant filer le courant de la rivière. Satsuki, peu à peu, sort de l'adolescence pour entrer dans le monde adulte, passage sacré où Hitoshi lui tendra un témoin invisible, libérant le noeud de son âme.
   
   Banana Yoshimoto intègre une dimension fantastique dans son récit qui entraîne le lecteur dans un monde de l'invisible et de l'indicible. Le phénomène de Tanabata (référence à une des fêtes les plus populaires du Japon qui marque, d'après une légende chinoise, les retrouvailles, une fois l'an, sur les rives de la Voie Lactée, de Véga et d'Altaïr - la Fileuse et le Bouvier -), instant précieux, car rarissime, de l'intériorité, fenêtre entre le monde des vivants et celui des morts.
   
   Une lecture où les choses avancent sous un calme qui n'est qu'apparent, une lecture où la poésie d'une langue transcende la trivialité du quotidien par des images splendides et épurées. Tout est dit, l'air de rien, tout est posé avec délicatesse et sobriété, tel un ikebana littéraire.
   
   "Je me suis habillée chaudement et je suis partie à bicyclette. C'était une journée enveloppée d'une lumière tiède, qui annonçait vraiment l'approche du printemps. Le vent qui venait de naître soufflait agréablement sur mes joues. Dans les rues, des feuilles vertes, encore enfantines, pointaient aux branches des arbres. Le bleu pâle du ciel, légèrement voilé, s'étendait à perte de vue.
   Devant cette fraîcheur, j'ai senti à quel point tout était desséché en moi. Le paysage du printemps n'arrivait pas à pénétrer dans mon coeur. Il voltigeait à la surface, s'y reflétant comme une bulle de savon. Les passants me croisaient d'un air heureux, la lumière jouait dans leurs cheveux. Toutes les choses respiraient, leur éclat s'intensifiait, nourri par les doux rayons du soleil. Dans ce beau paysage débordant de vie, je regrettais les rues désolées de l'hiver, le lit à sec de la rivière à l'aube. J'aurais voulu me briser en morceaux et disparaître." (p 155)

    ↓

critique par Chatperlipopette




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Comment ça se fait que tout est si bon, quand je mange avec toi…
Note :

   La réplique revient dans les deux nouvelles qui composent "Kitchen", le premier livre de Banana Yoshimoto, que j’ai découverte ce printemps. Ce recueil confirme l’importance de la cuisine et de la nourriture dans le parcours des personnages égarés et mélancoliques que met en scène la romancière (souvenez-vous de "l’omelette de Papa"* si reconstituante…).
   
   Dans "Kitchen", Mikage se retrouve orpheline et n’arrive plus à dormir, sauf dans la cuisine, contre le frigidaire. Accessoirement, c’est dans une cuisine qu’elle aimerait mourir. Recueillie par l’étrange famille Tanabe, également en deuil, elle se lance dans la confection acharnée de recettes pour retrouver le goût de vivre. Dans une très belle scène, c’est elle qui console Yûichi, le jeune garçon qui l’a adoptée, en lui faisant savourer le meilleur katsudon qu’elle ait jamais mangé.
   
   Dans la deuxième nouvelle, "Moonlight Shadow", Satsuki ne mange presque plus; tous les matins, elle se prépare une thermos de thé et va courir jusqu’au pont qui était leur lieu de rendez-vous, à elle et à Hitoshi, son premier amour, qu’elle vient de perdre dans un accident de voiture. Le frère d’Hitoshi, tout aussi perdu qu’elle (son amie est morte dans le même accident), lui rend visite un jour avec son sandwich préféré, un sandwich au poulet, pour l’encourager à ne pas se laisser aller…
   
   J’ai tout de suite été séduite par l’incipit en forme de déclaration d’amour aux cuisines.
   Puis j’ai retrouvé, en français cette fois, le charme des nouvelles que j’avais lues en italien: la narration est fluide, élégante, avec de soudaines ruptures de rythme, car les narratrices s’attachent surtout à des impressions, à des souvenirs heureux, et ne racontent que les conséquences des grands bouleversements. Les personnages arborent tous un désespoir élégant, si fort cependant qu’il pousse certains d’entre eux, comme Eriko, la «mère» de Yûichi, ou le frère de Hitochi, à chercher à brouiller leur identité, à porter en soi l’être perdu: ainsi Eriko est devenue femme pour faire le deuil de son épouse, et s’est transformée en une beauté qui subjugue; ainsi Hiiragi porte au lycée le costume de lycéenne de son amie perdue, et ce désespoir affiché ne le rend pas moins séduisant aux yeux des autres. Ou alors ils sont tentés par la fuite, le refus du bonheur et de la consolation, comme Yûichi qui se réfugie au pays du tofu où il avoue mourir de faim…
   
   Les nouvelles cheminent vers un apaisement, et la révélation finale confine au fantastique dans "Moonlight Shadow", dans une atmosphère étrange qui me paraissait plus développée dans les nouvelles d’Il corpo sa tutto**. Mais cette conclusion est particulièrement émouvante et m’a arraché quelques larmes…
   
   Une lecture doucement mélancolique qui confirme la séduction de l’écriture de Banana Yoshimoto…
   
   
   * autre nouvelle du même auteur : «La cuisine de Papa».
   ** «Le corps sait tout» : autre recueil de nouvelles de cet auteur

critique par Rose




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