Lecture / Ecriture
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Les vivants et les ombres de Diane Meur

Diane Meur
  Les vivants et les ombres

Les vivants et les ombres - Diane Meur

Fresque familiale et historique
Note :

   "C'était donc ça la vie des hommes ? Se lier aux autres, se prendre d'intérêt pour eux, placer en eux son espérance et être cruellement frappé par leur départ ou par leur mort"
   
   Clara est âgée de 26 ans la première fois qu'elle voit Josef Zemka, qui n'est autre que l'intendant de ses parents, le baron et la baronne Von Kotz. Très vite, elle tombe amoureuse de cet homme. De son côté, il séduit cette femme qui pourtant ne l'attire pas et après l'avoir mise enceinte il l'épousera avec pour seule ambition d'hériter du domaine qui est en fait celui d'un de ses ancêtres, raison pour laquelle il veut le récupérer. Clara perdra ainsi vite ses illusions sur la "noblesse d'âme de son mari et sur son attachement pour elle". Joseph n'est en fait qu'un arriviste qui aura de nombreuses maîtresses et ne la rendra pas heureuse. Espérant avoir un successeur mâle pour bénéficier à travers son fils de l'usufruit du domaine, Joseph devra malheureusement pourtant se résoudre à l'évidence : Clara n'engendre que des filles !
   
   Magnifique fresque familiale sur plus d'un siècle, nous suivrons le destin de ces femmes, leurs amours contrariés, leurs passions, leurs bonheurs et surtout leurs malheurs. Mais cette saga familiale se double d'un intérêt historique dans la mesure où cette histoire débute en 1821 en Galicie, province polonaise dominée à l'époque par l'Autriche. Ce contexte historique sous tend l'action et rend ce récit d'autant plus passionnant.
   
   Enfin, une écriture magnifique et une narratrice pour le moins originale : la maison elle même. Certes il faut s'avaler plus de 700 pages mais Diane Meur a le talent nécessaire qui nous les fait tourner avec toujours plus d'avidité. Un grand livre qui a été remarqué dès la rentrée et a d'ailleurs obtenu plusieurs prix.
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critique par Clochette




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Rien ne nous quitte
Note :

   En Galicie, terre rattachée à l'empire austro-hongrois depuis le partage de la Pologne, la famille Zemka, en la personne de Jozef, reconquiert un domaine fondé, au début du XVIIIè siècle, par un ancêtre noble, le comte Fryderyk Ponarski, puis racheté par une autre famille, les von Kotz. En épousant Clara von Kotz, Jozef Zemka part sur les traces de Fryderyk et connaît une ascension rapide. Ainsi commence cette très belle saga familiale où l'ascension comme le déclin se fera au rythme des grands évènements historiques: la révolution de 1848 et les tensions annonciatrices du désastre de la Guerre 14/18... tout ce qui construit l'histoire de l'Europe.
   
   Jozef Zemka, à son grand désespoir, n'aura que des filles, Maria, Urzula, Wioletta, Jadwiga et Zozia, et se comportera avec sa famille comme un abominable tyran domestique. Les femmes n'ont comme horizon que la sphère domestique et sont réduites, de mère en filles et de filles en nièce, à attendre l'amour en épiant l'horizon des visites et des bals. Parfois l'amour frappe, incongru, à l'âge de la maturité et apporte la joie dans la plénitude d'une passion avec un jeune homme: c'est ce que vit Clara avec le précepteur de ses filles, Zygmunt Borowski. Clara se trouve, pour la première fois de sa vie, belle et intelligente aux yeux d'un homme et connaît enfin le bonheur d'aimer et être aimée. D'ailleurs, le piano reprend du service puisque Zygmunt aime l'entendre jouer et que pour lui, rien que pour lui, elle renoue avec ses premières amours musiciennes.
   
   Mais l'amour surgit aussi dans le coeur de jeunes filles à peine écloses, de jeunes filles qui, dans leur naïveté virginale, offrent leur précieux trésor à l'homme qu'elles aiment pensant le gagner par le don de soi: Wioletta, la belle et farouche Wioletta aux pinceaux et fusains talentueux, se laisse prendre au piège en aimant ardemment le promis de sa soeur Urzula et en croyant qu'il la choisira au dernier moment! Las, mille et une fois hélas! Agenor Karlowicz, jeune homme indécis, indolent, inodore et sans saveur (c'est pourquoi, le lecteur se demande encore ce que Wioletta a bien pu lui trouver!), non content de déflorer Wioletta, ira consommer l'hyménée dans les bras d'Urzula et condamnera, inconsciemment, Wioletta à la pire opprobre: un enfant illégitime et la réclusion honteuse au coeur de l'univers domestique. Wioletta, qui aurait aimé étudier, apprendre, se voit considérer comme une fille perdue et est séparée à jamais de son enfant. Wioletta, une ombre vivante errant dans la maison, muette et transparente aux yeux des autres... d'ailleurs, lorsque Jozef reçoit, elle doit rester recluse dans sa chambre!
   
   Les années passent, le siècle meurt, un autre naît, au fil des saisons, des pluies, des chaleurs estivales, la famille s'agrandit, certains membres s'engagent dans le combat pour l'indépendance de la Pologne et se voient contraints à l'exil, d'autres demeurent et construisent l'avenir industriel grâce au sucre des betteraves! Les familiers changent: le médecin de famille, Salomon Weinberg, laissera place au prince Dubinski sur les conseils duquel Wioletta lira les carnets de bords de son grand-père et apprendra qu'une branche de sa famille paternelle appartint à la communauté juive avant de se convertir sous l'influence d'un certain Jacob Frank... au grand dam d'un Jozef vieillissant!
   
   Diane Meur fait appel à une étrange narratrice: la maison du domaine qui derrière sa façade blanche et son fronton néo-classique, épie ses habitants. Elle est indiscrète, furète partout, inspecte de la cave au grenier, guette les échos de l'histoire, les bribes de conversations intimes. Elle est partout, voit tout et entend tout. Elle attise les passions et les envies et tisse les destins. Elle connaît les vivants mieux qu'eux-mêmes, elle garde au coeur de sa mémoire les ombres du passé, les fantômes qui vivent dans ses murs, oubliés depuis si longtemps par les vivants. Mais les vivants possèdent quelque chose que la maison n'a pas et qu'elle leur envie: leurs drames, leurs désirs et leur mobilité.
   
   Sous la plume de Diane Meur, au souffle romanesque éblouissant, le lecteur se trouve au coeur de la maison et l'accompagne dans ses observations: c'est l'odeur des épices, des plats et des vins ou celui des espoirs et de l'amertume d'un chagrin inconsolable, ce sont les saisons qui rythment la vie des habitants, la surprise éprouvée devant un rideau qui bruisse sous la brise estivale ou le craquement des boiseries un soir d'hiver apportant une note menaçante dans la nuit. On déambule dans les pièces qui ne changent pas, on écoute les conversations des batteries de cuisine, de l'argenterie, des rideaux ou encore du piano. On est l'âme de la maison, on respire la poussière odorante des années, des siècles, on est les souvenirs d'une époque, d'un mode de vie, des vies fragiles qui s'éteignent heureuses ou non et disparaissent dans les ombres de la maison.
   
   Le thème de l'exil et de la perte de ce qu'on laisse derrière soi est également très fort: l'exil intérieur vécu douloureusement par Wioletta, l'abandon obligé de son enfant, l'exil de Maria en Turquie, l'exil religieux de Jadwiga dans sa cellule de nonne, l'exil de Tessa et sa famille vers les Etats-Unis dont la chute du roman amorce une réponse à l'interrogation "Qu'emporte-t-on avec soi lorsque l'on quitte la terre natale et perd-on tout ce qui nous a construit?". Une bien jolie réponse donnée par la narratrice.
   
   Le foisonnement et les interactions entre les personnages principaux et secondaires donnent un souffle épique au roman digne d'un roman de Tolstoï et offrent un moment de grand bonheur de lecture!
   "Sur l'arrière il y a le parc, les champs. Les jours d'été, une brume de chaleur voile les collines et au-dessus des blés l'air tremble, habité de guêpes et de papillons. Il y a les fermes aussi, dont les toits descendent si bas qu'à herbe haute, quand je n'en aperçois plus les fenêtres ni les portes, elles semblent de chastes jupes dont s'élève, en guise de torse, une mélancolique fumée.
   Parfois les enfants de paysans viennent ici marauder une poire, une poignée de cerises. Du temps de Gavryl ils auraient reçu des pierres, des injures dans leur langue, peut-être la menace d'un rapport au bailli.(...) Sur l'avant c'est le portique à colonnade, l'entrée d'honneur, la grille qu'on ouvre grand aux jours de réception. A ma gauche s'alignent les soixante marronniers de l'avenue de la gare, laquelle m'est cachée par un repli de terrain. On la dit grandiose....." (p 9 et 11)

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critique par Chatperlipopette




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"Mais rien ne finit jamais."
Note :

   Avec «Les vivants et les ombres», Diane Meur nous entraîne en Galicie, région située aux confins de la Pologne et de l'Ukraine.
   
   C'est près du petit bourg de Grynow qu'au début du XVIIIème siècle, un aristocrate polonais, le comte Ponarski, fit construire une grande demeure à la façade néo-classique. Quand, soixante ans plus tard la Pologne fut dépecée par ses puissants voisins, les empires Russe et Austro-Hongrois, le "dwor" (manoir) échut au baron Von Kotz.
   
   C'est en l'année 1820 que commence véritablement le récit, avec la rencontre, puis les épousailles de Jozef Zemka, intendant du domaine, avec la fille du baron, Clara von Kotz.
   Ce sont les membres de cette famille Zemka que nous allons suivre sur près de 700 pages, de l'aube du XIXème siècle aux prémices de la première guerre mondiale en 1914.
   
   Pour nous raconter sur une période d'un siècle les événements et les différents acteurs qui apparaîtront au fil du récit, la narratrice de cette histoire ne sera autre que la maison elle-même, une maison dotée d'une conscience, d'une mémoire et aussi d'une bonne dose de curiosité, ce qui permettra de découvrir non seulement chacun des membres de la famille Zemka dans son intimité mais aussi d'apprendre les propos qui s'échangent entre les domestiques, que ce soit à l'écurie ou dans les cuisines. Nous allons donc devenir les témoins et les proches de cette famille, apprendre à connaître chacun des habitants de cette demeure et à suivre les vicissitudes que leur réservent les bonnes et les mauvaises surprises de l'existence.
   
   Nous allons suivre sur près d'un siècle Jozef et Clara Zemka, leurs filles : Urszula, Maria, Wioletta, Jadwiga et Zosia, ainsi que tous ceux qui les entourent, cousins, maris, enfants, domestiques... au fil d'un récit captivant qui nous dressera les portraits de tous ces personnages dans toute leur grandeur mais aussi dans toutes leurs faiblesses.
   
   En ce XIXème siècle troublé par les révolutions et les luttes pour l'indépendance face aux impérialismes russes et austro-hongrois, cette région de Galicie où se déroule notre histoire, sera le décor de nombreux drames dont les origines prennent leurs sources dans la grande et la petite Histoire. Nous assisterons aux déchirements, aux doutes et aux espoirs des protagonistes de ce roman, personnages attachants, vulnérables et en proie à maintes passions au sein de cette micro-société qu'est la grande maison sous le toit de laquelle ils sont réunis, cette maison qui les observe avec infiniment de fascination et d'indulgence envers les errements des uns et des autres.
   
   Bien loin des poncifs habituels au genre romanesque des sagas familiales, le texte de Diane Meur se rapproche de cette dimension épique que l'on retrouve essentiellement dans la littérature nord-américaine, avec une profusion de personnages, d'événements et d'interactions entre ce qui est du domaine de l'intime et ce qui relève de la grande Histoire. Dimension épique donc, mais aussi dimension poétique à travers la vision que porte sur le monde la narratrice de ce récit, la maison Ponarski-Zemka, demeure séculaire dotée d'une existence secrète qui lui permet d'être le témoin de tout ce qui se passe entre ses murs, des plus grands bouleversements aux faits les plus infimes :
   
   «ET VOICI LE TABLEAU d'une belle nuit d'août.
   J'aime la nuit, ses bruits et ses silences. J'aime ses odeurs plus que celles du jour, qui ne font que suivre les hommes comme de braves toutous – les fumets de cuisine jappent aux basques des laquais qui montent l'escalier, l'eau de Cologne de Jozef frétille de la queue et renverse tout sur son passage, et quand une femme de chambre ouvre un bahut, lavande, poussière et renfermé sautent sur ses genoux, comme une portée de chiots réclamant leur gamelle.
   Les odeurs nocturnes, elles, sont plus indépendantes. Elles viennent d'on ne sait où et vont où elles veulent, comme un fier peuple nomade qui se rit des attaches et s'installe pour bivouaquer à l'endroit qui lui plaît. Elles se glissent sous les portes et dans l'entrebâillement des fenêtres, visitent les caves, inspectent les pièces d'apparat en se poussant du coude: ces joliesses figées leur paraissent un peu mièvres.
   Ainsi le grand salon dont on a laissé, cette nuit, quelques carreaux ouverts. Tous les parfums d'herbe et de fleurs des champs s'y sont invités à un bal clandestin et virevoltent sous l'archet d'un grillon violoneux. Dehors, sous la lune, les meules les attendent, comme de grosses poules couveuses sur leurs trois bâtons de bois. Et elles murmurent, indulgentes : « Allons...revenez... » mais savent bien qu'avant l'aube, on ne les écoutera pas. »

   
   Servi, comme on le voit, par une prose généreuse et inventive, le roman de Diane Meur – récit baroque et foisonnant où se bousculent les premiers et les seconds rôles, les vivants et aussi les ombres de ceux qui peuplèrent les chambres, les couloirs, les salons et les escaliers de cette demeure – ce roman donc, d'une remarquable richesse narrative, est un récit ample et touffu, une saga aux innombrables figurants qui se lit avec passion et avec bonheur. Un grand moment de lecture.

critique par Le Bibliomane




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