Lecture / Ecriture
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La main d'oublies de Sophie Nauleau

Sophie Nauleau
  La main d'oublies

La main d'oublies - Sophie Nauleau

Quand un tableau rencontre un roman et qu'un film les réunit
Note :

   La narratrice relate son aventure tant littéraire qu'artistique dans un récit d'une grande poésie teintée d'un subtil humour.
   
   Sophie Nauleau raconte les recherches entreprises pour la rédaction d'un mémoire, lors d'une quatrième année de muséologie à l'Ecole du Louvre, dont le sujet compte explorer les "interactions entre l'austère Dessert et Tous les matins du monde, film et roman." Bien entendu, trouver un tuteur se révèle être un vrai casse-tête!
   
   L'auteur est sous l'emprise du charme du film d'Alain Corneau "Tous les matins du monde", film qui lui a ouvert la porte sur une rencontre avec le peintre Lubin Baugin, auteur de la nature morte "Dessert aux gaufrettes" puis, dans une spirale délicieuse, l'a entraînée à la découverte du roman éponyme de Pascal Quignard. La délicatesse et la maîtrise de la palette de couleurs d'un peintre unie à la magie poétique et sublime des mots d'un écrivain engendrant un travail de recherche dans lequel délicatesse, maîtrise des descriptions de l'intériorité, poésie et beauté des images s'allient pour offrir une lecture "hors du Temps" à celui ou celle qui ouvre les pages de "La main d'oublies"!
   
   Le lecteur côtoie le monde particulier des historiens d'art et conservateurs de musée, monde dans lequel certains artistes ont une aura moindre que d'autres. Sophie Nauleau déroule savoureusement l'éclat inattendu du tableau de Lubin Baugin en soulignant l'éclatante sobriété expressive des gaufrettes, du verre pas tout à fait rempli, la bouteille parée de sa robe tressée, posés délicatement sur une nappe bleue. Tout est dit dans la lumière des couleurs, la délicatesse des traits et d'un moment devenu une éternité. On plonge sans se lasser dans le film de Corneau, la musique de Monsieur de Sainte Colombe, les mots et les ambiances de Pascal Quignard, on se retrouve au XVIIè siècle en se disant que les spécialistes ont eu tort de délaisser Lubin Baugin et de sourire, condescendants, du travail mené par Sophie Nauleau.
   
   
   En lisant le récit de Sophie Nauleau, on a non seulement envie de revisionner le film mais aussi envie de (re)lire "Tous les matins du monde " de Quignard et d'aller scruter "Dessert de gaufrettes" de Baugin au Louvre! On est surpris par l'émotion intense dégagée par certains passages, notamment celui où elle rencontre Pascal Quignard... une ambiance sereine et immobile, le lecteur retient son souffle et tente de se faire tout petit lorsque l'écrivain sort le manuscrit de "Tous les matins du monde":
   "Il sort de son sac à dos noir le manuscrit que je voulais tant voir. "Tous les matins du monde", petit tas de feuilles volantes et perforées tenu serré sur ses genoux d'ancien écolier. Il est comme cet "Etranger" de Jabès "avec, sous le bras, un livre de petit format":
   "Sais-tu - dit le Maître - à son disciple - pourquoi nos livres de sagesse, comme ceux de prières, sont de petit format?
   - Parce qu'ils sont livres du secret et qu'un secret ne se divulgue pas.
   "Pudeur de l'âme.
   "L'amour s'exprime à voix basse.
   "Le livre de nos Maîtres est à la mesure de nos mains, pour nous seuls, ouvertes."
   Mains vides et paumes offertes sur quoi Pascal Quignard renchérit: "Les livres partagent avec les tout petits enfants et les chats le privilège d'être tenus, des heures durant, sur les genoux des adultes." Même sur un banc public - sans toit ni vergé blanc de Hollande - c'est exactement ça. Renouer avec l'enfance. Se faire bercer sur le dos du temps. Se réchauffer seul au devers de la vie. En marge de son texte sur grands carreaux, il y a quelques dessins: deux gaufrettes en épi étayent l'écriture penchée à la hâte (fine écriture de chat!). Sans doute l'esquisse donna-t-elle du coeur à l'ouvrage. Je me réjouis de constater la présence concrète des gâteaux de Baugin, signe que le romancier a bien misé sur les énergies douces de la pâtisserie. Certes le tapis bleu, le verre de vin rouge et la carafe garnie de paille sont pour beaucoup dans le choix du tableau, mais les "gaufrettes entourées d'ébène" gardent la primauté." (p 78 et 79)

   
   Un très beau récit où le langage soutenu révèle toute la force d'un talent extraordinaire et d'une immense culture rendant hommage à l'amour de Quignard pour les mots et la langue française. "La main d'oublies" fait partie de ces livres à garder précieusement pour les relire sans fin.
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critique par Chatperlipopette




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Un Dessert de Gaufrettes
Note :

   «La main d'oublies» de Sophie Nauleau n'est ni un roman, ni un récit, ni même un essai. Il est en fait les trois à la fois.
   
   L'auteure se penche ici sur la fascination qu'elle éprouve pour une peinture qu'elle découvrit en visionnant le film d'Alain Corneau : «Tous les matins du monde», adaptation du roman éponyme de Pascal Quignard.
   
   
   « Monsieur de Sainte Colombe, à son lever, caressait de la main la toile de Monsieur Baugin et passait sa chemise. » (Tous les matins du monde – Pascal Quignard – Gallimard, 1991)
   
   Cette peinture, «Le dessert de gaufrettes» réalisée par Lubin Baugin (1610-1663) probablement en 1631 et exposée au Musée du Louvre est considérée comme un des chefs-d’œuvre de la Nature Morte française du XVIIème siècle.
   
   
   Nature Morte donc, que ce «Dessert de Gaufrettes». Il n'est cependant pas inutile de rappeler que le genre pictural qu'est la Nature Morte n'est pas – comme on serait tenté de le croire – une simple représentation esthétique d'objets disposés de manière harmonieuse afin de créer chez le spectateur un sentiment d'admiration et d'émerveillement devant la reproduction en deux dimensions d'objets courants et de fruits, légumes, fleurs, etc. Il ne peut pas non plus être réduit à un simple exercice de style dans lequel le peintre apporterait la preuve de son habileté à retranscrire sur la toile la représentation du réel.
   
   La Nature Morte appartient avant tout au genre pictural des «Vanités», tableaux destinés à la méditation solitaire devant l'impermanence du monde sensible mais aussi et surtout du spectateur qui doit comprendre que lui-même est voué au délabrement et à la mort. Ce style pictural qui a fait florès au XVIIème siècle, à grand renfort de crânes humains et autres accessoires morbides, s'est exprimé dans le genre de la Nature Morte avec plus de discrétion.
   
   En observant en détail nombre de tableaux de l'époque, on ne compte plus les éléments symboliques destinés à rappeler au spectateur l'impermanence de toutes choses : coupes renversées ( Frans Ryckhals), pétales détachés de la tige des fleurs (Anthony Claesz), gâteaux à demi consommés (Willem Claesz Heda), mouches (Abraham Mignon), etc...
   
   Au début de «La main d'oublies», Sophie Nauleau, observant «Le Dessert de Gaufrettes de Baugin ne perçoit pas cette peinture comme un exemple de peinture de Vanités. C'est en relisant attentivement «Tous les matins du monde» qu’elle a trouvé dans le texte de Quignard – quand le fantôme de la défunte Mme de Ste Colombe vient rendre visite à son mari inconsolable.
   
   Mais ce qui fait l'argument principal du livre de Sophie Nauleau, c'est avant tout l'interrogation posée par le choix de l'appellation – décidée par les historiens d'art – du tableau de Baugin, sous le titre de «Dessert de Gaufrettes».
   
   Qu'en est-il de ces gaufrettes ? Les pâtisseries peintes par Baugin, ces rouleaux de pâte cuite, ont en effet bien peu à voir avec ces biscuits que nous connaissons sous le nom de gaufrettes. Elles ressembleraient plutôt à nos cigarettes russes ou encore aux crêpes dentelle bretonnes.
   
   S'étant renseignée auprès de spécialistes, historiens d'art, conservateurs de musée, Sophie Nauleau n'a rencontré au mieux que réponses évasives et fins de non-recevoir.
   Pourtant, elle ne désarme pas et c'est ainsi qu'elle va se lancer dans cette recherche de la vérité afin de corriger cette appellation de gaufrettes qui apparaît à ses yeux comme une manifestation d'une certaine paresse de la curiosité et de l'exactitude historique.
   «Ce n'est point ergoter pourtant que de réclamer le mot juste.[...] Ainsi s'en tenir aux gaufrettes, outre l'erreur d'anachronisme, équivaut à se satisfaire d'un ersatz et à donner, plus ennuyeux encore, dans l'artifice et l'inexactitude.»
   
   C'est alors à une investigation digne d'un roman-policier que l’auteur va se livrer, explorant les salles d'exposition et les livres, interrogeant historiens et pâtissiers, allant jusqu'à rencontrer Alain Corneau et Pascal Quignard.
   La réponse à ses interrogations va lui apparaître – après maintes recherches – en consultant le Larousse ménager de 1926 dans lequel elle va enfin trouver le nom exact de ces pâtisseries «oubliées».
   
   Au-delà de ce qui pourrait faussement apparaître comme une recherche un tant soit peu futile, c'est à une réflexion sur le pouvoir des mots que nous sommes invités. Ce pouvoir n'est pas à prendre à la légère. Un mot ne peut être remplacé par un autre sans être susceptible de corrompre le sens de ce qu'il indique. C'est également l'amer constat d'une langue qui voit disparaître certains termes précis, malhabilement remplacés par d'autres mots, plus usuels, plus contemporains, des mots génériques qui désignent tout et n'importe quoi au mépris de l'exactitude de ce qu'ils sont sensés décrire.
   
   C'est un exemple de l'appauvrissement de la langue qui nous est ici démontré, un appauvrissement qui, par ses effets pervers, induit la confusion et l'incompréhension de ce qui est montré.
   Comment décrire un être, un objet, un phénomène s'il n'existe plus de mots pour désigner ceux-ci ? Remplacer un mot par un autre, plus accessible, plus actuel, n'est-ce pas faire preuve d'inexactitude, au risque de travestir la vérité ?
   N'oublions pas que ces manipulations sur les mots – bien loin des innocentes gaufrettes de Baugin – ont été et sont encore, une spécialité des régimes totalitaires et ultra-libéraux qui excellent à pervertir le langage en détournant les mots de leur sens premier. Georges Orwell a d'ailleurs très bien décrit ce phénomène avec l'usage de la novlangue dans l'effrayant «1984».
   
   C'est la recherche et l'exhumation d'un mot enfoui sous la poussière des ans – un mot remplacé par un autre, malhabilement plaqué sur un vide, comme une rustine inadaptée – qui se trouve au coeur du récit de Sophie Nauleau. À travers cette recherche basée sur le tableau de Lubin Baugin, l'auteur nous invite à suivre un récit empreint d'anecdotes et de références à la littérature, à la peinture, à la poésie, au cinéma, à la gastronomie ainsi qu'à la philosophie et à la contemplation.
   
   Un livre qui, en tout cas, suscite l'envie de lire ou relire «Tous les matins du monde» de Quignard, de voir ou de revoir le film d'Alain Corneau, de contempler silencieusement «Le Dessert de Gaufrettes» et d’écouter Jordi Savall interprétant les pièces pour viole de gambe de Monsieur de Sainte Colombe.
   Une invitation à un festin des sens.

critique par Le Bibliomane




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