Lecture / Ecriture
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Quatre générations sous un même toit de She Lao

She Lao
  Le pousse-pousse
  Gens de Pékin
  La cage entrebâillée
  L'Enfant du nouvel an
  Un fils tombé du ciel
  Quatre générations sous un même toit
  Les tambours
  Histoire de ma vie
  L'homme qui ne mentait jamais
  Messieurs Ma père et fils
  Ecrits de la maison des rats

AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2008


Ecrivain chinois né en 1899, il a écrit des romans, des nouvelles et un peu de théâtre.

Ses personnages centraux sont habituellement des habitants de Pékin des classes pauvres ou moyennes.

Bien que partisan de Mao dès le début de la révolution, il n’échappa pas aux exactions de la Révolution Culturelle et sa mort dans le lac Tai Ping le 24 août 1966, officiellement attribuée à un suicide, risque fort d’être un crime des Gardes Rouges. Chose difficile à tirer au clair maintenant.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Quatre générations sous un même toit - She Lao

Le tumulte du monde, ramené aux dimensions d'une coloquinte
Note :

   Avec les trois volumes, cent chapitres et 1500 pages de son édition française, "Quatre générations sous un même toit" est généralement considéré comme le grand oeuvre de Lao She. Ce roman-fleuve nous plonge pourtant dans un univers qui fait figure de microcosme, celui de la ruelle du Petit-Bercail, minuscule boyau en forme de coloquinte niché dans le quartier ouest de Pékin (ici retranscrit "Peiping"), tout au long des huit années de l'occupation japonaise, de 1937 à 1945. C'est là vraiment un tout petit monde au regard du conflit dans lequel la Chine, le Japon, et bientôt le reste du monde, se trouvent alors plongés. Mais ainsi que le constatera un des héros de "Quatre générations...", à l'approche de la fin tout à la fois du conflit et du roman, ce microcosme offre un reflet étonnamment fidèle du tumulte du monde au cours de ces années de guerre: "Il n'aurait jamais pensé que dans un endroit aussi minuscule, aussi retiré que le Petit-Bercail, il se passerait autant de choses, qu'il y mourrait autant de gens. Et voilà! Il avait parcouru la Chine en quête d'un champ de bataille, or celui-ci se trouvait au sein même de sa famille, dans sa ruelle! Il était sorti pour rencontrer l'ennemi, mais l'ennemi avait poussé son père au suicide, avait assassiné ses voisins." (Tome III, p. 206)
   
   Autour de la famille Qi - qui a la bonne fortune de rassembler sous son toit quatre générations - et jusque dans son sein, le peuple du Petit-Bercail se divise entre résistants et collaborateurs, héros, victimes impuissantes et franches crapules... Et les quatre générations rassemblées qui font la fierté du patriarche de la famille Qi ne sont pour l'aîné de ses petits-fils, Qi Ruixuan, qu'un lourd fardeau qui l'empêche de rejoindre son plus jeune frère, Qi Ruiquan, qui s'est engagé dans la résistance à l'envahisseur. Mais c'est que, même s'il a pu pousser ses études plus loin que son père et son grand-père avant lui, et même si, devenu professeur d'Anglais, il est bien informé des usages et des idées occidentales, Qi Ruixuan reste profondément imprégné de la culture millénaire de son pays, et que la piété filiale est à ses yeux la vertu fondamentale.
   
   S'inspirant de la tradition du roman chinois classique qui mêle constamment au déroulement de l'intrigue des réflexions en tout genre, politiques, morales, historiques, philosophiques, auxquelles il ajoute encore d'innombrables annotations traitant de la vie quotidienne et des traditions de la Peiping d'avant-guerre, Lao She nous offre un tableau extraordinairement vivant d'une Chine en proie à de profonds bouleversements.
   
   Quant à l'histoire-même des "Quatre générations sous un même toit", elle pourrait fournir la matière d'un autre roman. La plus grande partie de ce livre fut en effet écrite et publiée en feuilleton entre 1942 et 1944, alors que Lao She vivait à Chongqing, en Chine libre. Mais il semble que la toute dernière partie du roman ait vu le jour beaucoup plus tard, dans les années 1946-1949, une période que Lao She a passée aux Etats-Unis. C'est d'ailleurs dans une édition anglaise abrégée que la fin des "Quatre générations sous un même toit" est parue pour la première fois. Et puisque les manuscrits de Lao She ont irrémédiablement disparu dans la tourmente de la révolution culturelle, c'est cette même édition anglaise qui a servi de base à toutes les publications ultérieures, y compris pour les éditions chinoises. La publication de l'édition française des "Quatre générations sous un même toit", qui a impliqué plusieurs traducteurs et dont la parution s'est étalée sur plusieurs années, reflète en quelque sorte cette genèse tourmentée. Mais en fin de compte, ces trois volumes forment bien un ensemble cohérent, un roman unique et captivant de bout en bout.
   
   
   Extrait:
   "La maison des Qi était situé dans la ruelle du Petit-Bercail, tout près du Temple de la Sauvegarde Nationale, dans le quartier ouest de la ville. Peut-être ce lieu avait-il été à l'origine un enclos à moutons; il ne ressemblait en tout cas en rien aux ruelles ordinaires de Peiping, qui quadrillent la ville de façon géométrique, ne traçant qu'exceptionnellement çà et là de légères courbes; il avait en fait la forme d'une coloquinte dont l'ouverture et le col, très étroits, plutôt longs et aussi fort sales, débouchaient sur la grande rue à l'ouest. L'ouverture sur la rue était si étroite qu'on risquait très facilement de passer devant sans l'apercevoir. En entrant par le col de la coloquinte, c'étaient les ordures entassées au pied des murs qui indiquaient qu'on était sur le bon chemin; Christophe Colomb avait ainsi poursuivi sa route en s'aidant des épaves flottant sur la mer. Après quelques dizaines de pas, on tombait sur un endroit plus lumineux: le «thorax» de la gourde. C'était un espace circulaire mesurant quarante pas d'est en ouest, et trente du sud au nord, au centre duquel étaient plantés deux grands sophoras et sur lequel donnaient les maisons de six ou sept familles. Quelques pas plus loin, une autre petite ruelle - la partie resserrée de la coloquinte - menait à un nouvel espace plus clair, deux à trois fois plus grand que le premier. C'était le ventre de la coloquinte. Sans doute ces deux espaces avaient-ils été des enclos à moutons? Seule une enquête d'historiens sérieux aurait pu l'affirmer." (Tome I, p. 20)
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critique par Fée Carabine




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Conflit sino-japonais
Note :

   "Quatre générations sous un même toit" est un immense roman fleuve qui évoque la vie à Pékin après l’invasion japonaise de 1937. En nous présentant les habitants de la ruelle du Petit-Bercail, Lao She nous fait découvrir les relations sociales des familles chinoises, dont la plus emblématique, la famille Qi, réunit quatre générations, depuis le grand-père, son fils Tianyou avec sa femme, ses trois petits-fils Ruixuan, Ruifeng et Ruiquan, les épouses des deux premiers, et les enfants de Ruixuan.
   
   Dans cette ruelle du vieux Pékin, avec ses cours et ses maisons traditionnelles, cohabitent un bon nombre de familles, très modestes pour la plupart. Les relations de bon voisinage vont être troublées par l’attitude des habitants vis-à-vis de l’envahisseur. Tous les degrés de la résistance, de la passivité et de la collaboration s’opposent, tout en laissant place à une existence régulée par les règles sociales et la coutume, en apparence.
   
   Cette coexistence policée disparaît lorsque le plus infâme traitre de cette galerie dénonce aux Japonais l’un de ses voisins, Qian Moyin, comme résistant. Celui-ci, homme mûr qui s’adonne à la poésie, féru de littérature et de peinture est le plus modeste et le plus courtois des habitants de la ruelle du Petit-Bercail. A l’occasion du premier acte de résistance active exécuté par son second fils, de l’internement du poète et des tortures qu’il subit, l’auteur nous décrit minutieusement son évolution vers une opposition radicale et armée à l’envahisseur. Ce personnage devient ainsi le plus exceptionnel du roman, se réjouissant de l’acte superbe de son fils mort en héros en éliminant tout un groupe de soldats japonais, supportant la torture, se transformant après sa sortie de prison en guerrier indomptable qui va seul combattre l’ennemi et chercher à enrôler d’autres paisibles citoyens dans la résistance active. Il s’agit d’une figure extrême qui parcourt tout le spectre de la paix à la guerre, en venant à accomplir les coups de main les plus audacieux.
   
   Dans le registre opposé, le couple des collaborateurs qui l’ont dénoncé personnifie la pire des turpitudes, alors que Qi Ruixuan, professeur conscient de la réalité, s’efforce de soutenir sa famille sans compromission, mais souffre de ses difficultés à s’engager dans une résistance active.
   
   Naturellement, dans cette période tragique, toute cette dialectique du bien et du mal est manipulée par les occupants japonais, décrits comme inhumains, sanguinaires et stupides en même temps. La cruauté japonaise s’oppose à la civilisation plurimillénaire de la Chine, dont les habitants, à Pékin notamment, sont pris au dépourvu devant tant de violence. Lao She nous montre la diversité de cette population avec ses modestes artisans et petits commerçants qui savent rester dignes face à l’adversité. De ce point de vue, l’ouvrage rappelle les romans classiques à la Dickens, qui donnent vie à tout un peuple de misère, gagnant chichement de quoi subsister par des petits métiers. La plupart de ces personnages sont empreints d’une grande humanité, cherchant le plus souvent à aider leurs voisins et à se maintenir en vie les uns les autres. La civilisation dont ils sont issus ne leur a pas enseigné l’esprit de conquête et il est difficile pour eux d’envisager de s’organiser pour résister. De très nombreux habitants subissent donc passivement l’élimination programmée par les Japonais. Seuls quelques caractères bien trempés sont capables de s’engager dans la lutte. Néanmoins, l’auteur montre qu’au fil des huit années d’occupation, parallèlement à la dégradation des conditions de vie, un sursaut moral de la population à bout de force, victime de la famine programmée par l’envahisseur, finit par naître et se propager.

critique par Jean Prévost




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