Lecture / Ecriture
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Le pousse-pousse de She Lao

She Lao
  Le pousse-pousse
  Gens de Pékin
  La cage entrebâillée
  L'Enfant du nouvel an
  Un fils tombé du ciel
  Quatre générations sous un même toit
  Les tambours
  Histoire de ma vie
  L'homme qui ne mentait jamais
  Messieurs Ma père et fils
  Ecrits de la maison des rats

AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2008


Ecrivain chinois né en 1899, il a écrit des romans, des nouvelles et un peu de théâtre.

Ses personnages centraux sont habituellement des habitants de Pékin des classes pauvres ou moyennes.

Bien que partisan de Mao dès le début de la révolution, il n’échappa pas aux exactions de la Révolution Culturelle et sa mort dans le lac Tai Ping le 24 août 1966, officiellement attribuée à un suicide, risque fort d’être un crime des Gardes Rouges. Chose difficile à tirer au clair maintenant.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le pousse-pousse - She Lao

Il court, il court le Siang-tse
Note :

   Dans le Pékin du début de la République, au temps où l'on voit encore des chameaux dans les rues, les fêtes traditionnelles et les usages anciens voisinent avec un début de modernité : le pousse-pousse est peu à peu concurrencé par le vélo et l'automobile, mais Siang-tse reste persuadé de réussir sa vie en louant, puis en achetant un pousse-pousse. Or, les déconvenues pleuvent. Ce roman d'un échec, paru en 1936 dans une Chine en crise, accompagne la montée du sentiment révolutionnaire comme l'expriment les dernières lignes : «Lui, le malheureux, le déchu, l' "individualiste" qui croyait pouvoir réussir tout seul, quand donc serait-il enterré avec cette société cruelle et pourrie qui l'avait enfanté?»
   
   Néanmoins, loin d'être uniquement causé par "cette société cruelle et pourrie", le lent naufrage de Siang-tse est largement dû à sa psychologie, à son comportement d'entêté, de "vrai cinglé du pousse", au lieu de se mouler dans le cours des choses. Il n'accepte pas de rester employé au service d'un ménage cordial ou bien se trouve chassé pour avoir convoité la concubine de son patron.
   
   Le fait est que ses relations avec les femmes tournent systématiquement à la catastrophe. La Tigresse — fille de Quatrième seigneur, le propriétaire du garage qui ne veut pas de lui comme gendre – le séduit et le force à l'épouser. Devenu veuf, il oublie de rejoindre à temps Petite Fou-tse : elle ira se perdre dans un bordel après avoir été vendue à un militaire.
   
   La narration, classique, est finement agrémentée de descriptions du ciel, de la marche des saisons, avec la chaleur d'un été brûlant, avec l'hiver glacial que l'on affronte en portant les vêtements ouatés, avec les promesses du printemps fleuri dans une ville où les "hutong" du vieux Pékin délimité par ses portes n'ont pas encore cédé la place aux gratte-ciel et aux six périphériques.
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critique par Mapero




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Histoire de la misère ordinaire
Note :

   Replaçons ce roman dans son contexte : il a été écrit en 1936 et a fait la notoriété de l’auteur.
    C’est l'histoire d'un simple tireur de pousse qui n'a qu'un seul but dans la vie : avoir son propre pousse et se débrouiller tout seul.
   “Du premier jour où il était devenu tireur, il s’était juré de s’acheter son propre pousse et c’était encore dans ce but qu’il s’échinait chaque jour.”
   Dans le Pékin des années trente, Lao She nous plante le décor : rues obscures, logements insalubres, exploitation de l’homme par l’homme…
   
   Expert dans l'art de la description, dans son inimitable style tragi-comique, LAO She nous fait vivre le destin cruel de ce tireur de pousse. Il en profite pour émailler son récit des conflits internes qui secouent le pays, et nous donne aussi un bel aperçu de la vie populaire à la fin de l’Empire. Les prostituées y côtoient les amateurs d'opéra et les agents de police; les bandits y font bon ménage avec les honnêtes gens, les simples artisans avec les petits commerçants. Du pur Zola en un peu plus catastrophiste, mais éclairé par cette écriture légère et poétique qui permet de placer la misère au second plan …
   “La vie du pauvre ressemble à un noyau de jujube avec ses deux bouts pointus et son milieu bombé. Les deux bouts pointus, c’est son enfance et sa vieillesse démunies de tout, risquant à tout instant d’être écrasées, mises en miettes, tandis que le milieu bombé évoque sa jeunesse où la force physique lui permet de profiter quelque peu de la vie (p. 101) .”
   
   J’avais lu ce roman il y a déjà un certain nombre d’années, il m’avait laissé un sentiment de profond malaise. Est-ce le recul, un certain regard sur la ‘philosophie’ asiatique ? Toujours est –il qu’aujourd’hui, je me suis davantage attachée au style qu’à l’histoire et que mon impression est beaucoup plus positive.
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critique par Jaqlin




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Le pousse-pousse, c'est toute sa vie
Note :

   Edition sous le titre: "Le tireur de pousse"
   
   "Le Veinard" est tireur de pousse à Pékin; il est intègre, sobre, dur au labeur et n'a qu'un seul objectif en tête: économiser assez de yuan pour acquérir son propre pousse et devenir ainsi son propre patron! Le Veinard rogne sur tout pour gonfler au fil des mois et des années son petit pécule et, tout en étant bien considéré par ses compagnons de misère il est loin de partager leurs tendances de consommateurs d'alcools et de filles de joie.
   
   Il loge, quand il n'est pas engagé au mois chez un particulier, dans une chambre pour célibataire au-dessus du garage de Maître Liu et sa fille, La Tigresse. Entre les courses à travers la ville et les engagements dans les familles, Le Veinard rempli sa tirelire et parvient enfin à réaliser son rêve le plus cher: acheter son pousse et pouvoir s'enorgueillir de sa réussite, de sa belle stature d'athlète ainsi que de penser à prendre femme. Très vite, le malheur ternit l'avenir radieux qui s'offre au Veinard et même si la chance demeure une compagne discrète mais réelle, Le Veinard rencontre de plus en plus d'obstacles: entre les maisonnées désagréables où les épouses sont de vraies harpies, la concupiscence de La Tigresse qui le leurre et la surveillance policière de la famille Cao, les déconvenues se succèdent et apportent découragement et amertume. Notre Veinard tombera de Charybde en Scylla et lecteur sera le spectateur impuissant d'une vie déchue où la tristesse, la souffrance et le désespoir se disputent les lambeaux d'un rêve devenu vaine chimère. Il suit les efforts, sans cesse renouvelés, d'un pauvre hère, soumis à la dure loi d'un karma mais surtout d'une époque et d'un vent de l'Histoire, rouleaux compresseur d'une population fragile et miséreuse, en quête d'une pitance journalière qui lui permettra de voir chaque lendemain.
   
   Lao She signe avec "Le tireur de pousse" un roman social digne d'un Zola, tant le réalisme est présent; il met en scène, avec tendresse, sans pathos exagéré et un humour décapant, le menu peuple de Pékin, celui qui par sa misère apporte la richesse et l'insouciance aux castes aisées et aux puissants. Le Veinard tente de sortir de sa condition de subalterne voire d'esclave, malgré son manque d'instruction et sa grande solitude (il a perdu les siens et du quitter sa campagne pour gagner sa vie en ville). Or, la marche d'une société en bout de course (Lao She suggère à demi-mot les futurs bouleversements de la Chine), refuse, par son fatalisme et son attachement à l'ordre des choses, l'espoir d'une vie meilleure aux hommes de bonne volonté. Le héros vit ses malheurs sans être dans la capacité de faire les bons choix en raison de sa naïveté et de son absence d'éducation: le lecteur se demande, tout au long du récit, si la vie du Veinard aurait été différente s'il n'avait pas choisi cette funeste course en dehors de la ville.
   
   Lao She utilise, avec un savoureux brio, le burlesque, non seulement de la description des personnages mais aussi des situations dans lesquelles Le Veinard se retrouve pour en extraire une force romanesque où la farce côtoie le tragi-comique. Cependant, à côté d'une verve pleine d'humour, Lao She sait décrire les mille et un petits détails du quotidien (la hiérarchie chez les pousse-pousse, leurs vêtements, leurs postures ou encore les plats revigorants achetés dans les gargotes...) sans lasser le lecteur, sans oublier d'accompagner les moments les plus critiques vécus par son héros de splendides descriptions empreintes de poésie, descriptions qui participent à la dramaturgie romanesque.
   "Maintenant le ciel gris se diaprait de rouge, et les contours des arbres et des lointains se précisaient. Puis, peu à peu, le rouge se mêla au gris, formant des taches pourpres et violettes. L'horizon avait la couleur des raisins pas encore mûrs. Peu après, une teinte orange vif apparut et le coloris du ciel devint plus lumineux. Soudain, tout le paysage se détacha distinctement; la brume matinale qui couvrait l'orient se moira d'un rouge éclatant tandis que le zénith bleuissait. Puis la brume se dissipa et les rayons dorés du soleil apparurent enfin, tissant dans la trame des nuages une immense toile de feu: et les champs, les arbres, l'herbe passèrent alors du vert bleuté à un jade resplendissant." (p 38)
   
   "Les eaux des douves du Palais étaient déjà complètement gelés, et leur brillant ruban gris longeait les anciens remparts de la Cité interdite. Aucun son ne parvenait de l'intérieur des murs. Les tours de guet aux toits finement travaillés, la voûte aux reflets d'or, les grands portails vermillon et les kiosques de la colline du Belvédère semblaient demeurer en suspens dans le clair de lune. On eût dit qu'ils attendaient que retentît l'écho de quelque voix à jamais silencieuse. Un vent léger soufflait doucement, franchissant les murailles de la Cité interdite. Il effleurait légèrement les kiosque et les palais comme s'il voulait leur raconter quelque histoire secrète d'un lointain passé." (p 126)

   
   La lecture de ce roman m'a emmenée dans l'univers pittoresque, chaleureux et parfois épouvantablement tragique, du petit peuple pékinois du début du XXè siècle. Ce menu peuple, Lao She l'avait déjà admirablement peint dans "Quatre générations sous un même toit".
   "Le tireur de pousse" est un prélude à tout ce que Lao She développera par la suite: la misère crasse des plus pauvres, la hantise du lendemain, les saisons apportant leur lot de drames, la fange qui semble ne jamais décoller des pieds des masses laborieuses, la corruption, pieuvre étouffant les plus faibles, ou la richesse méprisante de certains riches.
   Il met en scène aussi les progressistes qui souhaitent voir le pouvoir être plus à l'écoute des misères du peuple et s'ouvrir un peu plus au monde moderne et se fait l'écho d'une vague qui bouleversera pour longtemps le visage, hors du temps, de la Chine.
   
   Nota Bene: la traduction de mon exemplaire n'a pas été revisitée par François Cheng et sa fille; elle date de 1985 et parfois le style m'a paru un peu lourd. Cependant, elle n'a en rien diminué mon plaisir de lire ce premier roman de Lao She!
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critique par Chatperlipopette




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Une existence de bête de somme
Note :

   Premier roman à succès de Lao She, le Pousse-pousse s’apparente au roman social par sa description du peuple de misère du Pékin des années vingt et trente et, en particulier, de la condition difficile des tireurs de pousse-pousse. Véritable document sociologique, le roman détaille les différentes catégories de tireurs : l’élite des indépendants qui possèdent leur pousse-pousse, les tireurs employés par un patron privé pour assurer les déplacements de la famille, ou les tireurs qui doivent louer un pousse-pousse à la journée auprès d’un propriétaire.
   
   Siang-tse, le héros du roman, expérimente alternativement les trois conditions. Jeune homme ambitieux, il souhaite conserver son indépendance et exercer son activité comme tireur d’élite qui transporte ses clients plus vite et plus confortablement que ses confrères grâce à sa jeunesse, sa haute stature et sa bonne condition physique. Mais les événements contrarient ses ambitions. Les conflits qui perturbent la vie dans les environs de Pékin génèrent une forte insécurité causée par les bandes armées incontrôlées qui harcèlent les commerçants et les paysans. Siang-Tse se trouve bientôt dépossédé de son pousse-pousse et contraint de recourir à un loueur.
   
   Il connaît toutes sortes de mésaventures auxquelles il réagit avec pragmatisme et bonne humeur tant qu’il croit à sa bonne étoile. Mais sa déchéance progressive le fait pénétrer dans des milieux où sa condition n’est pas toujours respectée. Il se marie à contrecœur avec une femme qu’il n’aime pas mais qui est susceptible de lui procurer certaines facilités.
   
   Lorsqu’il a tout perdu et que l’âge et la fatigue causent une perte de puissance physique, il abandonne ses ambitions, se relâche et ne pense plus qu’à tirer le plus de petits profits au moindre effort.
   
   Lao She démontre ainsi par l’exemple l’absurdité de ce mode de transport qui rend un service peu efficace aux dépens de la santé et de la vie de ses agents. Il en profite pour décrire le foisonnement de l’immense cité, les arrangements que doivent pratiquer les habitants pour survivre, les menaces qui pèsent en permanence sur la population, quelle que soit sa classe sociale. Le ton du récit exprime la forte empathie de Lao She pour ses personnages et exclut toute forme de jugement moral, quels que soient leurs arrangements plus ou moins honnêtes pour survivre.

critique par Jean Prévost




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