Lecture / Ecriture
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Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Celine

Louis-Ferdinand Celine
  Casse-pipe
  Mort à crédit
  Voyage au bout de la nuit
  Rigodon
  Féerie pour une autre fois

Louis-Ferdinand Celine est le nom de plume de Louis Ferdinand Destouches, écrivain français né en 1894 et mort en 1961.
Médecin de formation, il bouleverse la littérature par son style totalement novateur et sa vision pessimiste du monde. Ayant collaboré avec les nazis et même publié des pamphlets antisémites durant la seconde guerre mondiale, il doit fuir à la Libération et sa carrière est stoppée. Il reviendra en France en 1951 et ses livres seront à nouveau publiés.

Isabelle Bunisset lui a consacré un roman, et Christophe Malavoy, une bande dessinée.

Voyage au bout de la nuit - Louis-Ferdinand Celine

Inimitablement sombre
Note :

   On m'avait dit qu'il fallait un courage extraordinaire pour lire ce livre.
   On m'a dit que je n'arriverais jamais à le finir.
   On m' a aussi dit que ça ne valait pas le coup de le lire.
   Tant que je me suis lancée dans ces 505 pages écrites en tout petits caractères, la mort dans l'âme et uniquement pour montrer aux autres que j'étais capable de le lire et de le finir plus que pour mon propre plaisir personnel.
   
   Alors certes, c'est un livre difficile. Ainsi, si vous êtes débutants ne le lisez pas.
   D'ailleurs, non seulement c'est un livre difficile à lire, mais aussi à commenter. Mais pourtant, j'ai quand même très envie de le faire, même si je suis une débutante moi aussi en terme de commentaires de lectures.
   
    Le style de Céline est inclassable, unique, novateur. Bien sûr, il faut s'y faire. C'est d'ailleurs pour ça que les quelques premières pages passent difficilement. Mais une fois qu'on s'y est fait, on ne peut que l'apprécier. En effet, le dureté et le langage cru cachent une langue absolument sublime, subtile et surtout inimitable.
   
    On a ici affaire en quelque sorte à une autobiographie romancée de l'auteur même si celui-ci s'en défend. Ayant vu beaucoup de choses difficiles dans sa vie, Céline nous livre forcément un livre très sombre. Si vous êtes donc en profonde dépression choisissez un ouvrage plus joyeux. Il n'empêche que cela rend le roman extrêmement intéressant. Même si je ne suis pas du tout admiratrice de l'être humain qu'était Céline je suis forcée de lui reconnaître un talent certain pour la description des malheurs du monde vus ici sans aucun chichi. On est même parfois terrifiés par certaines tournures de phrase ou par certains évènements, effet remarquable de la part d'un auteur.
   
    (Dieu que c'est dur de commenter ce livre)
   
    Contrairement à ce que beaucoup racontent, ce livre n'est pas ennuyeux. Au contraire, on s'ennuie très rarement, les tragédies humaines décrites nous interpellent.
    Les personnages sont remarquablement bien construits.
   
    Qu'est-ce que je reproche à "Voyage au bout de la nuit"?
   Premièrement, l'idéalisme de ma jeunesse a tendance à être agacée par cette vision noire et nihiliste du monde.
   J'avais dit qu'on s'ennuyait très rarement. C'est le "très rarement" qui ici pose problème. Les passages où l'on n’accroche pas sont très rares mais malheureusement assez longs. Le livre met également du temps à bien démarrer.
   Enfin, il y a un je-ne-sais-quoi malsain que j'ai du mal à cibler qui me gêne dans ce livre.
   
    Mais c'est tout de même un livre à lire. Pourquoi? Je ne vais pas vous faire une analyse détaillée et complète du livre, d'une part parce que je n'ai pas le niveau littéraire pour ça et d'autre part parce que vous pourrez la trouver partout ailleurs. La principale raison c'est que c'est un style unique que le style célinien. Quand on finit ce livre, on se dit "whaouh" tant il représente une claque. Qui le lira, verra.
   
    Quoi qu'il en soit, "Voyage au bout de la nuit" est incontestablement un bon livre. Très bon même. Mais il faut le mettre dans les mains de lecteurs expérimentés.
    ↓

critique par Moineau




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Kaléidoscope
Note :

   Normalement, un voyage au bout de la nuit se terminerait par … l'aube, l'arrivée de lueurs, d'espoirs… Ici, la nuit n'est pas vraiment la nuit, et au bout de cette non-nuit ce n'est pas non plus l'aube. Non, on a plutôt affaire à une espèce de kaléidoscope.
   Car si l'ouvrage est incontournable, magistral, chef-d'oeuvresque, ce n'est pas par sa construction qu'il brille de mille feux.
   
   Presque Céline nous ferait une simili-invention du roman à épisodes tant les premières parties pourraient être disjointes les unes des autres: Bardamu à la guerre, Bardamu à l'arrière, Bardamu en psychiatrie, Bardamu en Afrique, Bardamu à New York puis, et ça devient plus lié, Bardamu à Rancy. Non, Céline n'a pas, sur ce coup-là, maîtrisé la conception de son roman! Ce côté «Tintin au Congo», «Tintin en Amérique», déjà évoqué par d'autres, me paraît, à moi, un peu curieux.
   
   Cette réserve mise à part, reste l'énorme talent d'écriture de Céline. Ce souffle qu'il fait passer en permanence, une véhémence mise au service de son scepticisme quant aux qualités de l'être humain. C'est sûr que son postulat de base n'est pas que, livré à lui-même, l'homme serait naturellement bon. On est loin de Rousseau!
   
   J'ai l'impression que Céline voudrait avoir foi en l'homme mais que, définitivement, par nature ou expériences successives, il n'a pu que constater la chiennerie (comme il dirait) de la nature humaine, et se résoudre à n'y voir que cela.
   
   «Et quand je serai mort, est-ce l'honneur de ma famille qui me fera ressusciter? … Tenez, je la vois d'ici, ma famille, les choses de la guerre passées… Comme tout passe… Joyeusement alors gambadante ma famille sur les gazons de l'été revenu, je la vois d'ici par les beaux dimanches… Cependant qu'à trois pieds dessous, moi papa, ruisselant d'asticots et bien plus infect qu'un kilo d'étrons de 14 juillet pourrira fantastiquement de toute sa viande déçue… Engraisser les sillons du laboureur anonyme c'est le véritable avenir du véritable soldat! Ah ! Camarade! Ce monde n'est je vous l'assure qu'une immense entreprise à se foutre du monde! Vous êtes jeune. Que ces minutes sagaces vous comptent pour des années! Ecoutez-moi bien, camarade, ...
   .../...
   Je vous le dis, petits bonshommes, couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c'est qu'ils vont vous tourner en saucissons de bataille… C'est le signe… Il est infaillible.»

   
   Ce qui est fascinant chez Céline, c'est sa philosophie de la vie et son art oratoire véhément, qui bouscule tout, qui emporte tout. Cet homme était entier, c'est une évidence. Et bon choix fait, ou mauvais choix, capable d'assumer jusqu'au bout ses convictions ancrées sur le socle de ses certitudes. Certainement pas un misanthrope, plutôt un grand blessé de la vie qui ne voyait plus que la petitesse de la vie. Et c'est vrai qu'elle peut être petite. Parfois et par certains côtés.
   Pourquoi n'ai-je pu m'empêcher, le lisant, de songer à «Belle du seigneur» d'Albert Cohen? La même évidence, sans pouvoir clairement l'expliquer, d'être face à un monument. D'en agripper des pans pour progresser, sans jamais tout saisir, sans pouvoir vraiment se l'approprier. Mais, comme au sommet d'une falaise, d'être parvenu au sommet en utilisant une voie. Une voie à côté d'infinies d'autres possibles.
    ↓

critique par Tistou




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Distinguer l'œuvre de son auteur
Note :

   C'est l'histoire d'un chef-d'oeuvre absolu de la littérature. Et c'est là que le bât blesse: son auteur pourrait probablement être exécrable, il a quand même digéré une existence de chair et de sang, de souffrance et d'abandon, de douleur et d'absurdité. C'est un voyage qui se passe dans la tête. La nuit, c'est le monde, le monde en pleine ébullition du début du XXème siècle. A l'aube d'un monde de tortures et de terreurs, le parcours de Bardamu porte en lui les germes de l'absurdité du monde qui éclora quelques années plus tard.
   
   Je n'ai aucune idée de ce qui a pu être dit sur Céline, de toutes les analyses qui ont pu être faites sur son roman. Ce que je vois quand je lis Céline, c'est une prose explosive, raffinée et brûlante à la fois, entre les enfers et le paradis, une écriture qui vient des tripes et pas seulement celles de l'auteur, mais toutes celles de l'humanité. Car pour écrire ce livre, pour lire et comprendre, avaler, absorber, ce livre, il faut être à l'écoute de l'humanité, celle qui souffre et qui nous regarde avec ses yeux pourris, pour nous dire à quel point nous sommes pourris et misérables. Et quand on fouille dans cette pourriture, à force de remuer, on finit par trouver.
   Car sous ces litres de fanges, Céline nous laisse entrevoir l'espoir, le nécessaire espoir, et même si personne n'y croit plus, si personne ne veut plus y croire, tout ce monde-ci n'est pas vain, toute cette nuit n'est pas sans espoir. Il est évident qu'au bout de la nuit, il y a l'aube, mais quelle aube? Celle des camps de concentration? Celles des bombes nucléaires? Celles de l'exploitation des richesses par les grandes puissances, ces colons qui agissent à visages masqués?
   
   Malgré l'absurdité du monde, tel qu'il est vu par Céline, tel qu'il est réellement, je ressens derrière chaque lueur dans ce livre, les éclats de l'aube que Céline aurait voulu, un éternel recommencement, auquel s'ajoute la conscience collective, plus important que tout le reste. Le monde n'est pas sans espoir, après la nuit, viendra la lumière. Fiat lux.
   
   Pour être honnête, il m'a fallu presque un an pour terminer ce livre. Mais c'est sans conteste le livre le plus marquant de cette année et peut-être même de ces dernières années. En faisant abstraction de tout ce qui a pu être dit sur l'auteur et de tout ce que Céline aura pu faire, je trouve qu'il y a indéniablement du génie dans chaque paragraphe de ce livre.
   
   Un génie de la littérature pour moi.
    ↓

critique par Julien




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Traumatisme et conséquences
Note :

   Faut s’y lancer, c’est un petit pavé tout de même. Faut y rentrer, c’est pas du tout cuit non plus. Ça faisait un moment que j’avais envie de le faire, ce voyage, mais que je remettais.
   
   C’est l’histoire narrée par lui-même de Ferdinand Bardamu, jeune homme, français, engagé dans la guerre de 14. Le livre s’ouvre par l’expérience traumatisante de la guerre vécue et analysée par ce dernier. Dès le démarrage, le ton est ironique voire sarcastique. Plein de haine et de justesse face à l’ignominie et à l’injustice inhérentes aux temps de guerre.
   
   Du front de guerre, nous passons à l’arrière avec un Bardamu perturbé et divaguant. Puis direction l’Afrique vers un pays en colonisation. Puis suivra l’Amérique et son environnement vécu comme sauvage. Enfin retour en banlieue parisienne dans la deuxième moitié du livre avec un crochet par Toulouse. Voilà pour le voyage.
   
   Témoignage brut et virulent sur la vie somme toute solitaire et déboussolée d’un jeune homme. Récit initiatique semé d’épreuves plus ou moins réelles, plus ou moins fantasmées… Bardamu fait des rencontres. Il y a la récurrente avec son double diabolique Robinson qui vit la même épopée en parallèle et fait des choix de vie plus critiquables. Puis il y a les ponctuelles, féminines d’abord Lola, Musyne, Molly, Madelon et enfin Sophie et masculines ensuite Parapine, Baryton, Grappa… Je les cite parce que ces noms évoquent chacun une humanité passée au scanner du regard sans complaisance du narrateur héros.
   
   Premier étonnement à la lecture pour moi. Ce livre, c’est d’abord un style très oral, très parler vulgaire, sans concession :
   « Voilà comment qu’ils m’ont traité les copains. Ils m’horripilaient tous à la fin ces ratés, ces enculés, ces sous-hommes. "Foutez-moi le camp tous! que je leur ai répondu; c’est la jalousie qui vous fait baver et voilà tout! S’ils me font crever les Américains, on le verra bien! Mais ce qu’il y a de certains, c’est que tous autant que vous êtes, c’est rien qu’un petit four que vous avez entre les jambes et encore un bien mou!"
   C’était envoyé ça! J’étais content!»

   C’est aussi la fièvre d’un vie poussée vers l’aventure:
   « Ainsi passèrent des jours et des jours, je reprenais un peu de santé, mais au fur et à mesure que je perdais mon délire et ma fièvre dans ce confort, le goût de l’aventure et des nouvelles imprudences me revint impérieux. A 37° tout devient banal.»

   C’est également un témoignage:
   « J’étais aux prises ici pour ma part avec un torrent de sensations inconnues. Il y a un moment entre deux genres d’humanités où l’on en arrive à se débattre dans le vide.»
   
   « En somme, tant qu’on est à la guerre, on dit que ce sera mieux dans la paix et puis on bouffe cet espoir-là comme si c’était du bonbon et puis c’est rien quand même que de la merde.»

   
   Au final, une lecture pas toujours facile (du style «les bienveillantes» pour ceux qui l’ont lu) avec des passages plus ou moins clairs mais une lecture qui restera en raison d’ une sincérité dans le discours qui fait réagir, qui interpelle… Un témoignage sur la souffrance de vivre… Une explication de l’incompréhension que l’on peut avoir du monde.
   « Moi j’étais parti dans une direction d’inquiétude. On prend doucement son rôle et son destin au sérieux sans s’en rendre bien compte et puis quand on se retourne il est bien trop tard pour en changer. On est devenu tout inquiet et c’est entendu comme ça pour toujours.»

   ↓

critique par OB1




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Plongée dans les ténèbres
Note :

   Que peut-on encore écrire sur de telles institutions? Autant disserter des heures autour des Liaisons Dangereuses, palabrer encore et encore du Rouge et du Noir, décortiquer le moindre chapitre des Misérables ou encore passer au peigne fin l’Assommoir. Mais je tente le pari qu’il existe encore quelque part quelqu’un ou quelqu’une qui n’a pas encore ouvert cet incontournable descente aux enfers. Descente? Pas vraiment. Ici, ce n’est pas une déchéance comme chez Hamsun (la Faim), mais bien un croupissement dans la mare nauséabonde de l’humanité.
   
   Le (anti)héros narrateur part à la guerre, la tête pleine d’illusions. Il n’est pas le seul. Là, il rencontre l’ignominie et, accessoirement un compagnon, Robinson, qui sera le fil rouge de son errance à travers le monde. Car Ferdinand va voyager. Blessé, il s’enfuit aux colonies, dans une Afrique corrompue et pourrissante d'où il rentre, malade, sur une galère, en direction du nouveau monde. Mais, à New-York, la ville verticale, ce n’est pas mieux. Il croise Lola, puis Molly, une gentille fille. Mais Ferdinand n’est décidément pas doué pour le bonheur. Le rêve américain est une illusion. Sans le sou, il rentre à Paris poursuivre des études de médecine. Il deviendra un médecin de seconde zone en banlieue où ses clients mettent un point d’honneur à ne jamais le rémunérer. La conclusion logique de cette dégénérescence aboutit inévitablement dans un asile psychiatrique qui n’en porte pas le nom.
   
   Pourriture, putréfaction, corps infectés et chairs en décomposition, société à la dérive, lâcheté du personnage principal, esprits décrépis, morale faisandée, tout un monde qui se noie dans la longue nuit qui n‘en finit pas de s’épandre sur les hommes, comme dans un tunnel. Mieux : un puits. Pessimisme érigé en manière de vivre. On n’en sort pas. Pourtant on aimerait y croire. A chaque rebondissement, on se dit que ce n’est pas possible, qu’une issue est possible. Non. L’épuisement guette.
   
   Publié en 1932, on comprend aisément cette lassitude. La grande guerre a laissé des blessures béantes qui ne se refermeront pas, contrairement à celles du corps que la médecine peut encore soigner. Bien que.
   
   L’empire colonial Européen est en pleine déliquescence, l’ancien monde s’effondre et l’Amérique, flambante, n’est qu’un miroir aux alouettes. Enfin l’espoir de la psychiatrie ne se réalise pas.
   
   Céline sait manier la langue française. Il nous gratifie de superbes paragraphes, mais, car il y a un mais, pourquoi ce parti pris d’un langage populaire? Des phrases lourdes comme des enclumes par répétition de pronoms (c’est ma vie à moi), l’utilisation abusive du pronom relatif "que" comme des rafales de mitraillette, une sorte d’argot sous-jacent. Il n’est pas nécessaire de parler prolétaire pour dépeindre le peuple. Au final, ce qui devrait être une balade devient un chemin de croix. La lecture en est laborieuse, hachée, un vrai supplice. Peut-être (surement) est-ce voulu pour amener le lecteur dans cet état d’esprit nauséeux qui va si bien pour cette traversée (non : cela implique qu’il existe une issue), plutôt cette chute dans la longue nuit dont on ne sort jamais.

critique par Walter Hartright




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