Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

La route de Cormac McCarthy

Cormac McCarthy
  Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme
  La route
  Un enfant de Dieu
  L'obscurité du dehors
  Méridien de sang
  Le gardien du verger

Cormac McCarthy est un écrivain américain né en 1933 à Providence (Rhode Island).

La route - Cormac McCarthy

Toute l’humanité
Note :

   L'humanité de mon titre, c'est celle que représentent les survivants et c'est également celle dont relèvent les sentiments mis en oeuvre dans ce roman.
   
   On parlait tellement de ce livre que j’ai fini par avoir vraiment envie de le lire. Au premier abord, je m’étais déclarée «pas intéressée» car ce qu’on en disait m’avait plutôt donné l’image d’un roman de sciences fiction, post-cataclysme final et, après avoir dévoré des dizaines de bouquins de SF à une certaine période de ma vie, c’est un genre dont je me suis totalement détournée, pour le moment du moins.
   Mais je continuais à en entendre les louanges, il a eu le prix Pulitzer du roman en 2007 et il a finalement fallu que j’aille voir par moi-même cet auteur dont j’ignorais tout et ce livre dont je ne savais rien.
   Bien m’en a pris. C’était un 5 étoiles.
   
   En une phrase comme en mille : Le décor est très simple, n’hésitons pas à dire "dépouillé", les personnages peu nombreux, la portée humaine et philosophique infinie, son expression quasi parfaite.
   
   Le décor : la terre Une terre totalement stérilisée, couverte d’une épaisse couche de cendre grise et envahie par un froid mortel. Toute forme de vie a été détruite à sa surface, on ne sait pas exactement comment, mais du fait des hommes, seuls quelques humains survivants errent de ci de là, à la recherche de rares nourritures car rien de comestible n’est plus produit ni par les hommes ni par la nature.
   
   Les personnages : principalement un père et son jeune fils (dont nul ne sait l’âge exact) incessamment en marche vers un "Sud" indéterminé où ils espèrent qu’il fera moins froid. Ils marchent sur ce qui reste des grandes autoroutes d’autrefois, poussant un caddie qui contient leurs maigrissimes richesses : quelques couvertures humides, au mieux un peu de nourriture et quelques jouets.
   Ils croisent, du plus loin qu’ils le peuvent, d’autres survivants, chez lesquels l’humanité révèle souvent ce qu’elle peut avoir de pire. Les autres humains sont leurs seuls prédateurs, mais cela est bien suffisant pour que leur simple survie d’un jour sur l’autre tienne du miracle. Et ils marchent.
   
   Leur existence prolongée ouvre les champs de toutes les questions que la philosophie a pu être amenée à poser. D’un bout à l’autre, dans mon esprit, la question principale a été "Pourquoi ?" Pourquoi vivre ? Dans quel espoir ? Et si sans espoir et sans plaisir, pourquoi tout simplement? Pour chacun, la réponse est l’autre.
   Ces deux personnages se raccrochent encore à une notion de bien et de mal à laquelle la plupart des autres ont renoncé. Qu’est-ce que le bien, qu’est-ce que le mal, ils le savent presque toujours clairement, surtout l’enafnt. Et même, trouvent réconfort dans une vague image d’un dieu qui continuerait à les observer. Ils prouvent enfin que l’amour existe, au moins celui, primaire et viscéral, du géniteur pour son petit.
   
   L’écriture est remarquable. C’est ma première rencontre avec les textes de Cormac McCarthy et je suis tout à fait admirative. Une langue très riche au vaste champ sémantique, une capacité remarquable à créer l’empathie, une maîtrise que je n’ai pas une seule fois trouvée en défaut.
   
   Pour la trame, évidemment, c’est un postulat romantique de base. On peut discuter sa vraisemblance qui pourtant n’est pas si discutable que cela. Bien sûr, si quelques hommes survivaient à un cataclysme, quelques animaux et quelques plantes y survivraient aussi. Mais sans doute que les humains mourant de faim les auraient alors dévorés, mettant le point final à leur éradication, et l’on se retrouverait bien dans la situation décrite : vraiment désespérée. Bref, rien d’impossible.
   
    C’est un livre qui oblige ses lecteurs à se lancer dans de longues discussions, réflexions et supputations. C’est fascinant.
   A lire absolument
   
   PS: Elu Meilleur livre étranger de l'année 2008 par Lire
   ↓

critique par Sibylline




* * *



La longue marche
Note :

   J’ai trouvé la critique de Sibylline tellement juste et le roman tellement bien analysé que j’ai tout d’abord pensé qu’il n’y avait rien à y ajouter.
   
   Puis comme j’ai vraiment beaucoup aimé ce livre, je voulais faire partager 2 ou 3 éléments auxquels j’avais été particulièrement sensible :
   
   Tout d’abord, j’ai trouvé l’atmosphère du récit extrêmement forte et tendue. Cela tient en partie au fait que nous ignorons tout du cataclysme qui a provoqué la catastrophe et depuis combien de temps il a eu lieu. Puis la description minutieuse des paysages, et de toutes choses, en grisaille poussiéreuse ainsi que cette espèce de course contre la montre pour aller toujours plus loin plus au sud de ces deux personnages que sont «l’homme» et l’enfant, jamais nommés, procurent au lecteur une tension inquiète. Ce dernier est tenu en haleine d’un bout à l’autre par un fil ténu qui l’attache à ces deux protagonistes de façon quasi hypnotique et empathique.
   
   On a l’impression qu’ils suivent une quête peut-être imaginaire due à leur instinct de survie. Mais est-ce bien une quête ? Et un instinct de survie ?
   
   Par ailleurs, j’ai pensé que les dialogues, ou plutôt les échanges verbaux, sont tout à fait étonnants et contribuent à déconcerter le liseur. Des petites phrases courtes ne disent que l’essentiel, et parfois même un mot suffit pour qu’ils se comprennent. De ce chassé croisé de paroles, des pensées personnelles s’échappent et une grande connivence et une grande intimité apparaissent entre le père et le fils. Ce qui tient le lecteur à distance. Il se sent extérieur et ne comprend pas toujours leur sens. Car la conversation n’a plus lieu d’être et d’entrée de jeu nous sommes prévenus :
   «On parlait de le mort autrefois, dit elle. On n’en parle plus à présent.
   Et pourquoi ?
   
   Je n’en sais rien.
   
   Parce qu’elle est ici. Il ne reste plus de sujet de conversation.»

   
   La conversation c’est la vie, c’est l’échange avec les autres, cela permet la transmission. Mais là qu’y a-t-il à transmettre ?
   
   Le troisième point qui m’a paru contribuer à l’étrangeté du roman, c’est le manque quasi total de personnage féminin.
   
   Cela est très significatif car le féminin est le symbole de la vie par la maternité, et ici la vie n’a plus sa place ou pratiquement plus.
   
   A quoi cela sert d’engendrer quand il n’y a plus d’espoir, mais est-ce que l’homme peut arriver à survivre sans espoir ? Et dans de telles conditions l’homme peut-il encore espérer ?
   
   C’est un livre magnifique qui pose toute une série de questionnements et porte en lui un vaste champ de réflexions.
   ↓

critique par Francès




* * *



Les cendres
Note :

   Depuis combien de temps marchent-ils sur cette route ? Devant eux ils poussent un vieux caddie rempli d'objets nécessaires à leur survie : nourriture, couvertures... Autour d'eux tout n'est plus que cendres. Le monde que nous connaissons n'est plus. Il a disparu dans ce qui apparemment ressemble à un conflit nucléaire. Tout est calciné, il n'y a plus ni végétation ni animaux. Les jours sont courts, sous un ciel gris et bas que ne perce pas la lumière du soleil. Le froid s'est installé en un hiver perpétuel. Alors l'homme et son fils marchent vers le Sud, vers la mer. Là, peut-être trouveront-ils un peu plus de chaleur, un peu plus de lumière, quelque chose aussi qui puisse ressembler à une ébauche de civilisation ?
   
   C'est leur voyage que nous décrit Cormac Mc Carthy dans ce très beau roman dépouillé à l'extrême. Pas de grands effets spectaculaires dans ce récit que l'on pourrait rapidement et distraitement ranger dans la catégorie Science-Fiction en oubliant que le texte de Mc Carthy est bien plus que cela et qu'il transcende les codes du genre.
   
   À travers l'odyssée d'un homme et de son fils au sein d'un monde ravagé, c'est la condition humaine mise à nu qui nous est proposée ici. Tous les artifices de la civilisation ont disparu. Ne restent pour les survivants que quelques préoccupations devenues primordiales pour survivre dans cet enfer glacé : se protéger du froid et de l'obscurité, manger et éviter d'être mangé. Voici donc ces hommes d'un futur plus ou moins proche contraints à renouer avec les instincts et les peurs de leurs lointains ancêtres de la Préhistoire. Les voici réduits à faire un choix, celui d'incarner le gibier et de garder en eux une étincelle d'humanité, ou de devenir des prédateurs et de renoncer à tout ce qui fait d'eux des êtres humains. Beaucoup ont opté pour cette seconde solution et l'homme et son fils devront se montrer extrêmement prudents pour échapper à l'anthropophagie des autres survivants.
   
   C'est donc une humanité réduite à ses plus élémentaires besoins, à ses plus rudimentaires préoccupations qui nous est présentée ici par Cormac Mc Carthy, une humanité moribonde qui devra faire le choix entre l'auto-dévoration qui mènera inéluctablement à l'extinction finale, et la préservation de celles et ceux qui pourront assurer l'avenir de l'espèce.
   
   L'homme et son fils se sont rangés du côté de la préservation de l'humanité contrairement à ceux qui ont fait le choix d'une satisfaction immédiate de leur appétit au détriment de l'avenir de tous. En cela, le roman de Mc Carthy est une métaphore de notre moderne société de consommation qui dévore peu à peu le monde en oubliant que c'est finalement son propre corps qu'elle ingère, et qu'à l'instar du bûcheron qui scie la branche sur laquelle il est assis, la chute sera fatale.
   
   C'est aussi la métaphore du choix que chacun d'entre nous est appelé à faire un jour ou l'autre dans sa vie, celui de devenir un prédateur, (ceci de manière symbolique ou non) ou celui de préférer subir les injustices et la cruauté des autres plutôt que d'en devenir l'instigateur.
   
   C'est donc de la condition humaine que nous parle Cormac Mc Carthy dans «La Route», un roman d'une sobriété et d'une concision extraordinaires, un testament, un cantique pour une humanité moribonde.
   
   Cette odyssée d'un homme et de son enfant au milieu des cendres de la civilisation, dans un monde retourné à la barbarie, au sein d'une nature calcinée, apporte pourtant, dans cet univers de noirceur, un bref éclat de lumière et une vague lueur d'espoir. Le récit, lent et dépouillé, austère parfois, ainsi que les dialogues échangés entre le père et le fils, simples mais essentiels, apportent une dimension d'universalité à cette histoire et lui confèrent le statut d'un classique de la littérature.
   
   Avec «La Route», Cormac Mc Carthy nous démontre une fois de plus qu'en littérature la qualité n'est pas nécessairement dans l'excès, la profusion et le clinquant, mais bien plutôt dans la simplicité, le non-dit et la sobriété. Un grand roman.
   ↓

critique par Le Bibliomane




* * *



Mon livre préféré de 2008
Note :

   Un homme et son fils sur une route. Ils avancent vers le sud en poussant un caddie qui contient toutes leurs richesses, "chacun tout l'univers de l'autre". Autour d'eux il n'y a plus rien : plus de couleurs, plus d'animaux, plus de végétation, juste "les cendres du monde défunt". Et plus grand monde. Pourtant, l'homme et l'enfant sont aux aguets, le revolver toujours à portée de main. C'est que les quelques survivants de ce monde post apocalyptique ne sont pas tous bien intentionnés: souvent organisés en bandes, ils ont choisi de manger leurs semblables pour survivre. Choix ultime, régressif et barbare que l'histoire de l'homme et son fils explicite. Il n'y a plus rien à manger nulle part, les maisons ont toutes été pillées depuis longtemps, rien ne pousse et plus aucune activité industrielle n'a survécu à la mort de la Terre. Que s'est-il passé? On ne le saura pas, on ne peut qu'imaginer. Et redessiner de façon assez floue l'histoire de cet homme, à travers quelques souvenirs: une femme, un enfant à naître, une catastrophe… et un seul but: survivre pour son fils. Il est son nord, son sud, son est et son ouest, il est celui qui sait, celui qui doit répondre à toutes les questions ("Est-ce qu'on est les gentils papa? Est-ce qu'on va mourir?" ). Il veut l'emmener vers le Sud, plus pour avoir un but que par conviction. Car pourquoi continuer à marcher ? Pourquoi continuer à marcher puisque le monde est mort ? Parce que tant qu'on est vivant sur la Terre il faut continuer à vivre. Malgré la violence du monde, ne jamais abandonner. Et parce que tant qu'il y a quelqu'un qui vous aime, il faut vivre.
   
   Le portrait de ce père qui survit pour son fils est absolument grandiose. Il est prêt à tout pour lui, même à le tuer pour qu'il ne se fasse pas bouffer par d'autres hommes. Il est son unique raison de vivre mais aussi peut-être son unique raison de ne pas sombrer lui aussi dans la barbarie. Il incarne l'humanité aimante et souffrante qui boit la coupe d'amertume jusqu'au sacrifice tout en sachant qu'il permet ainsi à son fils de vivre. Les références s'imposent: jamais un père et son fils n'avaient formé un tel tout.
   Malgré la violence de certaines idées, l'auteur ne donne jamais dans le sanguinolent: la force de quelques scènes choc (comme la découverte d'un garde-manger humain vivant) réside dans l'évocation de l'horreur plutôt que dans sa représentation.
   
   L'écriture de McCarthy est extrêmement sobre, les dialogues rares, la ponctuation quasi absente. S'il n'y a pas d'explications c'est que le lecteur n'a pas besoin de comprendre mais de ressentir. Peu importe ce qui a conduit le monde à la catastrophe, nous n'avons pas affaire à un roman de mise en garde écologique. L'important est de savoir pourquoi survivre dans un monde qui ne veut plus de vous. L'homme n'a plus sa place sur Terre et pourtant il veut continuer à être au monde, par amour. Les hordes de survivants anthropophages veulent vivre elles aussi, par haine du monde qui les a réduites à l'animalité. Alors que Dieu a déserté sa création, alors que l'homme a signé la fin des utopies, ne reste-t-il plus que deux voies: la barbarie ou l'amour? Autres interrogations: l'homme peut-il supporter d'être le dernier être vivant sur Terre? Le mérite-t-il? Pour que les gentils existent, doit-il y avoir des méchants?
   
   Sur la route il y a la peur, le froid, la faim, la violence, la mort. Et dans le cœur d'un père, il y a l'amour. L'amour qui donne vie et espoir malgré l'imperfection et la fragilité: "Je te demande pardon. Tout mon cœur est à toi. Il l'a toujours été. Tu es le meilleur des garçons. Tu l'as toujours été. Si je ne suis plus ici tu pourras encore me parler. Tu pourras me parler et je te parlerai. Tu verras".
   
   L'adaptation cinématographique est d'ores et déjà prévue, avec Viggo Mortensen dans le rôle du père.
   ↓

critique par SBM




* * *



Hemingway puissance 10
Note :

   Dès le début de "la route", on a l’impression d’être en terrain connu. Dès la première phrase, on pense à Hemingway, celui du début de "Pour qui sonne le glas", avec un homme couché qui guette des ennemis. Puis avec la lecture du premier dialogue entre ce père et ce fils qui fuient dans un monde hostile, tout se confirme, on est chez Nick Adams dans le Michigan.
   
   Seulement, chez McCarthy, il ne s’agit pas de se construire par rapport au monde sauvage, le monde est devenu sauvage car détruit de fond en comble jusqu’à la végétation, aux bâtisses tordues où tout n’est que grisaille de ruines et de cendres, probablement après une apocalypse nucléaire ou un cataclysme naturel. Que doit faire l’homme sans la nature, en proie aux quelques survivants qui se distinguent entre «les bons types» et «les méchants» («the bad guys and the good guys»)? Le père et son fils – dont on ne connaîtra jamais le nom ainsi que l’on ne connaitra pas l’endroit exact où ils se trouvent ni pourquoi ils en sont là ou si peu, ce qui rajoute à l’angoisse sourde– vont donc, à cause d’un hiver rigoureux, descendre à pied vers le sud, traînant derrière eux un chariot rempli de l’essentiel, comme des clochards de l’enfer. Car ils traversent l’enfer où l’on rencontre beaucoup de «méchants» qui versent dans le cannibalisme et le meurtre pour leur survie et la route devient vite une allégorie de la vie et de ses embûches. On pourrait penser que l’allégorie est facile si le narrateur ne gardait toute cette froide distance faite de mots d’une grande simplicité, encore une fois il s’agit d’aller à l’essentiel et ne narrer que des faits. Pas d’introspection psychologique mais des dialogues courts, des rêves enfouis, de vagues résurgences du passé… Le style est sec, la phrase coupée au cordeau. Mc McCarthy a bien compris la leçon de «Papa» Hemingway: ne garder que la face immergée de l’iceberg.
   
   Ici il ne s’agit plus de construire le monde où tout est à faire comme aux temps préhistoriques mais de survivre sur les ruines de l’ancien où l’homme a déjà vécu longtemps, témoins cet abri antiatomique, ces boîtes de conserve, ce bateau abandonné ou ce pistolet que l’homme tient encore, ces villes détruites, ces maisons pillées. On a l’impression de traverser un tunnel qui n’en finit pas, en caméra subjective, tremblant pour les protagonistes à chaque pas dans la fatigue le noir et le froid. McCarthy a imaginé ce qu’il pourrait sortir d’un monde détruit où les hommes «les bons» doivent garder ce feu intérieur aussi difficile à entretenir que tous les feux de camp confectionnés par ce père aimant. Seule petite critique: je trouve la fin un peu faible après toute cette puissance de feu! Mais ça n’empêche que cela reste un grand livre que j’ai aimé de bout en bout.
   
   Quant à la lecture elle-même, certains diront qu’ils étaient fascinés au point de ne plus lâcher le livre, je dirai que le fait de le lire par à coups permet des pauses qui me semblent bienvenues dans ce concentré abrupt de tension. Chacun sa façon de voir mais il faut le lire.
   ↓

critique par Mouton Noir




* * *



Juste après la fin
Note :

   Prix Pulitzer, ce qui n’est pas rien vraiment. «La route» n’est pas à recommander à des lecteurs fragiles ou craignant le cafard. Car la lecture de «La route» donne le cafard. Un cafard profond et irrémédiable, sans espoir et désespérant (ça veut dire à peu près la même chose, non !).
   
   C’est que Cormac McCarthy nous installe de plain-pied dans l’après- … apocalypse ( ?), évènement en tout cas qui a quasi rayé de la carte de la Terre l’espèce humaine, un peu à l’instar de «Colère» de Denis Marquet. Sauf que là où Denis Marquet se penche surtout sur l’avènement de l’évènement, Cormac McCarthy en prend acte et se fiche bien de savoir pourquoi –comment. Sauf aussi que Cormac McCarthy prend le parti de l’écriture quand Denis Marquet est tout à la relation d’une histoire, d’une théorie.
   
   « De l’autre côté de la vallée la route passait à travers un brûlis totalement noir. A perte de vue de chaque côté de la route des troncs d’arbre carbonisés amputés de leurs branches. La cendre volante se déplaçant au-dessus de la route et dans le vent le grêle gémissement des fils morts tombant comme des mains flasques des poteaux électriques noircis. Une maison incendiée dans une clairière et au-delà une étendue grise et nue d’anciens herbages et un remblai de boue rouge à vif où un chantier routier gisait à l’abandon. »
   
   Vous en revoulez? C’est à satiété le propos martelé et martelé par McCarthy. On résume: fin du monde passée, tout est brûlé, noyé sous la cendre (ça c’est pour la tonalité générale), quelques survivants; un père et son fils que nous allons suivre au gré de leurs pénibles pérégrinations, et malheureusement quelques autres êtres humains, plus ou moins organisés, uniquement préoccupés de leur survie et surtout pas de celle des autres. Un véritable bonheur!
   
   Le style est à l’unisson : épuré à l’extrême, sans fioritures, noyé lui-aussi sous la cendre du désespoir. Et le livre constitue, par delà cette épouvantable histoire, des pistes de réflexion innombrables. Ce n’est certainement pas pour l’histoire que Cormac McCarthy a eu le prix Pulitzer, une histoire somme toute déjà de nombreuses fois racontée, non, pas pour l’histoire mais pour la philosophie, les paraboles sans cesse déployées au fil du roman.
   ↓

critique par Tistou




* * *



Odyssée sans espoir
Note :

   Au "Masque et la Plume", il y a quelque temps, j’ai entendu des lettres d’auditeurs qui se plaignaient qu’on faisait tout un flan de "La Route" de McCarthy, alors que ce bouquin n’était pas le meilleur de l’auteur et qu’on s’y ennuyait beaucoup. Je me suis demandé si ces lecteurs blasés avaient dépassé la première cinquantaine de pages. Parce que moi aussi j’avais un peu peur de m’ennuyer: une route, un père, son fils, il faut trouver à manger, trouver où dormir et éviter les hommes. Programme austère. Mais pas sec pour autant: parce que le père a des souvenirs et que dès qu’il a été question de l’avant, du sort de sa compagne, je me suis sentie prise à la gorge par un récit extrêmement dur mais en rien paresseux.
   
   La quatrième de couverture parle de McCarthy comme d’un héritier de la Bible, de Shakespeare ou de Faulkner, mais après avoir refermé le livre (depuis assez longtemps, même), c’est vers Homère que j’ai envie de regarder: la Route c’est l’Odyssée, mais une épopée déstructurée, désespérée, sans terre à rejoindre et sans reine à reconquérir.
   La reine: morte, ayant comme qui dirait échangé les rôles viril et féminin avec le père. A elle la réponse violente et définitive à la violence, à lui l’effort de protection, la douceur, les compromis à faire avec l’existence d’après l’apocalypse.
   La terre promise: on marche vers la mer, mais quand on y est enfin rien ne change et la Route est sans fin. Le fils est devenu le dernier compagnon du héros, tous deux errent en poussant un caddie et ce sont bien des monstres qu’ils doivent affronter. Dans le monde d’après le désastre, l’humanité est redevenue bestiale et les hommes cherchent à s’emparer de leurs semblables pour les dévorer: est-ce qu’on ne reconnaît pas le cyclope, asocial et anthropophage, ou les Lestrygons, dans ces êtres mangeurs de fœtus? Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de Circé dans ces hommes qui parquent des humains dans une cave comme des cochons dans un enclos?
   
   Parfois il y a des instants d’apaisement, mais ce sont souvent des leurres et il ne faut jamais s’attarder dans les havres découverts…
   
   Comme l’épopée (dans laquelle le héros se voyait offrir par Calypso l’immortalité), c’est aussi à un questionnement sur l’humanité que nous invite McCarthy. Les hommes sont redevenus loups, et même s’ils se refusent à manger de la chair humaine, les héros ne peuvent faire preuve d’ "humanité": impossible de donner, de porter secours, de partager. Chacun pour soi, des coups et des balles pour celui qui se met en travers du chemin. Celui qui en souffre est l’enfant, cet angelot maigre qui rêve d’avoir un ami, un autre enfant, et qui voudrait aider les pauvres gens rencontrés. Il représente l’espoir, bien fragile, de la renaissance d’une utopie, d’une société juste et pure. Là, on quitte l’Odyssée pour entrer dans le domaine de la foi…
   
   Difficile de rester insensible à ce récit poignant. Force est de reconnaître qu’avec une grande économie de moyens, des dialogues brefs, répétitifs mais aussi un grand lyrisme (contre-point là encore aux mers couleur de vin homériques, les paysages sont gris, les terres stériles, mais décrits avec une poésie remarquable), McCarthy livre une réflexion essentielle sur l’humanité, sur le Mal, la transmission des valeurs et le salut.
   ↓

critique par Rose




* * *



Impressionnant!
Note :

   Un homme. Son petit. Des arbres ravagés. De la cendre qui recouvre tout. Une nature dévastée et vidée. Plus ou presque plus de vie.
   Des deux personnages, nous ne savons rien, même pas un nom. Nous les suivons sur la route, vers le sud, direction inconnue pour un but inconnu. Nous ressentons avec eux la peur de l’autre, violent et inhumain. Nous vivons la recherche de nourriture. Vibrant de soulagement quand ils en découvrent au fond d’une cave dans une maison abandonnée. Nous souffrons avec eux dans le froid, trainant un dérisoire mais essentiel caddie transportant des couvertures.
   L’homme a peur pour son enfant. Peur de la maladie, du manque de nourriture, de la rencontre avec d’autres survivants considérés comme «méchants», peur de cette vie qui n’en est plus une. Mais il tient par amour de son enfant.
   Le petit a l’espoir de rencontrer des «gentils», de côtoyer des enfants, d’aider les autres. Et continue malgré le contexte apocalyptique à croire en la vie et à vouloir faire confiance. Privilège de la jeunesse.
   
   Le style dépouillé est impressionnant. L’histoire est vide comme le décor. C’est une histoire à la fois simple et compliquée mais racontée si tendue que je me suis laissé embarquer sur cette route infernale. Et il y a des passages qui resteront, je crois, ancrés bien solidement dans la mémoire. C’est un livre qui parfois accélère le rythme cardiaque. Bouleversant.

critique par OB1




* * *