Lecture / Ecriture
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Mon traître de Sorj Chalandon

Sorj Chalandon
  Une promesse
  Mon traître
  Retour à Killybegs
  La légende de nos pères
  Le quatrième mur
  Profession du père
  Le jour d’avant

Sorj Chalandon est un journaliste et écrivain français né en 1952.

Mon traître - Sorj Chalandon

Tourbe, pluie et traîtrise
Note :

   «C’était ça. C’était comme ça. Jack a dit que c’était tout. Qu’avant de lui en vouloir, il fallait attendre de savoir. Que c’était son père. Que c’était mon ami. Et que c’était un traître aussi.»
   
   Tyrone Meehan est un héros. Il est aussi un traître. Pourquoi, comment, sont les questions que va se poser Antoine le luthier français, perdu dans un conflit qu’il voudrait sien et qui ne peut l’être.
   
   Mon traître est un roman qui me laisse un sentiment mitigé. Mitigé parce que j’ai par certains aspects absolument adoré, et par d’autres, été profondément agacée.
   
   Commençons par le commencement. Le thème d’abord : l’Irlande du Nord des années 1970 à nos jours. L’Irlande du Nord avec sa guerre de religion, sa guerre d’argent et de pouvoir. L’Irlande du Nord avec sa tourbe, sa bière et ses gens. La pauvreté et la solidarité. La haine et la foi. L’amour et la souffrance. Le portrait de ce pays déchiré et de ses habitants touche au cœur. Ces femmes en souffrance qui portent l’amour de leurs familles mais aussi le poids de la religion, de l’engagement politique, de la guerre et des morts. Ces hommes pathétiques qui trouvent dans l’engagement politique un exutoire à la misère et la haine de ceux qui les maintiennent dans cette misère, et un espoir aussi, celui de temps où enfin ils seront traités comme des êtres humains. On se souvient en les rencontrant à quel point la ségrégation n’est pas toujours une affaire de couleur de peau, mais que l’argent, et la religion peuvent faire autant de dégâts.
   
   Et puis il y a le miroir : Chalandon a réellement connu ce traître. Les noms sont modifiés bien sûr, mais Tyrone Meehan a vécu. Et Antoine le naïf, Antoine le perdu a été un peu Sorj Chalandon. A travers ces deux personnages, il y a le questionnement d’un homme sur son engagement, sur l’engagement de l’autre.
   
   Tyrone Meehan, le héros, le grand l’homme fort. Le traître. Celui dont on ne peut comprendre le geste. Pourquoi a-t-il trahi ? Pour qui ? Qu’est-ce que la trahison ? Quand on trahit, trahit-on une cause seulement ou aussi les hommes autour, sa famille, ceux que l’on aime et qui croyaient en nous ? Les questions, Sorj Chalandon les pose. Et il n’y répond pas ou seulement partiellement. Car la trahison est acte intime. Ce qui y pousse un homme n’appartient qu’à lui : amour, haine, appât du gain, lassitude, goût du risque, acte suicidaire…
   
   Tout comme l’engagement est acte intime : ce qui pousse Antoine vers l’Irlande et l’IRA, c’est un peu de romantisme, un peu de solitude, un peu de beaucoup de petites choses. Ce qui fait de lui un homme souvent agaçant avec sa vision simpliste des choses, son engagement sans grands risques. A mon grand regret, c’est aussi un homme par qui passent les clichés : guerre propre, musique traditionnelle, bière brune épaisse… Et un certain voyeurisme à mon sens : les gentils catholiques irlandais, les méchants anglais, les chars et les manifestations, la douleur qu’il voit à chaque coin de rue ne peut réellement devenir la sienne. En même temps, il perd beaucoup : il approche l’Irlande, mais il y perd son innocence, sa pureté. Il n’y gagne guère que déception et colère, souffrance et doute. Et le sentiment d’avoir été une bouffée d’air pour ceux qui étaient ses amis.
   
   Le bémol pour moi : le style qui sans me gêner outre mesure m’a parfois un brin laissée perplexe…
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critique par Chiffonnette




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Mise Eire
Note :

    Dans les années 70, Antoine, luthier parisien, se prend d'amour pour l'Irlande du Nord et le combat des catholiques. Il y va souvent, se fait des amis, mais il ignore, comme tout un chacun, que celui qu'il admire le plus, le fameux Tyrone Meehan, est en réalité passé à la solde de l'ennemi britannique et qu'il trahira pendant plus de 20 ans...
   
   
   Voilà un roman, chers happy few, qui a reçu un accueil critique plutôt très favorable, et qui m'a pour ma part, complètement laissée à quai. Je n'ai pas accroché du tout à cette histoire, pour plusieurs raisons, dont la principale tient à la personnalité du narrateur et personnage principal, Antoine, taiseux et solitaire, quitté par sa femme et qui a peu d'amis, et qui est, disons le mot, assez antipathique. Je n'ai pas réussi à comprendre quelles étaient ses motivations quand il se prend tout à coup d'amour pour cette cause qui n'est pas la sienne, tant ses raisons semblent lui rester obscures à lui aussi. C'est un personnage assez niais, qui parce qu'il semble avoir trouvé un semblant de famille en la personne de Jim O'Leary puis de Tyrone Meehan, tient des propos assez étonnants sur "la guerre propre" et justifie naïvement le terrorisme et la mort des civils (Tyrone Meehan le reprend d'ailleurs vertement).
   
   N'éprouvant aucun empathie pour cet homme, qui pense qu'on devient Irlandais en portant des pantalons trop courts et une veste en tweed (ce qui prouve d'ailleurs son besoin d'appartenance à une famille, comme un enfant solitaire), j'ai eu beaucoup de mal à finir ce roman, gênée que j'étais par la sensation que ce roman n'était pas tout à fait de la fiction, ce en quoi j'avais raison, puisque les renseignements que j'ai glanés ça et là une fois le roman refermé m'ont appris qu'il s'agit d'un décalque de l'histoire de Denis Donaldson, membre de l'IRA dont on a appris une fois les hostilités cessées, qu'il avait été un traître à la solde des britanniques.
   
   Sorj Chalandon, qui a reçu le prix Albert-Londres pour ses articles sur le conflit en Irlande du Nord, s'est donc inspiré de sa propre expérience pour écrire ce bouquin. Et, s'il ne me viendrait pas à l'idée une seconde de critiquer son travail de journaliste, je dois bien avouer que son travail de romancier laisse un peu à désirer... Outre le fait que la réalité se fait bien trop sentir à mon goût, et qu'il ne trouve pas de justification au geste de Tyrone (ce qui est quand même censé être le fond du roman, comprendre comment et pourquoi on peut en arriver là quand on a été un héros de la rébellion), j'ai été gênée par le style, qui comprend carrément des incorrections (comme "les sourcils broussailles" ou "le visage cire", mais qui sont peut-être imputables à la correction), des tournures étranges comme l'expression "comme si de rien" qui revient très (trop) souvent et une ponctuation aléatoire ("Je ne sais plus comment. Je me suis retrouvé dans mon atelier." pour ne donner qu'un exemple).
   
    Il y avait dans cette histoire la base d'un excellent roman, qui aurait pu se pencher avec justesse sur la trahison et l'engagement, on se trouve au final avec un roman lourd et long (il ne fait pourtant que 276 pages), qui n'est pas même l'ébauche de ce qu'il aurait pu être. Dommage.
    ↓

critique par Fashion Victim




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L'ami, plus que le partisan
Note :

   Antoine, luthier parisien est à Belfast pour y voir des amis Jim et Cathy. Dans les toilettes d'un pub, un homme lui apprend à pisser, c'est Tyrone Meehan, l'un des principaux membres actifs de l'IRA. Il deviendront amis très proches. Tyrone sera aussi celui qui trahira la cause au profit des Anglais. Il sera "mon traitre" pour Antoine.
   
   Après avoir dévoré "Retour à Killybegs", me voici donc avec "Mon traitre", roman écrit précédemment mais qui raconte la même histoire sous un angle différent. Mon souci est le suivant : je suis tout autant emballé que pour "Retour à Killybegs", alors comment le dire différemment, histoire de ne pas ennuyer les quelques uns d'entre vous qui auront lu les deux billets? Bon, je me lance, et tant pis si je me répète.
   
   Plongée en plein cœur de l'Irlande en guerre contre l'Angleterre. Point besoin de connaissances historiques poussées, il suffit de savoir un petit peu ce qui s'est passé entre ces deux pays pour comprendre et appréhender au mieux les tensions, les amitiés, les heurts, les emprisonnements... Antoine est devenu Tony par la grâce de son amitié avec Tyrone : "Une casquette large, à bouton sur le dessus et chevrons noirs et bruns. Dans la glace, un Irlandais riait. C'était moi, exactement. Tyrone a payé. [...] Je me suis mis face à lui, mains dans les poches, veste un peu juste, pantalon aux chevilles, visière arrondie, casquette tombée sur le côté droit. Il m'a regardé et à levé le pouce.
   - Tu étais Antoine, te voilà Tony, a ri Tyrone Meehan." (p.122)
   

   Il découvre tout le combat des Irlandais et de l'IRA, prend même part à certaines opérations de passage d'argent, loge des partisans dans son petit local professionnel parisien. Et toujours, cela est fait au nom de l'amitié, de la chaleur humaine qui court dans les villes, les campagnes irlandaises. Adoubé par Tyrone, Tony est devenu le luthier français ami. Il ressent donc au plus fort sa trahison. Pour lui, c'est un monde qui s'écroule. Il se pose beaucoup de questions sur la qualité de l'amitié qui les liait plus que sur les raisons de la trahison. Ce livre ne donne pas d'explications sur ces raisons. C'est vraiment le point de vue de Tony. Pour en savoir plus sur ce qui a poussé Tyrone à trahir, il faudra se reporter à "Retour à Killybegs" qui est donc la même histoire, mais vue par "mon traitre".
   
   Ecrit avec des phrases courtes, rapides, la lecture est vive, dynamique, jamais je ne m'y suis ennuyé. Un bouquin fort, qui ne peut laisser indifférent, assez visuel : on peut sans trop de peine imaginer les paysages, les visages. Un roman sur l'amitié entre deux hommes sur leur rencontre et les bons moments qu'ils passent ensemble dans un contexte dur et dangereux.
   
   "Et Tyrone Meehan a parlé. Il a dit que certainement des gens ici m'avaient déjà vu. Qu'ils m'avaient croisé sans trop savoir qui j'étais. Et qu'il fallait qu'aujourd'hui ils le sachent. Voilà. Je m'appelais Antoine, j'étais français et luthier. Alors que les Britanniques lui infligeaient les tortures et la mort, moi, j'offrais à l'Irlande ses plus belles musiques. Il a dit que je fermais les yeux lorsque je jouais. Et que mon violon devenait la colère. Et que c'était ma façon d'être. Et mon combat. Et ma beauté. Et mon courage. Et ma valeur. Et que chacun devait aider l'Irlande comme il le pouvait." (p96)

critique par Yv




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