Lecture / Ecriture
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Les Années de Annie Ernaux

Annie Ernaux
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Annie Ernaux est une écrivaine française née en 1940.

Les Années - Annie Ernaux

Une vie française
Note :

   Ancien professeur de lettres, Annie Ernaux, née en 1940, a publié son premier récit «Les Armoires vides» en 1974. Dix ans plus tard, «La Place» lui valut le Prix Renaudot. Gallimard édite «Les Années», "sorte d'autobiographie impersonnelle" rédigée selon l'écriture spécifique de cette auteure. Si l'on n'en est pas familier ce récit peu désorienter et laisser indifférent. Ce serait regrettable.
   
   • Annie Ernaux doit beaucoup à Pierre Bourdieu qui l'a aidée à prendre conscience de son mal être. Née d'un milieu modeste, elle doit à la détermination maternelle d'avoir pu devenir professeur. Venue d'une classe sociale dominée, elle a dû la renier, et en avoir honte pour se faire accepter de la classe dominante sans jamais parvenir à s'y intégrer vraiment. Écrire a vite constitué pour elle un moyen de lutter contre ce qui la révoltait, contre l'injustice sociale dont elle a tant souffert.
   
   • Ce n'est plus le projet des «Années». Car à son âge c'est contre le temps et l'oubli qu'Ernaux s'insurge, pour "sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais." Ce n'est guère original. Ce qui l'est en revanche, c'est la position énonciatrice de l'auteure. À la différence de nombreux autobiographes sexagénaires, elle ne cherche pas à "marquer l'Histoire" ni à se comprendre elle-même : elle veut retenir la "mémoire collective" des gens et du monde entre 1941 et 2006. Rien de présomptueux toutefois, car le passé retrouvé auquel elle prête sa plume reste celui de tous. L' "écriture plate" qui lui "ven[ait] naturellement" déjà dans «La Place» se justifie ici mieux encore. Aucun "je" (…) mais "on" et "nous". Ce choix de neutralité en l'instaurant ethnologue du quotidien lui demande un effort de distanciation objective. Annie Ernaux s'interdit tout jugement personnel et n'évoque sa vie privée que dans la mesure où elle rejoint celle de ses contemporains : avorter à vingt ans, divorcer, enseigner en élevant seule deux fils, avoir un amant, voir sa mère mourir d'Alzheimer, s'occuper de ses petits-enfants ou avoir un cancer du sein : rien que le fil, heureux et dramatique, d'une existence… Le temps s'égrène en "un récit glissant, dans un imparfait continu" de tonalité neutre, dépourvu de tout lyrisme.
   
   • Au fil des pages se déroule une succession de "documents d'archives" version "no comment" : «Les Années» enfuies de la mémoire sociale. Le récit trouve son rythme dans l'alternance chronologique de photos de l'auteure et de souvenirs des repas de famille : Annie Ernaux s'appuie sur leurs transformations pour rendre palpable l'évolution de la société française et du monde depuis la deuxième guerre mondiale. Des paragraphes plus ou moins longs enregistrent le changement des mentalités, des modes de vie ; l'importance croissante de la consommation et des technologies ; les variations de l'opinion publique … Tous thèmes indissociables des événements politiques. On retrouve là la démarche classique des Mémoires : le quotidien ne prend sens que resitué dans l'Histoire. Au besoin, des expressions orales, populaires – en italiques – rappellent l'air du temps...
   
   • Néanmoins, l'écriture plate a ses limites : Annie Ernaux laisse parfois échapper un peu d'elle-même. Ce temps liquide et lisse dont elle restitue si bien la sensation, elle le redoute : avouant avoir "perdu tout sentiment d'avenir", elle se sent "immobile dans un monde qui court". Ce récit n'est pas sans rappeler "Une vie française" de Dubois, mais il reste plus marqué d'humanisme tragique : notre réalité.
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critique par Kate




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Retour sur les soixante dernières années
Note :

   Ce fut un réel enchantement de faire plus ample connaissance avec Annie Ernaux dont j’avais pourtant lu plusieurs livres, il y a quelque temps déjà, sans pour autant m’être approchée plus que cela de la personnalité de l’auteure. Cet ouvrage, qui m’a ravie, comble grandement cet état.
   
   Le livre largement autobiographique est, selon les propres dires de l’auteure, le fruit de nombreuses années d’écriture impliquant des milliers de notes biographiques qu‘elle a consignées dans une sorte de journal dans l’attente de trouver LA forme idéale qui serait «un récit glissant, dans un imparfait continu, absolu, dévorant le présent au fur et à mesure… Une coulée suspendue, cependant, à intervalles réguliers par des photos et des séquences de films qui saisiront les formes corporelles et les positions sociales successives de son être – constituant des arrêts sur mémoire… »
   
   À mon sens, son choix de aucun «je» dans ce qu’elle voit comme une sorte d’autobiographie impersonnelle – mais «on» et «nous» – comme si, à son tour, elle faisait le récit des jours d’avant conduit à une vraie réussite tout à son honneur rendant l’ensemble beaucoup moins nombriliste et pour le moins plus original que bien d’autres ouvrages du genre.
   
   Bien qu’une vingtaine d’années (tout juste) nous séparent, l’auteure et moi, il est assez surprenant de me retrouver avec autant de précision et de similitudes dans sa mémoire personnelle et ses ressentis du monde qui l’entoure, qui nous entoure.
   J’ai donc parcouru ces soixante dernières années en accord parfait avec l’auteure, parcourant l’évolution sociale marquée de petits et grands événements (pas toujours des plus réjouissants) en harmonie avec ses diverses interprétations. Loin d’être un ouvrage nostalgique d’un «bon vieux temps» à jamais révolu, force est de reconnaître néanmoins que les vingt dernières années laissent plutôt place à un sentiment dénué d’orientations, de convictions et ainsi d’espoir.
   
   J’ai aussi noté une phrase représentative de cette dernière décennie et qui me met largement mal à l’aise tant elle se vérifie inexorablement au quotidien : «Il y avait de nouveau une envie de servitude et d'obéissance à un chef.» Évidemment cette constatation met bien à mal les convictions de l’auteure, militante de la liberté individuelle qu’elle revendiquait avec bien d’autres en 68.
   
   «La forme de son livre ne peut donc surgir que d’une immersion dans les images de sa mémoire pour détailler les signes spécifiques de l’époque, l’année, plus ou moins certaine, dans laquelle elles se situent –…ce que ce monde a imprimé en elle et ses contemporains, elle s’en servira pour reconstituer un temps commun, celui qui a glissé d’il y a si longtemps à aujourd’hui – pour, en retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’Histoire.»
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critique par Véro




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À la recherche de son/notre temps perdu…
Note :

    « La distance qui sépare le passé du présent se mesure peut-être à la lumière répandue sur le sol entre les ombres, glissant sur les visages, dessinant les plis d’une robe, à la clarté crépusculaire, quelle que soit l’heure de la pose, d’une photo en noir et blanc. (65)
   La lecture d’Annie Ernaux a toujours quelque chose d’un peu spécial. On sait que ce n’est pas un roman, on sait bien qu’elle parle d’ «elle» mais mise à distance – ici par une série de photos qui marquent son temps de vie : c’est «elle» et ce n’est plus «elle» - donc c’est un «je» qui n’est plus, un «je» d’un autre temps. L’incipit du livre donne d’ailleurs une clé en ce sens : Toutes les images disparaîtront. A la fin de la lecture, nous sommes face à un «memento mori» : Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais. Entre les deux, des images fugaces, personnelles ou collectives, d’un temps qui passe depuis la fin de la guerre jusqu’à nos jours, avec ses dirigeants, ses transformations technologiques, l’évolution de sa société ; plus que d’elle, Annie Ernaux parle d’une femme dans ce monde-là, ballottée par les évènements universels (les guerres, les révolutions…) et personnels (mariage, enfants, divorce, carrière…). Et à travers le regard de cette femme elle nous entraîne dans l’Histoire récente où l’on se dit : «ah, oui c’est vrai, je m’en souviens.»
   
   Les photos qu’elle présente sont décrites comme des tableaux, comme autant de tentatives d’arrêts sur images d’un temps inexorable qui passe de façon imperceptible à la lecture comme au réel. C’est bien là le talent de l’auteure : ne jamais faire sentir cette cassure des évènements, il y a l’impression d’une vie dans un présent éphémère et les évènements viennent comme ils sont. Le récit s’ouvre et se clôt sur une espèce d’inventaire du «je me souviens» à la Perec, d’ailleurs cité p. 224 de l’édition Gallimard et, avec la photo, on plonge dans une époque : que faisait-elle ? Que se passait-il ? Et le lecteur de s’interroger de même. C’est là tout le charme de l’ouvrage. Se réapproprier le temps, comme Proust avec sa madeleine, lui aussi cité par l’auteure. De Perec, on pense aussi aux Choses, montée des désirs de consommation de la petite bourgeoisie des années soixante:
   La profusion des choses cachait la rareté des idées et l’usure des croyances. (91)
   
    Reste ce titre woolfien : hommage de l’écrivaine à travers le temps ? Elle y fait allusion quand lors d’un repas de famille, alors adolescente, elle rêve de retourner à la lecture des Vagues. Comme Woolf racontait l’histoire d’une famille, (The Years, 1937)) Annie Ernaux adopte aussi ce double point de vue collectif et personnel, notamment en ce qui concerne le droit des femmes sur le plan sexuel et social :
    «Entre la fin de la peur d’être enceinte et celle de devenir séropositive, on trouvait que le délai de tranquillité avait été court. (166) »
   
    Comme Woolf encore, il s’agit d’un « roman-essai » bien que le livre reste difficile à étiqueter. L’auteure dans un entretien sur bibliobs refuse le terme d’ «autofiction» dont on lui attribue la maternité. Elle préfère le terme de «vie palimpseste» pour garder cette impression de durer mais sans nostalgie. Le style est fait de phrases assez longues, gonflées d’épithètes marquant la surabondance, l’empilement des années aussi, avec d’assez nombreuses incises. Le présent arrête et l’imparfait s’emballe. La lecture est comme sur coussin d’air.
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critique par Mouton Noir




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Une vie
Note :

   "Les Années" d’Annie Ernaux commence et se termine par une liste, liste d’images et de phrases dérisoires, slogans, blagues,… listes d’instants fugitifs, qui sont pourtant les réceptacles de sa propre mémoire et aussi de toute une mémoire collective.
   
   Cette ambition de retenir et de restituer au lecteur ces bribes insignifiantes crée une œuvre à la fois froide et profondément émouvante, un miroir d’écriture blanche tendu au lecteur qui est libre de s’y regarder, de s’y plonger avidement ou de s’en détourner glacé par ce récit-somme apparemment impersonnel. Sur moi, l’expérience a été hypnotique: impossible de me détacher de cette fausse autobiographie.
   
   C’est l’histoire d’une femme, celle que nous rapportaient en pointillés les œuvres antérieures d’Annie Ernaux (pour moi je n’ai lu que "La Place" et "Une Femme") : une enfance dans un café-épicerie en Normandie, la rupture avec le milieu familial (trahison sociale) pour devenir enseignante, puis écrivain, un divorce, des enfants, d’autres passions.
   
   Il y a très peu d’analyse psychologique: la femme (dont la narratrice parle à la 3e personne) est fondue dans le «on», le «nous» de toute sa génération. C’est l’histoire d’une femme dans l’Histoire, témoin ou partie prenante des bouleversements de la société, et particulièrement du statut de la femme. Ce n’est pas l’inconscient de cette femme, ses choix, ses aspirations qu’elle entend étudier ou justifier, mais l’inconscient de toute une époque, façonné par un langage, des objets, des événements, c’est tout l’arrière-plan de ce qui n’est finalement qu’une vie parmi tant d’autres.
   
   C’est un travail d’archéologue de l’intime, restituant l’équivalent des graffitis politiques et obscènes que l’on déchiffre avec émotion sur les murs de Pompéi. Le regard rétrospectif, le récit à l’imparfait m’ont parfois donné l’illusion de lire un improbable traité arrivé du futur pour décrire la vie des hommes d’avant – les hommes d’aujourd’hui.
   
   Pour scander le passage des années, la narratrice décrit une série de photos, d’abord témoignages un brin solennels des grandes étapes de la vie puis traces immatérielles (stockées sur un disque dur) des dernières années.
   
   L’autre rite marquant le passage du temps, ce sont les repas de famille; les menus varient au gré des modes (fondue bourguignonne de la jeune mariée, découverte sur une fiche cuisine du magazine ELLE, plats mijotés cuisinés pour les enfants de retour au nid parce que faute de temps et d’expérience ils n’en font pas chez eux, et histoire de se sentir encore nourricière…), les sujets de conversation aussi (récits mythiques des privations de la guerre, roman des origines, commentaires sur le monde comme il va et les nouveaux divertissements avec l’arrivée de la télé, avènement récent des jeunes générations, seules à être capables de discourir sur les nouveaux équipements informatiques).
   
   Ces repas de fête font sentir le passage des générations: la narratrice n’y occupe une place centrale que lorsqu’elle est jeune mariée; avant, elle est l’enfant qui court jouer et ne rejoint la table qu’à la fin du repas, lorsque les récits des anciens s’étirent, entrecoupés de chansons qui tirent quelques larmes; adolescente elle est intégrée au cercle de la famille, on lui permet un peu d’alcool, une cigarette; mère à son tour, réunissant autour d’elle sa famille dispersée par les études, le divorce, les couples instables, elle laisse la parole à ses enfants, se demande si ses deux fils ne recréent pas symétriquement le couple parental perdu, et stigmatise au passage le règne du présent, l’aplatissement du temps lors des réunions de famille: ce n’est plus la mémoire familiale qui est retrouvée lors de ces fêtes, parce qu’il faut d’abord reconstruire le lien, distendu par la distance, l’absence…
   
   Lorsqu’elle évoque ce projet d’écriture qui l’habite depuis une vingtaine d’année – une femme dans son temps, elle se fixe d’ailleurs comme but de prendre le relais des conteurs des repas de famille: dérouler le fil de ce passé, évoquer ceux qui ont disparu, redire ces temps oubliés, ces «âges d’or» que ses enfants n’ont pas vécus…
   
   La narratrice se sent le témoin d’un monde bouleversé : rien de commun entre le monde rude de ses parents, où chaque famille comptait des enfants morts, et celui de ses petits-enfants, pour lesquels ses fils se déplacent avec tout un matériel de puériculture. Elevée dans un monde définissant avec rigidité la frontière entre le bien et le mal, elle a vu voler ce système en éclat, tandis que l’impératif devenait le plaisir; puis l’avènement de notre société de consommation, l’affadissement des choses à mesure que les surfaces commerçantes s’étendaient. La dernière partie du livre est discrètement désabusée: les évocations de la vie de la narratrice deviennent plus rares, comme si elle se diluait dans cet univers sans idéal.
   
   A mesure que l’on gagnait les années où les souvenirs d’Annie Ernaux entraient en résonance avec les miens, j’ai éprouvé une sorte de malaise, celui de ne me raccrocher qu'à des années si ternes, si peu exaltantes, dans un monde formaté, individualiste... Ce regard peu amène sur un monde coupé du passé ne m’a pas semblé rendre totalement justice à ma génération (ou peut-être suis-je moi-même décalée, il est vrai que je ne discute pas technologie dans les repas de famille…).
   
   Pourtant le miracle de cette autobiographie impersonnelle, c’est que, si le décor de nos apprentissages n’a pas forcément été le même, le parcours de la narratrice, dans sa banalité, a quelque chose d’universel; il dépasse finalement son inscription dans le temps, contredit peut-être un peu le postulat de départ. Mais sans doute faut-il tout de même, pour se reconnaître dans le miroir, partager quelques traits avec Annie Ernaux: la rupture avec le milieu familial, le regard mélancolique sur les choses qui furent et qui disparaissent, le sentiment de la fugacité de l’existence.
   
   A côté des «Auchan, la vie, la vraie», «Est-ce qu’on peut mettre le schmilblick dans le biberon des enfants?», "Les Années" m’ont aussi ménagé de belles rencontres, ou de belles retrouvailles.
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critique par Rose




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Portrait d'une époque
Note :

   J’ai une affection particulière pour l’auteur Annie Ernaux, qui a produit une œuvre singulière, qui touche à la fois l’intime et l’universel. Cette particularité, déjà présente dans "La place" ou L’événement, atteint son apogée dans "Les Années", autobiographie sans première personne qui retrace le destin à la fois d’une génération, mais plus largement d’un groupe aux références communes.
   
   A partir de photographies la représentant à différents âges de la vie, l’auteur convoque tous les souvenirs liés à ces périodes. De la jeune fille à la sortie de la guerre à la professeur divorcée en retraite entourée de ses deux grands garçons, en passant par la femme mariée installée en Savoie, on découvre (ou retrouve) la vie de cette femme, déjà aperçue dans ses précédents romans. Mais plus que sa vie, c’est toute une évolution de la société qui est retranscrite ici, et qui plonge le lecteur dans ses propres souvenirs.
   
   Cette autobiographie, en écartant le recours à la première personne, permet à chacun de se mettre à la place de l’auteur. Si l’introduction dans chaque époque se fait par l’intermédiaire des photographies personnelles, le propos devient rapidement plus large et traduit l’évolution des comportements familiaux, sociaux,… Et tout en en montrant l’évolution, le récit met en exergue ce qui n’a pas ou peu bougé. Ainsi, dans le cas des repas de familles, si les thèmes de discussion évoluent entre ceux auxquels elle a assisté enfant et ceux qu’elles organisent en tant que grand-mère, le rite du repas parait assez immuable et au final très traditionnel.
   
   Je ne pense pas qu’Annie Ernaux ait une ambition de sociologue en écrivant ce récit, mais il est un point de vue sur les soixante dernières années par une femme qui les a traversées. Surtout, elle place chacune des photographies dans un contexte social et politique plus large qui fait que d’une simple description, on passe à la captation d’une atmosphère, d’un univers que pour ma part je n’ai pas connu (hormis les derniers chapitres qui concernent l’histoire récente).
   
   C’est une plongée dans une mémoire collective, dans monde en mouvement qui est en droite ligne avec l’œuvre précédente d’Annie Ernaux que j’ai pu lire. Elle avoue qu’elle avait l’idée de ce livre depuis plus de 20 ans, avec des tas de notes, des anecdotes, qui mises bout à bout, forment dans ce récit un ensemble cohérent et émouvant. J’ai l’impression qu’elle a écrit le récit qui clôt une partie de sa production littéraire. Je ne sais pas quels sont ses futur projets, mais j’espère qu’ils seront aussi riches que les précédents!
   
   Vraiment un livre à lire, que ce soit par les jeunes ou les plus âgés, car la lecture de ces "Années" est un vrai plaisir à savourer!
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critique par Yohan




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Livre-miroir
Note :

   Avec cette "autobiographie impersonnelle", ainsi qu'elle qualifie son œuvre, Annie Ernaux entreprend une recherche du temps perdu, qui se situe entre 1941, l'année de sa naissance, et la première décennie du XXIème siècle. Et l'on ne peut qu'admirer la manière dont elle a conçu ce livre, dont ses contemporains reconnaîtront la justesse et l'émotion. Aiguillonnée par sa conscience aiguë de l'éphémère, persuadée que "toutes les images disparaîtront", avant que ce ne soit "le silence et aucun mot pour le dire", avant de ne plus "être qu'un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu'à disparaître dans la masse anonyme d'une lointaine génération", elle prend la plume pour dire ce que furent ses années, enregistrées "rien qu'en vivant" et en étant une femme dans ce temps-là. Ne reconnaît-elle pas que, tourmentée par une certaine image de la femme, sa vie ressemble au tableau de Dorothea Tanning, Anniversaire, représentant une femme à la poitrine nue, avec derrière elle une enfilade de portes entrebâillées, "comme autant de mises en abyme?
   
   Au-delà de la sensation brute, de l'accession à un "temps palimpseste", impuissant à "sauver sa circonstance", elle découvre en une intuition proustienne ce que sera la forme si longtemps cherchée de son livre : elle gît dans la sensation éprouvée lors d'une opération des amygdales après la guerre ou dans un bus à Paris en juillet 68, quand "il lui semble se fondre dans une totalité indistincte, dont elle parvient à arracher par un effort de la conscience critique, un à un les éléments qui la composent, coutumes, gestes, paroles, etc. le minuscule moment du passé s'agrandit, débouche sur un horizon à la fois mouvant et d'une tonalité uniforme, celui d'une ou de plusieurs années." Le souvenir personnel seul ne vaut pas cette "sorte de vaste sensation collective, dans laquelle sa conscience , tout son être est pris."
   
   C'est sans doute dans cette manière d'unanimisme moderne que se trouve la grande réussite d'un ouvrage qui fait de son auteur le reflet d'une époque, la caisse de résonance du "mouvement des idées, des croyances et de la sensibilité" de celle-ci. L'emploi de "l'imparfait continu", l'absence du "je" au profit du "nous" et du "on", les "arrêts sur mémoire" des photos ou des films, contribuent à créer l'image d'une femme singulière, non tant par les éléments sociaux externes de sa vie, non plus que par ses éléments psychologiques internes, mais bien "par leur combinaison, unique en chacun". Et aux aspects successifs de sa personnalité répond le "elle" de l'écriture. Si la langue demeure certainement pour l'écrivain l'instrument qui permet d'agir et de se révolter, il y a surtout, chez celle qui "ne se sent nulle part seulement dans le savoir et la littérature", le désir fou de s'emparer de la lumière des visages disparus, celle qui baignait son enfance et qui a éclairé toute son existence.
   
   Car la beauté du livre réside dans cette évocation subtile d'un temps "que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître" et qui touchera au plus profond ceux qui ont la soixantaine. Elle prend racine dans les repas dominicaux, là où s'élabore pour l'auteur le récit familial et social, celui qui parle de la guerre et des origines, l'endroit où la folie peut survenir et qui peut à tout moment devenir la scène de Festen.
   
   Associant avec art le procédé de l'accumulation et le commentaire, le récit offre au lecteur une traversée détaillée de la seconde moitié du XXème siècle et du début du XXIème siècle. Les sexagénaires pourront y retrouver les difficultés de l'après-guerre, quand "on vivait dans la rareté de tout"; la naissance de la société de consommation, quand "la pub était la monitrice culturelle de la société" ; l'émancipation et la réussite sociale par les études, quand "il fallait" entrer "dans l'enseignement, à la Poste ou à la SNCF, chez Michelin, Gillette, dans les assurances : "gagner sa vie"; la baisse de la pratique religieuse, quand "la religion catholique s'était effacée sans tapage du cadre de vie". Dans le maelström des guerres d'Indochine et d'Algérie, ils se rappelleront leurs premiers émois amoureux, "quand la honte ne cessait pas de menacer les filles", et les mouvements de libération de la femme, quand "un sentiment de femme était en train de disparaître, celui d'une infériorité naturelle". A travers l'évocation d'une publicité, d'un film ou d'une chanson, leur jeunesse, leurs utopies, leurs déceptions leur sauteront à la figure.
   
   Livre-miroir, reflet fidèle et vibrant de la génération des années 1940, "Les Années" est le livre qu'on aurait aimé écrire, afin d'exister encore un peu quand on ne sera plus rien.
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critique par Catheau




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Nous sommes l’Histoire
Note :

   Dans la catégorie Mémoires, cet ouvrage d’Annie Ernaux représente un objet hybride. Il ne s’agit pas d’une narration personnelle, exposant sur la place publique les faits et gestes de l’intime ou la suite d’événements cruciaux qui entraînent les choix décisifs d’un destin particulier.
   À travers sa manière de revisiter le temps vécu, Annie Ernaux nous propose plutôt de reprendre une goulée d’air du temps pour tous ceux qui ont vécu la même période.
   
   La pertinence du propos s’appuie sur la description rapide de photographies extirpées d’un album personnel, ancrant la réflexion presque anthropologique sur les détails révélateurs du milieu social, de l’époque, des étapes franchies : vêtements, décors, attitudes, le regard de l’écrivaine scrute les faits bruts imprimés sur le papier glacé et laisse remonter des impressions qui lui permettent de dresser le portrait moral des décennies de l’immédiat après guerre jusqu’à nos jours. Ce procédé ouvre aux lecteurs l’alternative de l’identification par l’appropriation de faits identiques, ce qui touchera ceux qui ont sensiblement le même âge, appartiennent à la même génération, et qui retrouveront peu ou prou des brides de leurs propres souvenirs.
   
   Cette posture face à la réalité du vécu m’a intéressée et m’est apparue rassurante : Par l’exergue du récit, "nous n’avons que notre histoire et elle n’est pas à nous" (citation de José Ortega y Gasset), il apparaît que ce qui compte finalement, n’est pas de ressasser telle ou telle péripéties de notre parcours, mais de s’ancrer dans la marche lente et collective de l’Histoire. Nous sommes l’Histoire qui s’est écrite au fil de nos jours, sans culpabilité ou responsabilité autres que celles de ne pas être dupes de nos illusions, de nos combats justes ou vains, de la manière dont nous assumons nos cheminements. Oui, je me suis sentie apaisée par la vision dépassionnée de nos existences transmises par Annie Ernaux.

critique par Gouttesdo




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