Lecture / Ecriture
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Le fusil de chasse de Yasushi Inoué

Yasushi Inoué
  Le fusil de chasse
  Le sabre des Takeda
  Le maître du thé
  Le château de Yodo
  Shirobamba
  Rêves de Russie
  La chasse dans les collines
  Le faussaire

Yasushi Inoue (井上靖) est un écrivain japonais né en 1907 et décédé en 1991.

Le fusil de chasse - Yasushi Inoué

Un homme, trois femmes, trois lettres, un drame.
Note :

   Cela suffit pour résumer “Un fusil de chasse”, mais pas la richesse de son contenu. Comme dans “Le maître du thé”, Yasushi Inoué utilise un procédé détourné pour introduire son histoire, comme si, finalement, il n’en était pas l’auteur. Il dit ainsi avoir un jour reçu d’un homme touché par un des poèmes les trois lettres qui ont scellé son existence.
   
   La première, de la main de la fille de sa maîtresse dit la douleur de cette jeune femme qui découvre derrière sa mère la femme amoureuse. Elle ne comprend pas cette liaison qui a détruit, pense-t-elle, sa mère. Elle ne comprend plus cette mère qui devient humaine et faillible. A la souffrance de la perte, s’ajoute la souffrance de perdre l’image de la mère et aussi celle de celui qu’elle pensait être son oncle et qui était l’amant. Un monde qui s’effondre finalement. La relation amoureuse qu’elle décrit d’après le journal intime de sa mère est atroce.
   
   Pourtant, alors qu’on pensait avoir compris les tenants et aboutissants de cette histoire, la seconde lettre, de la main de la femme légitime change la donne. Elle dit la découverte de l’adultère, les années de mensonge, la douleur, la vengeance et finalement, la lassitude. Elle dit que derrière les apparences se cachent bien des choses. Midori puisque c’est son prénom a vu ses illusions et ses espoirs de jeune mariée brisés, détruits en un instant. Sa fuite dans les plaisirs et dans un adultère vengeur ne lui a rien apporté d’autre que de la douleur, de la tristesse. Comment se remettre lorsque l’époux vous trompe avec votre propre cousine ?
   
   S’ajoute alors la dernière lettre, de la main de la maîtresse. Une lettre qui dit l’amour fou, le bonheur, aux antipodes de ce que racontait la première lettre. Elle dit aussi l’angoisse, la peine et la décision finale.
   
   Court, cette presque nouvelle n’en a pas moins une force énorme. Yasushi Inoué fait entendre tout à tour les voix si différentes de trois femmes. Trois aspects de l’amour finalement, trois déceptions, trois vengeances, trois douleurs. Ce qu’il dit, au-delà de l’histoire d’amour, c’est que l’on ne connaît jamais réellement ceux qui nous sont proches. Chacune des femmes qui s’expriment apparaît différente de ce qu’elle semblait être décrite par les autres. L’homme, lui, montre trois visages presque antagonistes.
   
   Sous le style froid, distant perce la passion. Tout ceci est très caractéristique de la culture japonaise : la sensualité, la force des sentiments sous une apparence de flegme et d’indifférence. La sobriété de l’écriture renforce encore l’impact de ce drame.
   
   Une belle lecture.
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critique par Chiffonnette




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Trois lettres et un fusil...
Note :

   Deux lectures à 15 ans d’intervalle pour ce très court – et très célèbre – roman de Yasushi Inoué. L’occasion de vérifier comment l’appréciation peur changer, d’une lecture à l’autre ( ?), d’un âge à l’autre ?)...
   
   J’avais conservé un très fort souvenir de cette lecture, qui m’était restée très présente à l’esprit, et c’est donc avec gourmandise que je l’avais reprise. Sentiment plus mitigé. Je dirais que j’idéalise moins maintenant "Le fusil de chasse". C’est vrai aussi qu’en 15 ans quelque chose comme... 1500 œuvres me sont passées entre les mains et sous les yeux. Au vrai je ne saurais dire pourquoi j’ai été moins impressionné cette fois – ci. L’effet de surprise disparu ?
   
   Quoiqu’il en soit, "Le fusil de chasse" reste une œuvre littéraire hautement recommandable, d’autant plus si l’on veut mettre son nez du côté du Japon et de la littérature japonaise.
   
   Pour un roman aussi court, la trame est singulièrement tordue puisque c’est par le biais d’un poète, tout à fait étranger à l’affaire, que tout nous est conté (un procédé qui m’a furieusement rappelé des biais exploités par Joseph Conrad dans nombre de ses œuvres).
   Ce poète, après parution d’un poème dans un journal (la modeste revue "Compagnon du chasseur"), reçoit au courrier la lettre de Josuke Misugi, qui croit se reconnaître :
   "Je m’intéresse quelque peu à la chasse, écrivait Misugi, et j’ai eu récemment l’occasion de lire votre poème. Je suis un homme dénué de goût et je ne me sens nullement porté vers la poésie. A la vérité, c’était la première fois que je lisais un poème. Pardonnez-moi de vous dire que je ne connaissais pas votre nom. J’ai éprouvé un choc comme jamais auparavant."
   

   Josuke pense donc se reconnaître et croit donc intéressant de fournir des éléments de compréhension de sa personnalité, de son comportement, via trois lettres de femme qui lui ont été adressées à l’occasion de la mort d’une d’entre elles.
   
   La suite du roman n’a plus rien à voir avec la véritable chair du roman puisque c’est de la relation de ces trois femmes, Shoko, la fille de sa maîtresse, Midori, sa femme et Saïko, sa maîtresse qui vient de mourir et qui lui a adressé une lettre posthume. Vraiment rien à voir donc, exactement comme avec Joseph Conrad dans, par exemple "Au cœur des ténèbres".
   Oui, la chair du roman, c’est ce qui nous est donné de connaître de Josuke Misuki via les prismes des trois femmes. Chaque lettre amplifiant, modifiant, ou corrigeant ce que la précédente nous avait appris.
   
   C’est très introspectif et, mais je ne saurais dire pourquoi, très japonais. C’est merveille de voir comment un même comportement passé au prisme de trois personnes différentes peut diverger... Pour autant je n’ai pas retrouvé la magie de ma première lecture. Pfffh ! J’ai dû vieillir !

critique par Tistou




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