Lecture / Ecriture
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Les brutes de Philippe Jaenada

Philippe Jaenada
  Le Cosmonaute
  Les brutes
  Le chameau sauvage
  Plage de Manacora, 16h30
  La femme et l'ours
  Sulak
  La petite femelle
  Spiridon superstar
  La serpe

Philippe Jaenada est un écrivain français né en 1964.

Les brutes - Philippe Jaenada

Réformé P4
Note :

   Illustrations: Dupuy et Deberian
   
   Cet ouvrage appartient à la catégorie de ce que les spécialistes qualifient de "roman graphique", où le texte (une histoire complète) se partage la vedette avec les graphismes souvent pleine page. Sans rien y connaître, j’aurais certainement pensé qu’il s’agissait là d’un album illustré si je n’avais pas découvert les spécificités du genre grâce à la préface très instructive de Patrick Eudeline (directeur de la collection Graphic aux Éditions Scali) qui propose avec ce genre d’ouvrages de «faire comme si le phylactère n’avait jamais existé».
   
   Ainsi, «les brutes» est un roman graphique que j’ai découvert avec un vif enthousiasme. D’une part, et au premier contact, grâce aux illustrations, aux dessins, aux graphismes (là, j’avoue que je ne sais pas quelle est leur dénomination exacte) de Dupuy & Berberian : sobres, nets, monochromes, estompés et tellement expressifs. Puis, d’autre part, à son texte tout en humour, grinçant parfois et en autodérision souvent.
   
   Quant à l’histoire, Philippe Jaenada nous parle ici d’un temps que les moins de (euh ! je compte)… 23 ans ne peuvent pas connaître car ils échappent depuis 2002 à la conscription. Vous l’avez sans doute compris, l’auteur aborde les incontournables Trois jours, seuls en mesure à l’époque d’évaluer l’aptitude de l’ensemble de tous les braves garçons âgés de plus de 18 ans à effectuer le service militaire (épreuve indispensable aux yeux de beaucoup pour les transformer en hommes, en vrais). S’ensuivait alors (en cas d’aptitude) une année sous les drapeaux, le crâne rasé à se lever à l’aube pour «effectuer des exercices débiles» sous les ordres de chefs «sadiques» et peut-être en plus se faire tabasser par ses camarades de chambrée.
    «Les brutes tentent de nous imposer leur loi : fais-ci, pas ça, va par là, et moufte pas […] L’astuce c’est de leur résister. De les envoyer paître.»
   
   Et pour Philippe Jaenada (comme pour bien d’autres), cette incorporation abusive était absolument inconcevable ayant tant d’autres choses à faire (lesquelles, il ne savait pas vraiment mais il aurait bien trouvé, pas de doute là-dessus). Ce fut en tout cas la première vraie révolte de son existence. Alors déterminé à ne pas sacrifier une année de sa précieuse existence, le narrateur a-t-il dû, par d’ingénieuses comédies frisant parfois la bouffonnerie mais somme toute tellement appropriées, déjouer le verdict implacable d’une éventuelle aptitude. Et les stratagèmes sont criants de vérité (ayant connu autour de moi, dans les mêmes années que l’auteur, bon nombre d’amis ayant usé de moyens similaires et des plus inventifs pour se faire réformer). Quel n’était pas leur soulagement mêlé d’une certaine fierté quand les futurs appelés réfractaires parvenaient à décrocher le précieux document stipulant qu’ils étaient réformés P4 (asociaux, inaptes à la vie collective…), ou P5 (aux limites de la schizophrénie) pour ceux qui avaient poussé encore plus loin l’originalité de leur mise en scène.
   
   Ainsi et sous le couvert d’une autodérision drolatique, ce livre est caustique à souhait sans pour autant militer dans un antimilitarisme de base et pointant avec une juste perspicacité l’absurdité (pour certains) d’un contexte à présent révolu.

critique par Véro




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