Lecture / Ecriture
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L'année de la pensée magique de Joan Didion

Joan Didion
  L'année de la pensée magique
  Maria avec et sans rien
  Le bleu de la nuit

Joan Didion est une écrivaine et journaliste américaine née en 1934 en Californie.

L'année de la pensée magique - Joan Didion

Béance
Note :

   Un couple d’écrivains américains, à la veille des fêtes de fin d’année, s’apprête à prendre leur repas du soir.
   Quoi de plus banal ? Quoi de plus ordinaire ?
   Mais la vie ne se laisse jamais piéger dans le banal et l’ordinaire car toute vie peut basculer d’une minute à l’autre et c’est ce qui survient en cette veille de Nouvel An :
   John, le mari de Joan, s’écroule à table, terrassé par une crise cardiaque !
   
   Comment faire pour comprendre ce qui arrive ?
   Comment faire pour survivre à l’autre ?
   Comment trouver un sens à ce qui parait ne plus en avoir ?
   Comment vivre cette absurdité ?
   
   Ce livre est une tentative. Il essaye de dénouer les fils ténus de ce qui fut avant, et de trouver le fil conducteur qui aurait pu laisser présager l’imprévisible.
   De lectures, en recherches sur le sujet, Joan va s’attacher à trouver l’écho de son propre drame dans des livres, des essais ou des souvenirs égrainés au fil des pages.
   Pour ajouter à sa détresse, leur fille était hospitalisée au moment du drame pour une très grave pneumonie.
   
   Il n’y a pas de place pour une critique objective de cet essai, tant le sujet est personnel et douloureux, sauf à comparer par expérience, et encore ?
   Or il se trouve que je suis dans ce cas de figure ayant eu le grand malheur de devenir veuve dans des conditions aussi brutales. J’ai alors souhaité lire ce livre pour savoir s’il y avait des similitudes de comportement.
   
   Mais à cet «intime extrême et profond» que touche cette affreuse expérience, chaque démarche est différente car chaque individu est différent, évidemment.
   A part quelques très belles réflexions que l’on peut faire siennes, ce récit est SON récit et chacun doit apprendre à vivre avec l’ absurde solitude.
   
   «Les gens qui ont récemment perdu quelqu’un, ont l’air particulier… c’est un air d’une extrême vulnérabilité, une nudité, une béance… ces gens qui ont perdu un proche ont l’air nus parce qu’ils se croient invisibles… Moi je me suis sentie invisible pendant un certain temps, incorporelle.»
    ↓

critique par Francès




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Le deuil disséqué
Note :

   "Je sais pourquoi nous essayons de garder les morts en vie: nous essayons de les garder en vie afin de les garder auprès de nous. Je sais aussi que, si nous voulons vivre nous mêmes, vient un moment où nous devons nous défaire de nos morts, les laisser partir."
   
   Le 30 décembre 2003, vers neuf heures du soir, John, le mari de la narratrice, un écrivain américain réputé, est victime d'une attaque subite et foudroyante, alors qu'ils s'apprêtaient à diner chez eux, à New-York, revenant de l'hôpital où leur fille unique est dans le coma. Ce livre revient sur les événements qui ont suivi cet instant dramatique en détruisant toutes les convictions que la narratrice, romancière elle même, avait pu avoir "sur la mort, sur la maladie, sur la probabilité et le hasard, sur les bonheurs et les revers du sort, sur le couple, les enfants, la mémoire, sur la douleur du deuil, sur la façon dont les gens se font et ne se font pas à l'idée que la vie a une fin, sur la précarité de la santé mentale, sur la vie même".
   
   La narratrice commence à écrire ce récit 9 mois après cette dramatique soirée, qui a commencé comme elle se plait à le rappeler comme une banale journée. Elle était mariée depuis 40 ans à cet homme, elle avait vécu avec lui presque 24 heures sur 24, dans la mesure où ils travaillaient ensemble. Il était son guide, son compagnon, son ami, son conseiller artistique, celui avec qui elle partageait tout. Elle revient sur l'année qui a suivi son décès, la manière dont elle l'a appréhendée, jusque dans les détails du quotidien -trier les vêtements du défunt-, en analysant et en décrivant ce qui se passe à l'intérieur d'une personne confrontée au deuil, et notamment en quoi il modifie les relations avec autrui.
   
   De façon implacable, elle revient sur l'instant qui a fait basculer sa vie, sur les souvenirs de ces années de vie commune qui affluent, sur son quotidien sans lui auprès de sa fille qui est hospitalisée dans un état très critique, sur ses relations avec le monde médical, sur sa façon d'appréhender le présent seule. Elle cherche à comprendre ce qu'elle vit, explique en quoi ce deuil est différent de la mort de ses parents dans la mesure où il bouleverse son quotidien. Elle cite les lectures sur lesquelles elle s'est appuyée et qui l'ont sans doute aidée : "Deuil et Mélancolie" de Freud ou "Essais sur l'histoire de la mort en Occident" de Philippe Ariès. Elle revient sur son manque d'empathie et de compréhension par rapport à certaines veuves: "Je me souviens du mépris que m'avait inspiré le livre écrit par la veuve de Dylan Thomas, Caitlin, après la mort de son mari, Leftover Life to Kill ("Un reste de vie à tuer"). Je me souviens de mon dédain, de ma sévérité envers sa façon de "s'apitoyer", de "geindre" de "s"appesantir". Lefthover to kill est paru en 1957. J'avais vingt-deux ans. Le temps est l'école où nous apprenons".
   
   Des passages particulièrement touchants émaillent ce témoignage. Elle montre en quoi le chagrin du deuil est "un état qu'aucun de nous ne connait avant de l'avoir atteint" et que ce qu'on peut en imaginer est loin de ce qu'il est vraiment. Un livre intelligent, qui analyse et dissèque le deuil, sans complaisance mais aussi sans pathos. Un livre d'une grande force et qui montre notre impuissance. Un livre qui philosophe sur la vie et sur la mort. Un livre qui témoigne de la solitude d'une femme qui se retrouve seule après avoir passé toute sa vie auprès d'un homme qui la protégeait avec les souvenirs qui rôdent et les discussions qui restent sans réponse faute d'interlocuteur.
   
   Un livre très fort.
    ↓

critique par Clochette




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Remise en question
Note :

   "Lis,apprends, révise, va aux textes. Savoir, c'est contrôler"
   
   Toute sa vie, la romancière Joan Didion a ,de son propre aveu, "développé une technique pour tenir à distance toutes mes pensées, toutes mes croyances, en les recouvrant d'un vernis de plus en plus impénétrable". La mort soudaine de son mari va tout remettre en question et Joan Didion va mettre une année complète à remettre en question "toutes les convictions que j'avais jamais pu avoir sur la mort, sur la maladie, sur la probabilité et le hasard, sur les bonheurs et les revers du sort, sur le couple, les enfants, la mémoire, sur la douleur du deuil, sur la façon dont les gens se font et ne se font pas à l'idée que la vie a une fin, sur la précarité de la santé mentale, sur la vie même."
   
   "L'année de la pensée magique" est donc le récit sans fard de cette recherche sur elle même, de sa manière de refuser la mort de son mari puis de l'apprivoiser petit à petit grâce à l'écriture et à la lecture, car elle cherche sans cesse à comprendre dans les plus petits détails les raisons de cette mort subite.
   
   Elle prend conscience de la différence entre la douleur et le deuil: "La douleur était passive. La douleur survenait. Le deuil, l'acte de faire face à la douleur, demandait de l'attention."
   Elle devient moins dure vis à vis des réactions des autres face à la mort: "Je me souviens de mon dédain, de ma sévérité envers sa façon de "s'apitoyer" de "geindre" de "s'appesantir" (…) Le temps est l'école où nous apprenons".
   
   J'ai beaucoup aimé l'écriture de Joan Didion (je vais évidemment lire ses romans) et sa ténacité à vouloir faire face, à vouloir mettre des mots sur ses sentiments et ses croyances les plus irrationnelles.
   
   Un texte magnifique qui a obtenu le prix Médicis essai 2007.

critique par Cathulu




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