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L'interprétation des meurtres de Jed Rubenfeld

Jed Rubenfeld
  L'interprétation des meurtres

Et non, Jed Rubenfeld n'est pas psy. Il est seulement fils de psychotérapeute. Pour sa part, il a choisi une toute autre voie, il enseigne le droit américain à l'université de Yale.

Diplômé de Princeton (thèse de philosophie consacrée à Freud tout de même) et d'Harvard, il est marié à Amy Chua, également professeur à Yale et auteur d'un essai sur la mondialisation "Le monde en feu".

Publié en 2006, "L'Interprétation des meurtres" ("The Interpretation of Murder") est son premier roman.

L'interprétation des meurtres - Jed Rubenfeld

Big Apple envahie par les psy
Note :

   Le premier roman de Jed Rubenfeld nous transporte dans l'Amérique du début de siècle dernier, non pour une ambiance de ragtime mais pour des travaux pratiques de psychanalyse. En effet, en ce dimanche 29 août 1909, Sigmund Freud débarque à Hoboken du paquebot George Washington pour un séjour à New York avant d'aller donner des conférences à l'université Clark. Il n'est pas venu seul : Ernest Jones, Sandor Ferenczi et Carl Jung l'accompagnent. Deux "locaux" sont là pour les accueillir, leur montrer New York et les accoutumer à l'Amérique : Abraham Brill, premier traducteur de Freud aux États-Unis et – seul personnage inventé parmi les psychanalystes – Stratham Younger, un ancien élève de Harvard, diligenté par l'université Clark. Ce dernier est le narrateur d'une partie des chapitres, les autres étant écrits à la troisième personne.
   
   Qui a tué Miss Riverford ?
   
   À peine les voyageurs sont-ils installés à Manhattan que des événements très particuliers vont se produire et compromettre leur séjour. Dans l'ombre, un Trio s'active au club Charaka : les meilleurs neurologues de la ville veulent discréditer la psychanalyse, considérée comme une secte immorale venue de Vienne, brouiller Jung et Freud, et empêcher Freud de tenir ses propos sur la sexualité. D'autre part, dans les beaux quartiers où ont poussé les gratte-ciel, et à Gramercy Park, deux très jolies personnes, Clara Banwell d'une part, Nora Acton d'autre part, se trouvent mêlées à d'étranges crimes sadiques – à commencer par celui d'Élisabeth Riverford – sur lesquels enquêtent le légiste Hugel, homme de confiance du maire McClellan, et Littlemore un jeune policier qu'il recrute au vu de son honnêteté. Pour couronner le tout, George Banwell, vite soupçonné de viol et de tentative de meurtre, est un ami du maire, qui aimerait bien être réélu, et c'est le constructeur du pont de Manhattan, qu'il va inaugurer en fin de mandat.
   
   Travaux pratiques :
   
   Les circonstances aidant, ces deux actions principales s'enchevêtrent en de nombreuses péripéties qui font de ce roman un incroyable "page turner". Le jeune psychanalyste new-yorkais Stratham Younger se trouve ainsi le pivot de l'histoire. Tout en réfléchissant au personnage de Hamlet, et au complexe d'Œdipe, il doit improviser l' analyse de Nora, (allusion à la vraie Dora analysée par Freud) et bientôt enquêter avec Littlemore. Les avis de Freud vont l'aider, mais aussi le troubler. Tout comme le trouble la jeune Nora en qui il découvre un penchant homosexuel et du talent pour l'affabulation.
   
   Le lecteur se trouve amené à parcourir les thèmes de la psychanalyse, à comprendre la rupture à venir entre Freud et Jung, tout en se perdant en conjectures sur l'identité des victimes et du ou des coupables. Au fait, dans l'édition américaine originale, meurtre est au singulier ! Alors, comptez bien les cadavres et veillez à ce qu'ils ne s'envolent pas.
   
   
   PS: Note du postmaster: Le résumé de ce roman fait beaucoup penser à celui de "Manhattan Freud" de Luc Bossi. Le roman de Luc Bossi est paru en 2009, celui de Jed Rubenfeld en 2006. Cela vaudrait la peine de lire les deux ensemble pour comparer. Si vous le faites, envoyez-nous vos commentaires. Lequel avez-vous préféré?
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critique par Mapero




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Énigme freudienne
Note :

   Une vraiment très agréable lecture de vacances avec ce roman psycho-policier. Et culturel! Car on y apprend en s'amusant pas mal de choses très intéressantes et tout à fait exactes sur le New York du début du 20ème siècle et ce qui fit de l'Amérique une sorte de patrie de la psychanalyse alors que le père de la psychanalyse lui-même (vous avez reconnu Freud) manifestait une sorte de gros phénomène de rejet vis-à-vis de ce nouveau continent qui s'ouvrait à ses idées.
   
   Ce n'est pas du tout sans arrière pensée que je viens de rappeler le surnom de Sigmund en tant que «père de la psychanalyse» puisqu'à l'époque où on nous le présente ici, il est tout aussi préoccupé -sinon plus- de sa succession, de sa descendance intellectuelle que du développement que ces nouvelles contrées pourront permettre à sa science de connaître. Il débarque avec Jung sur lequel il fonde les plus grands espoirs, pour toutes les raisons que Rubenfeld nous expose. C'est de lui qu'il compte faire son héritier et les choses de cet ordre sont loin d'être simples et faciles quand on n'ignore rien du non-dit, du refoulé en particulier en matière d'Oedipe, alors même que cette notion se révèle vraiment bien bien difficile à faire admettre.
   « Ces remarques eurent sur Freud un effet curieux: il eut un afflux de sang dans les artères qui entouraient son cortex cérébral, ce qu'il ressentit comme une lourdeur de la tête. Il déglutit et dit:
   -Vous niez le complexe d'Œdipe? »

   
   Et pour ce qui est du culturel, elle ne se limite pas au domaine psychanalytique ou architectural (naissance des gratte-ciels, pont de Brooklyn). Notre héros, le narrateur, médecin psychanalyste qui lui, n'a pas vraiment existé, se trouve être un passionné de Shakespeare, tout particulièrement d'Hamlet, et être capable de nous en parler pendant des pages en nouant ses réflexions sur l' «être ou ne pas être» avec ses supputations sur la solution de l'énigme de façon aussi passionnante qu'instructive: un régal.
   
   Mais rien de tout ce que nous apprenons au cours de cette lecture ne nous coûtera le moindre effort car nous baignons tout du long dans une enquête plutôt croustillante et extrêmement freudienne. sans que cela l'empêche d'avoir un petit côté Agatha Christien si j'ose dire -et j'ose, of course- pour ce petit pincement de l'intellect que l'on a tout du long, dû à la certitude que si l'on réfléchissait bien, on pourrait trouver la solution. Ce qui est d'ailleurs exact. Mais non content de nous offrir cet improbable cocktail logico-oedipien, l'auteur semble avoir pris le pari de flirter avec le rocambolesque et il ne mégotte pas avec les passages secrets, demi-mondaines, courses en fiacres et autres accessoires kitchissimes. Je suis sûre qu'il y a de l'humour là-dedans.
   
   Pour conclure et parce que j'aime bien faire peur, un extrait remarquable:
   
   «… l'épingle aurait dû laisser une empreinte inversée, et les initiales GB à l'envers sur la photographie de Mr Hugel donnent l'impression que c'est bien Mr Banwell le tueur. C'est en tous points ce qu'a dit Mr Hugel. Le seul problème, c'est que le cliché de Mr Hugel était déjà une image inversée. Rivière nous l'a expliqué (...) La photographie montrait les initiales GB à l'envers, vous me suivez? Mais ce cliché était lui-même une image inversée du cou de la jeune fille. Ce qui signifie que l'empreinte sur son cou était celle des initiales dans le bon sens, et par conséquent le monogramme du meurtrier n'était pas GB, mais l'inverse.
   - Redites-moi ça? Fit McClellan
   Littlemore reprit ses explications. En fait il dut même les répéter plusieurs fois.» (p. 449)

   Eh oui, plusieurs fois et pour moi aussi et il me sembla même après m'être bien représenté les choses, que Rubenfeld s'était bien emmêlé les pinceaux sur ce coup-là car, comme le concluait très justement le Maire «Mais cela n'a toujours aucun sens. Cette histoire n'a ni queue ni tête» et en effet, elle n'en avait pas jusqu'à ce que notre inspecteur favori (digne de Rouletabille) dans cette affaire en dégage un et nous prouve que ce n'est pas parce que c'est compliqué que ce n'est pas exact.
   
   Et pas seulement en psychanalyse.
    ↓

critique par Sibylline




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Etre ou ne pas être... démasqué
Note :

   Quatrième de couverture:
   
   "1909 Sigmund Freud est à New York pour donner une série de conférences sur la psychanalyse. Au même moment, une jeune femme de la bonne société est étranglée après avoir été sauvagement torturée. Freud, fatigué, malade, en butte à l'hostilité de l'intelligentsia locale, se retrouve malgré lui impliqué dans l'enquête que mène l'inspecteur Littlemore... Des bas-fonds de Chinatown aux hôtels particuliers de Gramercy Park, ce thriller à l'intrigue impeccable nous plonge dans le New York en mutation du début des gratte-ciel."

   
   Sigmund Freud arrive à New-York pour donner des conférences sur une nouvelle branche de la médecine, la psychanalyse, loin de faire l'unanimité parmi ses pairs. Il est accompagné par Carl Jung, un de ses disciples, de nationalité Suisse, et de Sandor Ferenczi de nationalité hongroise. Ils sont accueillis par Younger, jeune psychanalyste au brillant avenir, qui tout en admirant Freud n'est pas complètement convaincu de l'omnipotence de l'interprétation sexuelle dans l'analyse des patients. Freud est très controversé par nombre de médecins, notamment les neurologues, qui voient en lui une menace économique: la clientèle essentiellement féminine risque fort d'être plus attirée par la psychanalyse que par les électrochocs ou autres moyens musclés pour guérir des langueurs ou des hystéries.
   
    Le lecteur assiste au conflit terrible et muet opposant Freud et Jung dans les ambiances feutrées des chambres d'hôtel: Jung conteste la prohibition universelle de l'inceste et l'interprétation sexuelle de la névrose et de ce fait devient un interlocuteur de choix pour les adversaires de Freud. Freud, malgré cette rivalité intestine, sait que Jung est un rouage essentiel de la psychanalyse et de son expansion: ce dernier est le seul non juif du groupe et est le garant, de ce fait, que la psychanalyse n'est pas une aventure intellectuelle trop marquée... d'ailleurs il en fait son fils spirituel!
   
   Mais Freud est tout sauf le personnage principal de l'intrigue, bien qu'il se retrouve embarqué dans une enquête criminelle. Il est plutôt un catalyseur remettant sur les rails, volontairement ou non, le fil des idées de Younger au sujet du crime commis et de ses conséquences. Freud est aussi le miroir d'une société en pleine évolution économique et industrielle où les idées innovantes, tant matérielles qu'intellectuelles, annoncent une autre vision du monde et des hommes. L'Amérique, la jeune Amérique, industrieuse, productrice de richesses et de pauvretés, déplaît à Freud, l'Européen qui constate que le jeune pays passera, immanquablement, à côté des subtilités de l'âme humaine en raison d'une avidité d'acquérir et d'éblouir.
   
   Le narrateur du récit est Younger, ce jeune psychiatre gagné aux idées nouvelles qui accueille Freud et ses deux disciples à la descente du transatlantique. Il s'occupe du cas de la seconde victime, sauvée de justesse, Nora Acton, jeune fille de bonne famille qui a tout les symptômes de l'hystérie et de la persécution. De plus, elle semble atteinte par le syndrome des personnalités multiples. Nora réunit à elle seule une grande partie des maux d'une vie psychique gravement perturbée. Bien entendu, Younger ne peut résister au charme de la jeune fille et en tombe amoureux. Afin de retrouver son agresseur, soupçonné par la police d'être l'auteur du premier crime, Younger secondera l'inspecteur Littlemore et vivra à ses côtés de multiples péripéties plus haletantes les unes que les autres (la descente dans le fleuve à l'intérieur d'un caisson de décompression est absolument angoissant et terrifiant pour les claustrophobes!). Younger croisera le chemin d'un maire épris de gigantisme, d'un légiste désabusé que personne n'écoute vraiment, d'un richissime homme d'affaire, George Banwell, aux côtés pervers insupportables doté d'une épouse, Clara, plus qu'étrange sous une sublime plastique, un interné, accusé de meurtre, faisant le mur le soir et d'un mystérieux triumvirat aux pouvoirs occultes inquiétants.
   
   New York est en plein essor et offre un cadre extraordinaire à l'intrigue policière: on construit partout d'immenses buildings plus hauts les uns que les autres, de gigantesques ponts pour relier l'île de Manhattan avec des techniques inventées pour que le projet puisse être réalisé dans les temps et les termes financiers. New York est tellement bien décrite que le lecteur a l'impression d'être vraiment en 1909, au beau milieu des constructions et de la circulation en mutation: les voitures à cheval côtoient de plus en plus de voitures motorisées, les immeubles en construction avoisinent les établissements les plus chics, le bruit et la poussière accompagnent les protagonistes.
   
   J'ai particulièrement aimé l'interprétation de Younger d'Hamlet qui est un délice à suivre (je suis une admiratrice des œuvres de Shakespeare!), même s'il faut être concentré pour ne pas perdre le fil: Hamlet berce les réflexions de Younger tout au long de l'intrigue (on apprend que Hamlet fut au cœur d'un conflit entre Younger et son père) et est la pierre angulaire de l'interprétation non sexuelle d'un personnage (selon la théorie freudienne, Hamlet éprouve le désir secret d'avoir des relations sexuelles avec sa mère). "Etre ou ne pas être...." serait plus à traduire par "être ou sembler" tel est le choix qu'il doit faire. "Ce qui l'irrite le plus, c'est le deuil feint, ces faux-semblants, le port du noir par des gens qui n'ont qu'une hâte: festoyer au banquet de mariage pour ensuite se vautrer dans la couche nuptiale telles des bêtes. Hamlet ne veut rien avoir à faire avec cette société. Il refuse de feindre. de faire semblant. Il est." (p 388)
   
   "Sembler, c'est agir - feindre, interpréter un rôle. Voilà l'explication de toute la pièce, sous nos yeux à tous. ne pas être signifie sembler, et sembler c'est agir. Etre, par conséquent, c'est ne pas agir. D'où la paralysie! Hamlet est déterminé à ne pas faire semblant, ce qui signifie ne pas agir. S'il s'en tient à ce principe, s'il veut être, il ne peut agir. Mais s'il choisit de prendre les armes pour venger son père, alors il agit, et choisit de sembler plutôt que d'être." (p 389)

   
   "L'interprétation des meurtres" est un roman policier où tous les ingrédients sont présents pour construire une intrigue intéressante, haletante malgré quelques longueurs, et où le dénouement est inattendu.

critique par Chatperlipopette




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