Lecture / Ecriture
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La marche de Mina de Yôko Ogawa

Yôko Ogawa
  La piscine
  La grossesse
  La formule préférée du professeur
  Les abeilles
  Les paupières
  Tristes revanches
  La Bénédiction inattendue
  Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie + un thé qui ne refroidit pas
  La marche de Mina
  L'annulaire
  Une parfaite chambre de malade
  La mer
  Cristallisation secrète
  Amours en marge
  Les tendres plaintes
  La Petite Pièce Hexagonale
  Le musée du silence
  L'hôtel Iris
  Parfum de glace
  Manuscrit zéro
  Les lectures des otages
  Petits oiseaux
  La Jeune fille à l'ouvrage

Yōko Ogawa (小川洋子°) est une écrivaine japonaise née en 1962.
Elle a obtenu:
Le Prix Akutagawa pour "La Grossesse" en 1991
Le Prix Tanizaki
Le Prix Izumi
Le Prix Yomiuri
Le Prix Kaien pour son premier court roman, "La désagrégation du papillon"


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La marche de Mina - Yôko Ogawa

"Le charme sucré des souvenirs d'enfance"
Note :

   Sibylline évoquait, il y a quelques jours dans son commentaire de "La vallée des roses" de Franck Le Gall (une très jolie BD que j'avais moi aussi beaucoup aimée), le "charme sucré des souvenirs d'enfance". Et l'expression convient tout à fait à ce nouveau roman de Yôko Ogawa dont l'héroïne, Tomoko, se remémore une année un peu particulière de sa jeunesse: celle qu'elle a passée chez sa tante à Ashiya pendant que sa maman se perfectionnait dans une école de couture à Tokyo.
   
   Le temps d'une année scolaire, du printemps 1972 au printemps 1973, Tomoko s'est ainsi vue plongée dans un nouvel univers. Plus luxueux que celui auquel elle était habituée, car son oncle est le propriétaire d'une entreprise prospère, la fabrique de limonade Frezzy. Discrètement mâtiné d'influences occidentales, car la mère de son oncle, la grand-mère Rosa, est allemande. Un univers centré peu ou prou autour de la santé fragile de sa cousine Mina, d'un an sa cadette, une personnalité pas si facile à décrire en quelques mots: "(...) on pouvait dire que c'était une petite fille asthmatique, qui aimait les livres et allait à l'école à dos d'hippopotame. Mais si l'on voulait prouver qu'il s'agissait bien de Mina et de personne d'autre, il fallait dire que c'était une petite fille capable de frotter joliment des allumettes." (p. 98) Car les allumettes, ou plutôt les petites boîtes aux motifs variés que l'on trouve dans les restaurants et les hôtels, sont une des passions de Mina, qui prend un grand plaisir à leur inventer une histoire quand elle ne se plonge pas dans ses lectures de Kawabata, Katherine Mansfield ou Tourgueniev (des choix exigeants pour une petite fille en dernière année de l'école primaire).
   
   Le temps d'une année scolaire, les deux fillettes ont partagé une belle amitié, qui ne s'est pas démentie par la suite même si les liens se sont quelque peu distendus sous l'effet du temps et de la distance. Aux yeux de Tomoko, cette année est restée nimbée d'une douce chaleur, bien loin de l'inquiétant sentiment d'étrangeté qui imprègne tant des livres de Yôko Ogawa. Mais le charme sucré qui émane de "La marche de Mina" n'est pas pur sucre pour autant. Evoquant les premiers béguins de deux fillettes hésitant encore entre l'enfance et l'adolescence, et leurs enthousiasmes éphémères pour les étoiles filantes ou pour le volley ball - cette année-là, l'équipe masculine japonaise est rentrée des Jeux Olympiques de Munich avec une médaille d'or -, Yôko Ogawa a su mêler à la douceur ambiante juste ce qu'il fallait d'amertume pour maintenir en éveil les papilles gustatives de ses lecteurs. Et à défaut d'étrangeté, la silhouette massive et rondouillarde de Pochiko, l'hippopotame, étonnant animal de compagnie, et les bulles de la limonade "maison", marquent ce récit de l'empreinte d'une poésie insolite de la meilleure eau.
   
   
   Extrait:
    "Maintenant que trente ans ont passé, il n'y a déjà plus trace de la maison. Les deux cycas au feuillage abondant qui en défendaient courageusement l'entrée sont morts et ont été arrachés, le bassin à l'extrémité sud du jardin a été comblé. Le terrain qui est alors passé entre d'autres mains a été divisé, on y a construit un immeuble sans cachet et un foyer pour célibataires d'une société de produits chimiques, tous les deux habités par des inconnus.
    Mais c'est justement parce que la réalité est tout autre que mes souvenirs ne peuvent plus être abîmés par qui que ce soit. Dans mon coeur, la maison de mon oncle est toujours là, et les personnes de la famille, celles qui sont mortes comme celles qui sont âgées, y vivent comme autrefois. Chaque fois que je reviens sur mes souvenirs, leurs voix sont encore plus animées, leurs visages souriants sont pleins de chaleur." (pp. 16-17)

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critique par Fée Carabine




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Lumineuse enfance
Note :

   Tomoko part passer un an chez son oncle: après le décès de son père, sa mère part à Tokyo parfaire sa formation professionnelle. Tomoko a douze ans et va découvrir un monde dont elle était loin de se douter qu'il puisse exister. Elle rencontre son oncle, dont la mère, Grand-Mère Rosa, est allemande, souvent absent, sa tante qui oublie sa solitude entre l'alcool et la recherche des coquilles d'impression, et sa cousine, la tendre et rêveuse Mina, souffrant d'asthme et grande collectionneuse de boites d'allumettes à partir desquelles elle invente d'incroyables histoires. Elle fait la connaissance aussi de Pochiko, l'hippopotame naine, ultime animal du zoo de l'entreprise dirigée par son oncle.
   
   Alors que Mina est une grande lectrice et est attirée par la culture européenne, Tomoko regarde ces choses de loin, étonnée par les particularité de ce qui vient de l'étranger.
   
   "La marche de Mina" est à inscrire dans la continuité de "La formule préférée du professeur": un roman initiatique dont les racines appartiennent à l'enfance qui lentement s'enfuit, qui doucement apporte les éléments pour accéder au monde adulte.
   
   L'admiration amoureuse pour le cousin vivant en Suisse, la tendresse éprouvée envers Pochiko, original animal de compagnie, la douceur des moments passés aux côtés de Grand-Mère Rosa et de Mme Yoneda, l'enquête secrète sur le livreur de Fressy amenant à découvrir le pourquoi des absences prolongées de l'oncle, le Noël aux parfums européens orchestré par Rosa et ses souvenirs, la complicité avec Mina dans la salle de bain de lumière mais aussi l'apprentissage de la mort. L'enfance, moments merveilleux de l'éphémère, de ce fragile éphémère que l'on regarde avec tendresse par-dessus son épaule une fois adulte. La sérénité d'un temps qui sera vite révolu, l'époque d'une génération unique: la sienne.
   
   Ogawa nous promène dans les années 70 au Japon avec comme point d'orgue les Jeux Olympiques de Munich en 1972: "La marche de Mina" tire un fil de cette pelote, le fil de l'équipe japonaise de volley-ball, celle qui remportera le titre olympique, celle qui scande les heures de Mina et Tomoko, fervente supportrices des volleyeurs. Une pelote des souvenirs de Grand-Mère Rosa dont on déroule, subrepticement, quelques mailles: son mariage l'emmenant vivre au Japon et la sauvant de la déferlante nazie, sa capacité à ne pas oublier d'où elle vient, son attachement aux Noëls allemands, son regard chargé de tristesse devant la prise d'otages israéliens par un groupuscule palestinien, miroir lui renvoyant la disparition des siens.
   
   Lentement, le tricot d'enfance de Tomoko s'achève, rang par rang: le monde des adultes est rempli de secrets qu'il ne fait pas bon découvrir, l'attachement enfantin envers le cousin qui a la beauté du métissage, la découverte d'un ailleurs non japonais, une comète traversant le ciel, instant unique dans une vie, le partage virtuel de lectures avec le bibliothécaire, ouverture sur un monde inconnu mais fascinant.
   
   "La marche de Mina" se lit comme on sirote un diabolo grenadine et se déguste comme une pâtisserie que l'on mangeait enfant: on retourne aux sources de nos souvenirs couleurs sépia et des instantanés aux couleurs devenues pâles avec le temps, sur un doux air accompagnant cette tendre plongée dans les derniers feux de l'enfance.
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critique par Chatperlipopette




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Une famille pas comme les autres
Note :

   Après la mort de son père, Tomoko, âgée de 12 ans, est envoyée par sa mère chez sa tante et son oncle, loin de chez elle. D’eux elle ne sait rien si ce n’est qu’ils sont très riches et qu’ils ont offert à ses parents un magnifique landau au moment de sa naissance. C’est son oncle qui l’accueille à la gare et elle trouve vite sa place dans cette famille pas comme les autres. Elle se lie surtout avec sa cousine Mina, jeune enfant fantasque, gentille et attachante, avec une santé fragile qui l’oblige à faire de fréquents séjours à l’hôpital. Mina passe ses journées à lire et Tomoko s’approvisionne pour elle à la bibliothèque, elle collectionne aussi les boites d’allumettes et invente des histoires en s’inspirant des dessins qui figurent dessus. Elle élève un hippopotame nain qui l’emmène à l’école. Autour des deux fillettes, gravite une foule de personnages aux comportements parfois étranges, à commencer par son oncle qui dirige une usine d’eau minérale et n’est jamais à la maison, ce qui finit par intriguer Tomoko…
   
   Un récit enchanteur et tendre. Un univers insolite. J’ai eu plaisir à retrouver l’écriture de Yoko Ogawa, si proche de celle des autres auteurs japonais, où les personnages sont étranges et captivants. Un très bon moment de lecture, on se retrouve dans l’intimité d’une famille attachante. Place à l’amour, à l’amitié, aux liens familiaux puissants et à la magie de l’enfance.
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critique par Éléonore W.




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A dos d'hippopotame
Note :

   Tomoko a 12 ans quand sa mère, veuve depuis peu, l'envoie passer une année dans la famille très aisée de sa tante maternelle. L'adolescente tombe immédiatement sous le charme de ces personnes qu'elle n'avait jamais vues auparavant: son oncle, mi-japonais mi-allemand à la beauté stupéfiante, sa mère, Grand-Mère Rosa l'Allemande qui a quitté son pays natal pour épouser un Japonais, sa tante silencieuse qui traque les coquilles et consomme plus de whisky que d'eau, Mme Yoneda la vieille gouvernante énergique qui fait des concours qu'elle espère surtout ne pas gagner, M. Kobayashi le jardinier sur qui on peut compter et surtout Mina, sa cousine asthmatique un peu plus jeune. Devenue adulte, Tomoko raconte les événements marquants de cette année entre parenthèses dans sa vie...
     
   Voici un roman enchanteur, chers happy few, bien différent des romans de Yoko Ogawa que j'avais lus jusqu'à présent. Ici point d'étrangeté ou de surnaturel, rien que la vie qui s'écoule tranquillement dans cette maison "de style occidental" dont le jardin a longtemps abrité un zoo dont la seule occupante est à présent un hippopotame nain, Pochiko. Tomoko s'adapte rapidement à sa nouvelle vie et trouve en Mina bien plus qu'une compagne de jeu, une sœur. Il faut dire que la personnalité attachante de la petite fille a tout pour séduire: enfant fragile que sa maladie chronique contraint au repos et au calme, elle compense son manque de mobilité physique par une imagination tout à fait personnelle, nourrie par ses nombreuses lectures. Collectionneuse de boîtes d'allumettes dans lesquelles elle écrit des histoires étranges et poétiques, Mina est une nature passionnée qui trouve dans la calme et serviable Tomoko un parfait alter ego. Autour des ces deux filles qui découvrent chacune à leur manière l'amour et le volley-ball gravitent des adultes aux relations complexes, qui cachent parfois sous la surface tranquille de leur comportement policé (on est au Japon, ne l'oublions pas, où on s'excuse pour un mensonge ou un mot maladroit avec une exquise politesse) de bien troubles secrets.
   
   Un roman délicat et pudique, qui donne envie d'attendre les étoiles filantes et de relire Kawabata et qui raconte de manière originale et poétique un moment comme hors du temps dans le passage de l'enfance à l'adolescence. Délicieux.
    
   
   Titre original: Mina no koshin
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critique par Fashion




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Tout à fait attendrissant et passionnant
Note :

   La marche de Mina, c'est celle qu'elle ne fera jamais. Enfant fragile, elle ne peut se rendre à l'école que sur le dos de Pochiko, l'hippopotame nain de la famille. Mina est la fille d'un industriel qui a importé la recette d'Allemagne du Fressy, une limonade. L'Allemagne est également le pays d'origine de Rosa, la grand-mère. Bien que son père soit souvent absent, la grande maison de Mina est rarement vide : Mr Kobayashi vient souvent donner un coup de main, et Mme Yoneda tient la maison avec une grande rigueur. Mais c'est l'arrivée de la cousine Tomoko qui donne un nouvel élan à la maison et à son jardin zoologique laissé en jachère.
   
   C'est par les yeux de Tomoko, la nouvelle venue, qu'on découvre le fonctionnement de la maison, et la vie de Mina, cette jeune enfant qui inquiète tant ses proches à cause de sa santé très délicate. Il est parfois nécessaire d'aller en urgence à l'hôpital pour la sauver. Pour Tomoko, cette maison est un refuge, elle qui vient de perdre son père et dont la mère doit suivre une formation loin de la demeure familiale. C'est exactement le sentiment qu'on ressent à la lecture, une parenthèse enchantée dans la vie de Tomoko.
   
   Pourtant, tout n'est pas rose. Le trajet pour aller à l'école est long, et Tomoko est complexée par l'érudition de Mina, capable de lire des livres qu'elle ne connait même pas. Quand Mina demande à Tomoko d'aller chercher les ouvrages à la bibliothèque, c'est un univers nouveau qui s'ouvre, plein de possibilités mais aussi de crainte. Et ce jeune bibliothécaire, qui croit que c'est elle qui lit tous les livres, est à la fois une raison pour s'y rendre et une peur du mensonge qu'elle n'ose dévoiler.
   
   Mina aussi a son homme, ce livreur de Fressy qui l'alimente en boîtes d'allumettes., qu'elle collectionne et à partir des illustrations desquelles elle s'invente des histoires. Et ce sont ces relations entre adultes et enfants, vus à hauteur des jeunes filles, qui rendent ce roman touchant et émouvant. De même, la passion innocente et soudaine pour le volley-ball, véritable fascination des fillettes, incapables de faire deux passes correctement, est vécue intensément. Et lorsque le réel rencontre les fantasmes, que les palestiniens prennent en otage les athlètes israéliens alors que doivent se jouer les premiers matchs des JO de Munich, le choc est rude : c'est l'irruption de ce que les deux jeunes filles souhaitent éviter.
   
   Avec une écriture assez simple, Yoko Ogawa, que je découvre pour l'occasion, signe un roman tout à fait attendrissant et passionnant, qui emmène dans ce Japon du début des années 70 et dans la vie des enfants, fascinés par un hippopotame nain et une équipe de volley-ball. Un très beau roman, que je recommande vivement (et qui vous permettra de mieux comprendre pourquoi les japonais ont choisi le volley-ball pour raconter les histoires de Jeanne et Serge!). Une très bonne surprise, donc, pour moi qui ne suis pas un grand adepte de la littérature asiatique et en particulier japonaise.

critique par Yohan




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