Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Le dernier monde de Céline Minard

Céline Minard
  Le dernier monde
  Olimpia
  So long, Luise
  Bastard Battle
  Faillir être flingué
  Le grand jeu

Céline Minard est un écrivain français née à Rouen en 1969.

Le dernier monde - Céline Minard

No man’s land
Note :

   Jaume Roiq Stevens est astronaute et accomplit une mission en orbite autour de la terre à bord de la station spatiale internationale. Lorsqu'un incendie se déclare, et après avoir rapidement maîtrisé celui-ci, l'équipage est invité par les autorités à évacuer la station et à retourner sur Terre. S'opposant à cette décision, Stevens décide de rester seul à bord.
   C'est alors qu'il constate à travers les hublots que des phénomènes étranges se passent à la surface de la Terre. Puis soudainement toutes les communications s' interrompent et, face à ce silence inquiétant, Stevens se résout enfin à abandonner la station et à rejoindre le plancher des vaches.
   Sa capsule s'étant écrasée dans un marais de Floride, il constate avec stupeur qu'aucun comité d'accueil ne l'attend. Il réalise alors peu à peu que l'espèce humaine a totalement disparu de la surface du globe, ne laissant derrière elle que des vêtements vides, preuve d'une disparition aussi soudaine qu'inexplicable.
   
   
   Commence alors pour Stevens une incroyable odyssée qui va le mener à travers le monde, des steppes de Mongolie et de la Chine à l'Inde, de l'Afrique à l'Amérique du Sud en un voyage halluciné qui le reliera aux cultures et aux grands mythes fondateurs des civilisations nées sur ces différents continents.
   Etant devenu l'ultime représentant de l'espèce humaine et condamné pour cela à la plus extrême solitude, Stevens va retranscrire ses faits et gestes dans un carnet où il se décrira à la troisième personne du singulier afin de s'auto-observer et de surveiller sa santé mentale : « Je vais simplement prendre un peu de distance, je vais écrire tout ce que fait Jaume Roiq stevens, je vais l'écrire. Il a fait ci, il a fait ça. Comme si je me voyais de loin. »
   
   
   Il va également entamer un dialogue imaginaire avec des êtres issus de son propre passé mais aussi avec des personnages qu'il recréera à partir des quelques vêtements et papiers d'identité laissés derrière eux, maigres vestiges d'individualités anéanties mais qui reprendront peu à peu de plus en plus d'épaisseur et de réalité au fur et à mesure de l'évolution schizophrènique du récit de Stevens.
   On suit alors Jaume Roiq Stevens et ses « doubles » dans un périple halluciné où il se mettra, dans un but prophylactique, à la tête d'une immense armée de cochons lâchée sur les steppes d'Asie afin de nettoyer la surface de la planète des détritus engendrés par l'espèce humaine. On assistera aux luttes dynastiques auxquelles se livrent diverses espèce porcines ainsi qu'aux titanesques et sanglants combats qui les opposeront afin d'affirmer leur suprématie.
   On assistera aussi à la destruction par Stevens des barrages hydro-électriques, destructions qui assureront, par la violente submersion des terres, un nettoyage rapide et efficace des zones exploitées par la défunte espèce humaine.
   
   On le voit, c'est à un "trip" hallucinant que nous convie Céline Minard, une odyssée post-apocalyptique bien éloignée des références du genre. Certes, on ne peut s'empêcher au début de penser à «Je suis une légende» de Richard Matheson ainsi qu' à «Ravage» de Barjavel , deux romans essentiels de la littérature d'anticipation.
   
   
   Mais là où «Le Dernier Monde» se différencie de ces deux romans, c'est tout d'abord par sa résolution à tirer un trait définitif sur l'espèce humaine. Pas d'espoir chez Céline Minard, Jaume Roiq Stevens – Robinson Crusoe du futur, ne sera pas sauvé par ses pairs car il n'y a plus une seule personne vivante sur la surface du globe.
   La flore et la faune sont désormais libres de reprendre leurs droits sur la planète et le genre humain n'est plus qu'un mauvais souvenir, une souillure, qui peu à peu s'atténue jusqu'à disparaître.
   Stevens ne sera donc pas un nouvel Adam qui serait à l'origine d'un nouveau départ de l'humanité. Il n'y a pas d'Eve sur son monde et le Créateur a apparemment décidé de changer son fusil d'épaule. Exit les Homo Sapiens !
   C'est pourquoi Stevens, au fil de ses pérégrinations, évoquera les grands mythes originels forgés par les civilisations les plus anciennes, il récitera et réinterprétera ceux-ci dans une vaine tentative de réamorcer peut-être un processus de Création.
   Mais c'est sans compter sur les multiples personnalités dont est constituée la conscience de Stevens : parmi celles-ci l'une tente de faire un travail de conservateur et de recueillir tout ce qui fit la grandeur du genre humain : l'art, la littérature, la philosophie... Tandis que l'autre n'aspire qu'à faire table rase du passé et enterre définitivement jusqu'au dernier souvenir de cette espèce maudite et nuisible.
   
   
   Roman de Science-Fiction ? Conte cruel ? Fable philosophique ? «Le Dernier Monde» de Céline Minard c'est un peu tout cela. C'est aussi une forme de testament de l'humanité, un Requiem pour le genre humain, espèce ambivalente qui mériterait cent fois l'extinction en punition de ses actes mais qui, au contraire, mériterait aussi d'être sauvée pour sa créativité sans limites, la perfection de ses arts, la richesse de son imaginaire.
   
   C'est avec une écriture remarquable que Céline Minard nous entraîne dans son «Dernier Monde», une écriture ciselée, bondissante, érudite sans être prétentieuse, regorgeant de références culturelles, mythiques, littéraires et philosophiques. On pourra reprocher à ce roman certaines «longueurs» et quelques impasses dans la narration mais l'impression d'ensemble laissée est celle d'un récit que l'on voudrait reprendre maintes fois et sur lequel on voudrait incessamment s'arrêter afin de goûter les allusions disséminées au détour de chaque phrase.
   
   Voyage halluciné au bout de la raison, périple surréaliste à travers les mythes et les cultures humaines, «Le Dernier Monde» est une accusation portée conte le genre humain et ses excès ainsi qu'un hommage à notre si fragile, si redoutable et si vénéneuse espèce.
   ↓

critique par Le Bibliomane




* * *



Ecce homo
Note :

   Pas grand chose à rajouter à l'excellent commentaire de Bibliomane, je vais donc m'appesantir un peu plus sur les points qu'il n'a pas pu développer.
   
   Pour commencer, revenir sur l'évolution des projets de Jaume Roiq Stevens une fois revenu sur terre. Il faut comprendre que Céline Minard a rejeté la gageure qui aurait été de tenter de rendre plausible la disparition de la totalité de l'espèce humaine et pas celle des animaux, au moins les mammifères. La façon dont les êtres humains disparaissent est fantastique, aussi inexplicable qu'intégrale, mais c'est un fait. On n'a pas d'autre attitude à adopter que de le constater. Et cette démarche que le lecteur est obligé de faire a, à mon sens, une certaine importance. Elle le met lui aussi face à une énormité indépassable et insoluble avec laquelle il doit faire. Comme ce serait probablement le cas, LE survivant se tourne vers les animaux, forme de vie, de réactivité, d'intelligence et l'incorrigible homo sapiens, se met immédiatement à les dominer, les manipuler, les massacrer, les amener à se massacrer entre eux. Le chien étant somme toute trop dangereux, trop vite redevenu loup, au moins dans l'âme, il choisit le porc. On se demande un moment si Stevens va finir en roi des animaux pour se consoler de son désert humain. Mais il est déçu du résultat de ses efforts et les animaux de leur côté, du plus dangereux au plus anodin, sont tous redevenus sauvages et présentent bien plutôt un danger. Notre plus intelligent et plus puissant être sur terre pourrait bien finir tout simplement dans l'estomac de la plupart de ces bestioles.
   
   Jaume Roiq Stevens a entrepris de "nettoyer la station" (comprenez la terre) Pourquoi ? Ma foi, allez savoir, parce qu'il est un homme sans doute. Il aurait bien pu la laisser se nettoyer toute seule, mais là encore, il s'est cru nécessaire, après sa tentative d'armées porcines, il se lance dans la destruction des barrages. Là encore, cause discutable, gros dégâts sur la faune, vraiment l'activité humaine, même réduite à un seul élément est un danger pour plantes et bêtes qui devront patienter encore un peu avant d'être tout à fait tranquilles. Toujours cette attitude dominatrice et formative sur le monde ne reculant devant aucune énormité pour atteindre son but, comme si cela était indissociable de l'espèce humaine – et peut-être cela l'est-il en effet, mais à ce point?
   
   Réalisant qu'il ne dominera plus jamais ni la faune, ni la flore, Stevens connaît un épisode à la Conrad- Cœur des ténèbres avant d'accepter de se fondre dans le Grand Tout.
   
   Je m'aperçois que je n'ai pas développé mes réflexions sur sa création d'amis imaginaires, homme ou femme, et je vais m'en abstenir. Il est certain qu'un roman de cette ampleur nécessiterait plutôt des dizaines de pages de commentaires que quelques dizaines de lignes. Un lecteur suivant s'en chargera peut-être.
   
   Nous avons ici un roman à la fois d'aventure et exigeant. Il requiert du lecteur un effort intellectuel minimal, ce n'est pas une simple aventure à gober le bec ouvert, mais il offre un superbe terrain de jeu à ses capacités. Il est superbement écrit et occupera un bon moment votre imaginaire et vos réflexions. "Ah, moi j'aurais..., je n'aurais pas..."
   
   A lire absolument

critique par Sibylline




* * *