Lecture / Ecriture
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Les seigneurs du thé de Hella S. Haasse

Hella S. Haasse
  Le génie du lieu
  Les seigneurs du thé
  Les routes de l'imaginaire
  Un long week-end dans les Ardennes
  En la forêt de longue attente
  Des nouvelles de la maison bleue
  La source cachée

Hélène Sérafia Haasse, dite Hella S.Haasse.
Auteur néerlandaise, née en 1918, décédée en 2011

Les seigneurs du thé - Hella S. Haasse

En dansant la javanaise
Note :

    En 1871, Rudolf Kherkhoven, son diplôme d'ingénieur en poche, quitte Delft pour Java afin de rejoindre l'exploitation familiale de thé. Dans sa famille aux larges ramifications, tous font fortune sur l'île indonésienne dans ce commerce alors en pleine expansion. Rudolf tombe amoureux de l'île et plus particulièrement d'une région montagneuse, le Priangan et il décide d'acquérir et de défricher une terre au pied du mont Tiloe, Gamboeng. Travailleur acharné, comptable hors pair, homme droit et austère, très conservateur, il épouse en 1879 Jenny Roosegarde Bisshop, jolie jeune fille issue d'une excellente famille dont les membres ont des comportements parfois pour le moins étranges. Ils ont cinq enfants, l'argent commence à entrer dans les caisses familiales mais Jenny n'est pas heureuse...
   
   J'ai acheté ce roman complètement par hasard, conquise par une quatrième de couverture qui promettait que je tenais là "le roman de l'été". Or, il s'agit bien plus que d'un roman de l'été : c'est un excellent roman, foisonnant et passionnant. Une note préliminaire de l'auteur, Hella S. Haasse, auteur néerlandaise dont je n'avais rien lu mais qui est apparemment assez connue, explique que cet ouvrage est "un roman mais pas une fiction". Elle a étudié des lettres et des documents authentiques mis à sa disposition par les descendants des personnages du livre et elle a romancé les faits contenus dans ces lettres.
   
    Le résultat est extrêmement intéressant dans la forme : alternance de lettres et de chapitres romancés dont le point de vue varie (Rudolf, sa femme, la famille) et fascinant dans le fond : cette famille aux multiples cousins présente toute une galerie de personnages hauts en couleur (le sympathique Eduard, fou de chevaux de course, qui a eu des enfants avec une Chinoise et qui les a reconnus, le charismatique Karel qui pense apporter les bienfaits de la civilisation et de la culture au peuple sondanais et qui passe pour un gourou...) et elle dresse un portrait sans concessions de ces néerlandais partis chercher fortune au bout du monde et dont certains sont détestés, comme le grand-père de Jenny, Daendels, qui a fait construire la grand'route de Java et qui est à l'origine de milliers de morts.
   
   C'est une société dans laquelle les hommes décident et les femmes subissent, tributaires des désirs de leur mari, que celui-ci soit sexuel (la mère de Jenny a porté 13 enfants, ce qui pousse ses filles aînées à prendre une décision qui va s'avérer terrible, toutes ont plus d'enfants qu'elles ne peuvent en élever et nombreuses sont celles qui meurent en couches) ou professionnel (les plantations et les carrières politiques passent avant toutes choses, Jenny ou sa belle-soeur Cateau, en feront les frais...). Figure masculine parmi les autres, Rudolf, le personnage principal est un homme poussé par le désir d'être reconnu par sa famille : il court après la reconnaissance dont il s'estime lésé, à tort ou à raison, la multiplicité des points de vue permettant au lecteur de penser ce qu'il veut...
   
   Il faut ajouter à cela un personnage central : le décor, grandiose et humide de cette île du bout du monde qui se voit peu à peu "occidentalisée" : chemin de fer, automobiles, constructions... Les descriptions rendent palpables la moiteur, l'écrasante chaleur et la démesure de la végétation (l'auteur est d'ailleurs né à Djakarta, Batavia dans le roman).
   
   Alors, chers happy few, qui veut aller cultiver du thé ?
   
   PS: L'auteur a publié de nombreux ouvrages, dont une biographie romancée de Charles d'Orléans, En la forêt de longue attente et un roman qui met en scène la marquise de Merteuil vieillissante, Une liaison dangereuse. Je vais me pencher (sans tomber) sur ces ouvrages...
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critique par Fashion Victim




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Feuilles de thé
Note :

   En 1873, Rudolph Kerkhoven se rend dans les Indes orientales pour se consacrer avec sa famille à la culture du thé. De ses études à son mariage avec Jenny Roosegarde Bisschop, de ses échecs à sa réussite, on suit le parcours d’un homme hors du commun.
   
   Hella S. Haasse est loin d’inventer l’histoire de l’homme dont elle parle. Pour ce faire, elle s’est basée sur les archives de sa propre famille. On sait donc dès la préface que tout ce que l’on va lire, bien qu’en partie romancé est vrai. Du coup, ce qu’on lit est d’autant plus passionnant ! On découvre la Hollande De la fin du 19e siècle, le monde colonial à une période charnière, la naissance et le développement de la culture du thé !
   
   Hella S. Haasse sait transcrire les odeurs, les couleurs. On a l’impression de voir les ciels gris de Hollande, la tristesse et la raideur des relations sociales, des ciels encore plus gris quand on arrive enfin aux Indes avec leur luxuriance, la sensualité, la violence aussi. La place que prennent les paysages, véritables personnages est proprement époustouflante.
   
   Ce monde colonial n’est plus naissant, loin de là. Mais on a passé la charnière des grands partages, des conflits et des tensions entre colonisateurs (dans une certaine mesure seulement, je vous l’accorde). Les colonisateurs hollandais en sont à leur deuxième, voire leur troisième génération. Ils se mêlent aux populations indigènes, chinoises dans un brassage qui ne signifie pas mélange. Les hiérarchies sont reproduites, les préjugés tenaces. Si quelques uns tentent de faire le bien des populations locales, on en est à un mélange de paternalisme et de socialisme qui donne de curieux résultats.
   
   Mais cela n’est guère qu’un petit aspect de ce roman. Les relations familiales des Kerkhoven, les relations conjugales de Rudolph et de Jenny sont au cœur du récit. Rudolph est un homme entier, intègre, honnête. Mais ces qualités sont autant de défauts. Incompris d’une grande partie de sa famille, tous ses actes vont être jugés durement quand il ne cherchait finalement que la reconnaissance de ses mérites. Les jalousies et les haines vont se déchaîner, parties de si petits malentendus et de si idiotes disputes que les conséquences en semblent disproportionnées. Sans le vouloir, par aveuglement et entêtement, Rudolph va provoquer le malheur de ceux qui l’entourent et surtout de sa femme tant aimée, Jenny dont il va briser illusions et rêves. Car le monde des colons est un monde où les femmes sont soumises. Soumises aux décisions de leurs pères et époux, soumises au désir d’hommes qui leurs font de trop nombreux enfants. Le destin de Jenny, usée par des grossesses et des enfants qu’elle ne désirait pas tant et par une vie dans des conditions difficiles et extrêmes qu’elle n’avait pas choisie en est un exemple. Mais sa propre mère, ses sœurs, les sœurs de Rudolph, sa fille Bertha portent autant d’histoires douloureuses.
   
   Dommage que le récit soit un brin lent à démarrer et trop prompt à finir. L’utilisation des archives, si elle permet à Hella S. Haasse d’appuyer son récit et de lui donner des points d’ancrage plombe parfois le propos et hache la narration au point de devenir parfois inconfortable. Entre documents et chapitres romancés, on ne sait parfois plus trop à quelle source se vouer ! J’ai aussi eu un peu l’impression que faute de correspondance, elle finit par s’appuyer sur des photographies qui laissent peu de place aux développements. Et cela au moment où les choses devenaient encore plus intéressantes !
   
   Seul gros bémol au final, la multitude des personnages et la complexité des relations familiales qui auraient nécessité un bel arbre généalogique, histoire de s’y retrouver ! D’autant que tout ce petit monde porte peu ou prou les mêmes prénoms !
   
   Bref, globalement une belle lecture même si ce n'est pas un coup de coeur!
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critique par Chiffonnette




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Roman colonial
Note :

   "Les Seigneurs du thé" de Hella S. Haasse est un roman néerlandais couplant la formation de son héros Rudolf Kerkhoven à l'évocation de la colonisation des Indes Néerlandaises, en particulier de Java.
   
    Il a le tempo lent et le style sans aspérités des romans anglais traditionnels : longue introduction du héros, présentation minutieuse du cadre, de la famille, des paysages, de l'activité. C'est vraiment un roman colonial classique, sans qu'on y décèle ce qui marque si profondément chez Conrad : une critique implicite du colonialisme et une expérience extrême des personnages, ou même chez Marguerite Duras, dans la prise en compte de la misère morale des colons. Au contraire, il existe une retenue dans l'expression des situations, qui nécessite une accumulation de petites touches pour renforcer les atmosphères.
   
   Au-delà de la description de la vie des planteurs qui partent défricher la forêt tropicale de Java à la fin du XIXème siècle, c'est l'histoire familiale de Rudolf Kerkhoven, tiraillé entre l'indifférence de ses proches et sa soif de réussite, qui constitue le nœud du roman, jusqu'à son terme teinté d'amertume.
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critique par Jean Prévost




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Heurts du thé
Note :

    Les couvertures sont parfois trompeuses. Ne dirait-on pas que "Les seigneurs du thé" est un magnifique roman d'une collection fleur bleue? A propos et en aparté lire "fleur bleue" c'est encore lire. La grande romancière néerlandaise Hella Haasse, plusieurs fois favorite du Nobel et souvent évoquée comme une Yourcenar batave, m'avait convaincu de la classer dans mes écrivains de référence avec un seul livre lu, mais quel livre, "En la forêt de Longue Attente". Ce livre phare date de 1949 mais ne fut traduit en français qu'en 91. C'est bien plus tard dans sa longue vie que Madame Haasse a publié, en 1992, "Les seigneurs du thé", beau roman dans le cadre colonial des Indes Néerlandaises, actuelle Indonésie, quatrième plus grand pays au monde. Hella Haasse a toute légitimité pour cette histoire. Née en 1916 à Batavia (Djakarta) elle vécut là-bas une bonne partie de sa jeunesse et "Le lac noir", sa première nouvelle abordait déjà un thème important dans son œuvre, les rapports entre autochtones et colons. Important mais pas unique sujet de la littérature chez Hella Haasse. Cette grande dame des lettres, terme classique dans les notes sur H. H., fut aussi très francophile et vécut en France une dizaine d'années à la fin du siècle dernier.
   
    Les années 1870, absents en Afrique les Pays-Bas disposent par contre en Asie de la pléthore d'îles qui devait devenir l'Insulinde puis l'Indonésie. Rudolf Kerkoeven rejoint ses parents déjà établis dans l'île de Java après ses études en métropole. D'immenses domaines, des collines entières sont consacrées au thé puis au quinquina. C'est cinquante ans de cette histoire que nous raconte Hella Haasse dans un récit fort documenté qui n'élude pas les difficultés d'adaptation, particulièrement celles des femmes pas toujours très bien considérées par leurs hommes d'affaires de maris. Les grossesses répétées par exemple et l'ennui de la vie en brousse conduiront la femme de Rudolf à la dépression la plus grave. Les relations avec les enfants baignent dans le rigorisme batave mais aussi dans le volontarisme et une certaine abnégation. Les riches descriptions de la nature de Java ne sont pas non plus le moindre attrait des Seigneurs du thé, mêlées de considérations économiques qui nous font un peu mieux comprendre l'aventure coloniale hollandaise, certes exotique mais aussi laborieuse.
   
    L'Histoire ne repasse pas les plats. Il y a eu conquête et colonisation aux Indes Néerlandaises comme ailleurs. Madame Hella Haasse en parle mieux que personne, femme issue d'un milieu cultivé mais qui peut figurer à sa manière dans une anthologie parmi celles qui auront contribué à changer les choses et les idées. On semble la redécouvrir enfin, les Nobel l'avaient ratée. Nul besoin de colifichet honorifique, l'écrivaine H. H. est (h)immense et j'aurai le plaisir d'y revenir prochainement. Si cela vous tente...

critique par Eeguab




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