Lecture / Ecriture
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Le diable au désert. Ananké Hel ! de Marc Décimo

Marc Décimo
  Le diable au désert. Ananké Hel !
  Le Duchamp facile

Le diable au désert. Ananké Hel ! - Marc Décimo

Des nouvelles de la Coloniale
Note :

   Marc Décimo délaisse pour un temps ses sujets de prédilection, Jean-Pierre Brisset et Marcel Duchamp, pour se pencher sur un autre phénomène, Paul Tisseyre, un obscur mais pas un oublié puisqu'André Blavier lui a consacré plusieurs pages de ses “Fous littéraires”.
   
    Paul Tisseyre n'a pas toujours été un fou, littéraire ou pas. Né en 1873 à Paris, fils d'un garde républicain, il s'engage chez les spahis et participe à sa première campagne au Dahomey dans les années 1894-96. Il en retire un antimilitarisme farouche qui l'incite à témoigner et à se lancer dans l'écriture avec un premier roman, “Sous-offs d'Afrique”. Ce qui ne l'empêche pas de rempiler et de prendre part aux missions Foureau-Lamy puis Flamand en Algérie et à travers le Sahara, expéditions qui se déroulent dans des conditions proprement dantesques que Décimo restitue à partir des documents de l'époque.
   
   Rendu à la vie civile en 1901, Tisseyre, qui s'appelle désormais Paul Tisseyre-Ananké, multiplie les activités, persiste dans la voie littéraire avec “Tartarin de Toulouse”, dirige un cabaret, lance un journal, “Les Coulisses”, qui ne connaîtra qu'un numéro tout à la gloire du chanteur pacifiste Montéhus. Il entre alors dans sa période mystique, se dit marqué et inspiré par Hel, "la déesse ou géante de la mort dans la mythologie scandinave", publie “Hel !” (Dieu), simple résumé pour y livrer ses visions. Il a retrouvé dans Hel l'origine du langage ("En préhistoire, les pères de la race Blanche Gaëlle-Celte portaient le nom de AL, qui se transforma en EL ou HEL, selon les 'accents' des divers dialectes, etc."). C'est alors que l'on comprend ce qui a suscité intérêt de son biographe : là où Jean-Pierre Brisset faisait naître le langage dans le cri de la grenouille, Tisseyre trouve son origine dans les cris des bêtes préhistoriques :
   "Les cris du bison et de l'aurochs :
   AG OG'... EG... Gaël.
   ceux du mammouth :
   AD AD AD... ADAM.
   de la chèvre :
   AM AM' MA' ME'... L'hommesse.
   du bélier :
   AB BAB BE... BA-AABEL, BABEL.
   etc."

   
   Colon au Sénégal en 1903, candidat aux législatives en 1910, fonctionnaire dans l'administration des Postes, malade, ruiné, Tisseyre trouve encore le moyen de s'engager en 1914, récolte une blessure, navigue d'hôpital en hôpital pour "paludisme chronique, psychasthénie, héroïnomanie, dysenterie, fièvres bilieuses hémoglobinuriques" et autres joyeusetés, se consacre toujours à Hel et meurt à Paris en 1931. "Puis Paul Tisseyre-Ananké-Hel ! fut définitivement oublié", conclut Marc Décimo. Il était temps de le redécouvrir
   
   La deuxième partie du volume reprend un ouvrage de Tisseyre publié à l'origine en 1907 aux éditions Messein, “Rires et larmes dans l'armée”. C'est un recueil de nouvelles écrites apparemment sur le vif au cours des campagnes d'Afrique de l'auteur. Il y évoque le quotidien du régiment de spahis dont il faisait partie : portraits de gradés et de sans-grades, tranches de vie de cantonnement, relation d'escarmouches, anecdotes, récits enchâssées à la Maupassant. On y trouve des traces du “Roman d'un spahi” de Loti, des ressemblances avec le soldat Chapuzot de Jean Drault, des échos d'Hector France, des images qui parlent ("Nous manquions d'eau depuis vingt-quatre heures et l'oued était sec comme une poitrine d'Anglaise") et partout, un souci d'humanisme, un effroi devant les exactions commises au nom de la patrie, une véritable honte devant les cruautés qui forment le quotidien de la troupe coloniale.

critique par P.Didion




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