Lecture / Ecriture
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Tribulations d’un précaire de Iain Levison

Iain Levison
  Tribulations d’un précaire
  Un petit boulot
  Trois hommes, deux chiens et une langouste
  Arrêtez-moi là !
  Une canaille et demie
  Ils savent tout de vous

Iain Levison est un écrivain américain d'origine écossaise né en 1963. Il vit à Philadelphie.

Tribulations d’un précaire - Iain Levison

Le travail c’est la santé…
Note :

   A la fin de son parcours universitaire, Iain Levison exerce une somme incroyable de petits boulots dans plusieurs Etats. Ce sont ces expériences qu’il relate dans ce récit : 42 emplois en dix ans. Des expériences qui, les unes après les autres, vont l’éloigner de son rêve ordinaire de maison et de famille.
   
   Pas de plainte, pas vraiment d’amertume dans ce récit. Juste un constat, celui d’un combat permanent pour la survie, pour ne pas se retrouver parmi les plus pauvres des plus pauvres, sans domicile fixe.
   
   Bien sûr c’est un constat fait avec une certaine drôlerie. Iain Levison ne manque pas d’humour. Ses mésaventures de serveur soûlant un mineur dans un patio sous la neige, de pêcheur en Alaska ou de livreur de fuel ne manquent pas de sel. Mais il y a dessous un constat noir de la situation sociale aux Etats-Unis. Le monde dans lequel vit Iain Levison est un monde où les hommes sont interchangeables et où il n’y a aucune compassion ni compréhension. Du coup si parfois on rit, c’est jaune. D’autant que lui manie aussi plus souvent le cynisme que l’humour.
   
   Pour ma part, je dois admettre que je n’ai pas franchement apprécié cette œuvre. J’avais entendu parler des autres œuvres de cet auteur et je m’attendais à autre chose. J’ai trouvé cette accumulation d’expériences un peu fastidieuse, parfois un peu ennuyeuse. Manquant de rythme tout simplement. Je suis allée au bout pour la simple raison qu’il le fallait, par respect pour celui qui tenait la plume et pour les travailleurs dans la même situation que lui. Et aussi parce que c’est un tableau qui fait froid dans le dos d’un système qui risque d’arriver un jour où l’autre chez nous. Ceci dit, si le style adopté par l’auteur voulait faire ressentir au lecteur l’ennui, l’apathie, son acceptation de sa situation par le narrateur, c’est réussi !
   
   Je ne m’avoue donc pas vaincue par ce semi échec ! Je lirai les romans de monsieur Levison.
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critique par Chiffonnette




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"Quelqu'un a raflé tout l'argent"
Note :

   « Au cours des dix dernières années, j'ai eu quarante-deux emplois dans six Etats différents. J'en ai laissé tomber trente, on m'a viré de neuf, quant aux trois autres, ç'a été un peu confus. C'est parfois difficile de dire exactement ce qui s'est passé, vous savez seulement qu'il vaut mieux ne pas vous représenter le lendemain.
   Sans m'en rendre compte, je suis devenu un travailleur itinérant, une version moderne du Tom Joad des Raisins de la colère. À deux différences près. Si vous demandiez à Tom Joad de quoi il vivait, il vous répondait : «Je suis ouvrier agricole.» Moi, je n'en sais rien. L'autre différence, c'est que Tom Joad n'avait pas fichu quarante mille dollars en l'air pour obtenir une licence de lettres.»

   
   C'est par cet amer constat que Iain Levison – dans les toutes premières pages – débute son récit consacré à ses expériences de demandeur d'emploi dans l'Amérique contemporaine. Voici donc les tribulations d'un licencié en lettres réduit à exercer les métiers les plus minables, les plus précaires, les plus mal payés, et tout ceci dans un seul but : survivre.
   
   Levison nous raconte donc ses expériences d'employé de supermarché et de restaurant, de livreur de fuel, de déménageur, d'ouvrier dans une pêcherie d'Alaska, d'installateur de câbles d'ordinateurs, etc. En une succession étourdissante et souvent hilarante de toutes ces mésaventures que ne peuvent connaître et apprécier que ceux qui se sont un jour trouvés dans cette situation terriblement inconfortable qui vous pousse à accepter n'importe quel travail pour remplir votre assiette, à subir toutes les avanies et toutes les humiliations afin de rentrer chez soi (si l'on a un chez soi) en possession d'une maigre obole qui permettra de garder la tête hors de l'eau pendant quelques jours.
   
   Cette vie bancale, c'est celle de millions d'hommes et de femmes de par le monde. Car, ne nous y trompons pas, cette situation, même si elle relève ici de la société américaine, est déjà cruellement implantée et vise à s'étendre de plus en plus dans notre pays.
   
   La loi du marché actuel cherche de plus en plus à user et abuser d'une main d'oeuvre corvéable à merci, sous qualifiée, et rapidement interchangeable. Le cauchemar social décrit et vécu par Iain Levison n'est pas une spécificité d’Outre-Atlantique mais une réalité ressentie par l'ensemble des travailleurs de tous les pays. On peut à ce titre parler d'une mondialisation de la précarité. Les responsables ? Il ne faut pas chercher loin pour les trouver.
   
   «Quelqu'un a raflé tout l'argent, c'est sûr. Il y en avait tellement qu'il doit bien se trouver quelque part. La propagation de la prospérité du haut vers le bas s'est sans doute inversée. Les américains ont perdu leur richesse goutte à goutte pendant qu'une succession de décisions inconsidérées permettait aux millionnaires de se tailler une part de plus en plus grosse. Les riches philanthropes, les Carnegie d'autrefois qui déploraient les difficultés des pauvres, ont été remplacés par une nouvelle race de millionnaire, le millionnaire-né qui ignore que la pauvreté existe. C'est chaque millionnaire pour soi.»
   
   Le décor planté ici est donc américain, mais quelle différence avec ce que vivent nos compatriotes ? Ne sommes-nous pas après tout, pour la plus grande majorité d'entre nous, tous dans le même cas ?
   
   Même si la situation décrite ici est particulièrement dure, le système américain faisant peu de cas de la protection sociale et des allocations chômage, ce cauchemar vise à devenir le modèle de nos sociétés européennes dont les dirigeants – qui sont les féaux des grands groupes financiers – s'exercent à mettre en pratique ces méthodes sous les prétextes fallacieux d'une «croissance» dont personne – à part quelques-uns – ne verra jamais les effets supposés bénéficier à l'ensemble de la population.
   
   Bien sûr, certains pourront dire que notre situation reste enviable pour la majorité des habitants du tiers-monde. C'est vrai. Mais sommes nous condamnés à nous appauvrir pour la simple et unique raison qu'il existe de par le monde des êtres humains plus démunis que nous-même ?
   «Il y a de nombreuses façons de voir la chose. Ça ne va pas si mal. Je vis dans le pays le plus riche du monde ; même être fauché ici vaut mieux que d'appartenir à la classe moyenne du Pérou ou de l'Angola. Je pourrais être un paysan sénégalais. C'est ça, c'est cette phrase qu'on devrait vous dire en vous remettant une licence de lettres le jour de la cérémonie où un petit chèque pour avoir mis toute votre énergie dans un boulot sans intérêt qui ne donne aucune satisfaction dans une grande entreprise sans visage. «Voilà pour vous. Félicitations. Vous savez, vous pourriez être un paysan sénégalais.»
   Ce n'est pas une question d'argent. Le véritable problème c'est que nous sommes tous considérés comme quantité négligeable. Un humain en vaut un autre. La loyauté et l'effort ne sont pas récompensés. Tout tourne autour des résultats financiers, un terme aussi détestable pour tout travailleur que «licenciement» ou «retraite forcée». D'accord, nous avons fait des progrès depuis l'édification du barrage Hoover ou depuis que les ouvriers mouraient en construisant les voies ferrées, mais l'attitude des entreprises vis-à-vis de ceux qui accomplissent le travail est restée la même.»

   
   Le récit de Iain Levison est en cela une féroce critique du système actuel, un système oppressif, sans pitié, qui pousse chaque jour des millions d'êtres humains sur la pente de la misère au nom du sacro-saint profit des entreprises.
   
   Je terminerai ce commentaire en disant que j'ai beaucoup aimé ce livre et cela pour plusieurs raisons. J'ai aimé le style incisif et l'humour désabusé que Iain Levinson a apporté à son récit, la verve aussi avec laquelle il décrit ses multiples expériences, la critique acerbe qu'il porte sur ce système d'exploitation de la majorité au profit de quelques-uns.
   
   Mais ce qui m'a beaucoup touché dans ce portrait, c'est que j'y ai reconnu la situation de nombreuses personnes avec qui je travaille chaque jour. Oui, car je fais moi-même partie de cette cohorte de travailleurs précaires que vous croisez chaque jour ou dont (je ne vous le souhaite pas) vous partagez le destin. Nous sommes de plus en plus nombreux chaque jour, que ce soit dans le secteur privé ou dans le public. Nous préparons vos repas, nous vidons vos poubelles, nous livrons votre mobilier, nous remplissons les linéaires de vos hypermarchés...
   Nous sommes légion mais personne ne semble nous voir sauf, bien sûr, ceux qui profitent de notre sueur et de nos angoisses.
   Alors lisez et pensez à nous quelquefois.
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critique par Le Bibliomane




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Révolté de la précarité
Note :

   Le style est désabusé, le ton est détaché, le cynisme est accroché, l’humour est glacé. Derrière tout cela, il y a la révolte.
   
   Levison donne l’impression de raconter une expérience, son expérience sans trop y mettre d’affect bien qu’au final, ce qui ressort du texte, c’est ce feu sous la glace. C’est cette impression qu’avec notre système, un jour, tout une marge de la population vivant la précarité racontée par l’auteur, explosera.
   
   Le livre raconte l’expérience d’un chercheur d’emplois (42 emplois en 10 ans nous dit la quatrième de couverture). Cette quête permanente, ce passage obligé pour survivre, est racontée chronologiquement, plus ou moins longuement selon les emplois. Cet homme qui cherche n’est pas un homme sans qualification, n’appartient pas à la catégorie des «sortis du système scolaire sans formation», ceux pour lesquels on imagine que la recherche d’emploi va être constituée de multiples galères. Cet homme a une licence de lettres. Bien qu’il aurait été félicité lors de la remise de son diplôme (mais il n’y est pas allé!), cette formation (qui lui a coûté 40 000 dollars, rappelle-t-il cyniquement) ne lui ouvre aucune porte. Son profil n’est pas recherché; au contraire, son bagage intellectuel serait parfois une gêne pour les métiers manuels auxquels il postule.
   
   « Les gens aiment avoir à faire à des professionnels. Ils aiment aussi que les magasins aient en stock tout ce dont ils ont besoin. Et ils aiment se dire que les camions sur les routes sont surveillés par quelque autorité supérieure qui vérifie que les véhicules sont sûrs et que les chauffeurs ne s’endorment pas au volant. Et ça n’est tout bonnement pas possible. » P77

   Levison pointe l’absurdité du système économique, se moque gentiment des clients rois que nous sommes tous plus ou moins, dévoile le monde souterrain de ceux qui sont les rouages nécessaires de cette machiavélique mécanique de la consommation reine.
   
   De petits boulots en petits boulots, le trimeur de cette histoire se retrouve en Alaska à travailler sur des bateaux en compagnie de travailleurs précaires de tous pays.
   Le travail est harassant: « Encore un filet plein de poissons vivants qui s’écrasent en battant de la queue et en s’éclaboussant d’eau de mer. Cette fois-ci, j’en ai jusqu’au cou. Je peux à peine bouger et le poids de tout ce poisson me rend la respiration difficile. Je comprends tout à coup l’’intérêt d’un signal d’alarme, […] J’essaie de me dégager en me tortillant, et au bout de trois à quatre minutes je me retrouve au sommet du tas où je reprends haleine. Un type passe la tête dans le trou et crie: «Hé, tu l’envoies ce poisson ou quoi?» P131
   
   C’est du réalisme 100 % pur vécu. Un tableau froid dépeint avec humour et détachement. Enfin, pas toujours. Voyez cette dernière phrase.
   « Je suis ici pour gagner ma vie, commencer une vie, avoir des choix de vie. Mettre une certaine distance entre moi et les gars qui mendient dans la rue.» P144

critique par OB1




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