Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme de Cormac McCarthy

Cormac McCarthy
  Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme
  La route
  Un enfant de Dieu
  L'obscurité du dehors
  Méridien de sang
  Le gardien du verger

Cormac McCarthy est un écrivain américain né en 1933 à Providence (Rhode Island).

Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme - Cormac McCarthy

Tex-Mex
Note :

   Quelque part dans le désert, entre Mexique et Texas, Llewelyn Moss, un chasseur amateur, tombe par hasard sur le résultat d 'un affrontement sanglant entre trafiquants de drogue. Près des voitures aux carrosseries perforées à l'arme automatique, il découvre des cadavres, des armes, de l'héroïne et plus de deux millions de dollars en liquide. Conscient du danger auquel il s'expose, Moss s'empare de l'argent. Mais c'est sans compter sur l'acharnement de certains à vouloir récupérer ce qui leur appartient. Commence alors pour Moss et sa jeune femme une longue cavale, de routes désertes en motels minables, traqués simultanément par une horde de meurtriers, un tueur à gages ancien officier des Forces Spéciales et surtout d'un meurtrier psychopathe dont l'arme de prédilection est un pistolet d'abattoir.
   
   En filigrane du récit se surimposent les réflexions du shérif Bell, représentant de la loi au bord de la retraite, qui tente d'établir la lumière sur le sillage sanglant laissé derrière Moss et ses poursuivants.
   
   Bell, au cours des monologues qui jalonnent le cours de son investigation, s 'interroge sur les causes et les motivations de sa carrière et surtout sur la déliquescence du monde moderne ou violence et matérialisme vont de pair. Bell, qui a combattu en Europe pendant la deuxième guerre mondiale et qui n'a pas fini de régler ses comptes avec les vieux démons de son passé, ne comprend plus la société actuelle, ses dérives, ses outrances et sa cruauté : «Voilà que la semaine dernière on a trouvé un couple en Californie qui louait des chambres à des vieux et après ça ils les tuaient et les enterraient dans la cour et encaissaient les mensualités de leur pension. Ils commençaient par les torturer. Je me demande pourquoi. Peut-être que leur télé était en panne.»
   
   Le dernier roman de Cormac Mc Carthy est un roman très noir, un road-movie crépusculaire, un portrait ténébreux de l'Amérique contemporaine, un western moderne où le fracas des armes automatiques se déchaîne sous l’éclairage au néon des interstates.
   Non, décidément, ce pays n'est pas pour le vieil homme.
   
   Ce roman est à l'origine du long-métrage d'Ethan et Joel Coen présenté au festival de Cannes 2007 : "No country for old men"
   ↓

critique par Le Bibliomane




* * *



Rio Bravo !
Note :

   Si on commençait par la fin ? C'est un truc jamais vu : le traducteur remercie un armurier de l'avoir aidé à décrypter le vocabulaire des armes à feu ! Alors si vous êtes réfractaire aux collections de pétoires, à la gloire des différents calibres et hostiles à la NRA, alors passez votre chemin… Qu'on ne s'attende pas à trouver dans ce récit endiablé, malgré les fortes descriptions du désert coloré et minéral au début, un roman sur l'Ouest sauvage genre Jack London ou Jim Harrisson. Ici la "wilderness" est entrée dans la nature humaine.
   
   Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme ! Ça c'est sûr. Tout fiche le camp ma pauvre dame. Voilà, c'est un polar à thèse. Ça allait bien mieux avant, quand Bell et sa femme Loretta étaient jeunes pas encore installés par ici. Où du temps des valeureux pionniers. Quand il y avait seulement des vols de bétail — car on est au Texas — au temps des vrais westerns et des cowboys croyant en leur Colt et craignant Dieu. Avant que les règlements de comptes entre trafiquants de drogue ne sèment la mort au nord du Rio Bravo et n'ouvrent le règne du Malin ou de Mammon.
   
   Ici le Diable a forme humaine et s'appelle Anton Chigurh, muni de son pistolet d'abattoir et de sa bonbonne d'air comprimé. Déjà on ne sait pas ce qui donne le plus de frissons, son nom ou ses armes. Me croirez-vous, il n'est pas le seul à s'y connaître question quincaillerie, pistolet-mitrailleur ou fusil à pompe : il y a aussi Llewelyn Moss, le soudeur, qui vit dans un "mobile home", et qui découvre le Grand Massacre et la valise bourrée de dollars — et aussi d'un bidule électronique — et c'est le signal que la chasse à l'homme est ouverte. Il y a enfin le shérif Bell et ses hommes et leurs jolies voitures décorées face aux engins des méchants, tels que 4x4, camionnettes et autres pick-up à gros pneus et gros turbo pour consommer plus et laisser plus de gomme sur les routes.
   
   Et de la route, y en a ! Un vrai roman géographique ! Munissez-vous de préférence du "Road Atlas" édité par Rand Mc Nally et ouvrez page 99 : tout y est. La rivière Pecos, affluent du Rio Grande, les comtés à coyotes et cactus proches du Mexique, les petites villes sans autre pittoresque que leurs noms : Sanderson, Fort Stockton, Odessa, Del Rio, Eagle Pass et les ponts à péage pour aller dans leurs villes-jumelles : Ciudad Acuña, Piedras Negras, etc. Partout des motels. Essentiels les motels ! On n'est pas dans le vieux continent avec les consignes de gare : ici c'est aux conduits d'air conditionné qu'on peut confier ses affaires. Ou du moins essayer. De toute façon, aucune serrure ne résiste à Chigurh ; ne l'appelez pas si vous avez perdu vos clefs : il casse tout...
   
   Le style, parfois, ne casse rien. En dehors des descriptions remarquables parce que très précises (paysage, action), deux écritures en fait cohabitent ; l'une se reconnaît à la conversation sans tirets, sans indication des personnages — petites phrases courtes pour échanges rapides. L'autre, en italique, plonge dans la tête du shérif qui se penche sur son passé, ses collègues, sa famille, sur ce meurtrier infernal que personne ne coince, discours rapporté qui déborde de "dit-elle", "dit-il", etc. Au début, on trouve ça plutôt intéressant, captivant, haletant même. On risque aussi de se lasser avant la fin.
   
   Certains appellent ça : "le grand roman américain". Je serais un peu plus réservé, néanmoins j'ai préféré ce roman à bien d'autres venus de l'Ouest. McCarthy fait le portrait d'une société gorgée de violence: l'autodestruction de l'empire américain est en marche. Prochaine étape : «La Route» ?
    ↓

critique par Mapero




* * *



No country for old men
Note :

   Un Cormac McCarthy très différent de "La route". Nous sommes en fait ici dans un polar, et qui plus est dans un polar où l’on n’a pas peur de la viande froide!
   
   A proximité du Rio Grande, frontière entre USA et Mexique, un ancien policier, Llewlyn Moss, parti chasser en solitaire dans le désert, tombe sur la scène d’un carnage; voitures criblées de balles, cadavres, … Tout indique qu’il est tombé sur la scène d’un règlement de compte entre narcotrafiquants. D’ailleurs, la marchandise, de l’héroïne, est encore dans un des véhicules. Et l’argent, plus loin, il va le trouver aussi; 2,5 millions de dollars, pas moins. Il a peu de temps pour prendre une décision, une décision qui, il le sait dès le départ, pourra changer radicalement son existence. Il a choisi: ce sera la richesse, mais la fuite éperdue aussi. Une fuite dont le lecteur comprend de suite qu’elle ne finira qu’avec l’élimination de Moss.
   
   "J'ai envoyé un homme à chambre à gaz à Huntsville. Un seul et rien qu’un. C’est moi qui l'ai arrêté et il a été condamné sur mon témoignage. Je suis allé là-bas et je lui ai rendu visite deux ou trois fois. Trois fois. La dernière c'était le jour de son exécution. Je n'étais pas obligé mais j'y suis allé. Sûr que ça ne me disait rien. Il avait tué une gamine de quatorze ans et je peux dire et il n'y a aucun doute là-dessus que je n'avais pas tellement envie d'aller le voir et encore moins d'assister à son exécution mais je l'ai fait. Les journaux parlaient de crime passionnel et lui voilà qu'il me dit que ça n'a rien à voir avec la passion. Il sortait avec cette gosse. Une jeunesse. Lui il avait dix-neuf ans. Et il m'a dit qu'il avait prévu de tuer quelqu’un depuis plus longtemps qu'il pouvait s'en souvenir. II disait que si on le relâchait il recommencerait. Il disait qu'il le savait qu'il irait droit en enfer. C'est ce qu'il m'a dit je l'ai entendu de sa propre bouche. Je ne sais pas comment il faut comprendre ça. Bien sûr que je n’en savais rien. J’ai pensé que je n'avais jamais vu quelqu’un de pareil et je me suis dit que c'était peut-être une nouvelle espèce. J'ai regardé quand ils l'ont attaché sur le siège et qu'ils ont refermé la porte. Il avait peut-être l'air un peu nerveux mais c’était à peu près tout. Je crois vraiment qu'il savait qu’il allait se retrouver un quart d'heure après en enfer. J’en suis persuadé. J'ai beaucoup réfléchi là-dessus. C'était facile de lui parler. Il m'appelait Shérif. Mais je ne savais pas quoi lui dire. Quoi dire à un type qui de son propre aveu n’a pas d'âme? À quoi bon lui parler? J’ai pas mal réfléchi à tout ça. Mais lui c'était rien comparé à ce qui allait nous tomber dessus.”

   
   C’est donc à cette chasse à l’homme, vue principalement du côté "gibier" - donc avec peu de visibilité – que nous assistons. C’est perdu d’avance, OK. C’est donc sur le modus operandi que portera l’intérêt du roman. Et Cormac McCarthy ne nous décevra pas. C’est violent, brutal, sans concessions au bon goût ou à la chose littéraire. Ça n’en demeure pas moins un polar très efficace qui brosse une réalité très noire et sans espoir de ce qui peut se passer entre cette frontière qui sépare deux mondes radicalement différents: le Mexique et les USA.
   
   Le vieux, en l’occurrence c’est le shérif – ce pourrait être Llewlyn Moss aussi – qui n’a aucune prise sur les évènements, fait plus office de comptable mortuaire et de commentateur désabusé.
   
   On reste sur un sentiment ambigu à l’issue de la lecture. De la violence, brute et destructrice, une absence de perspectives, et pourtant…
    ↓

critique par Tistou




* * *



Ce qui reste des valeurs
Note :

   “Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme” est le titre français du roman de Cormac McCarthy paru sous le titre “No country for old Man”, titre conservé dans la version française du film des Frères Coen.
   
   Le récit : Llewelyn Moss est un simple ouvrier. Aussi quand il découvre sur les lieux d'un massacre à la frontière du Texas et du Mexique, une mallette contenant deux millions de dollars, il a le vertige. Et il cède à la tentation, sachant qu'il libère ainsi toutes les forces du mal et ne devra attendre aucune pitié de ses poursuivants. Commence alors une cavale tragique à travers les paysages du Texas et Moss et sa jeune femme vont bientôt se rendre compte qu'ils ont déclenché un mécanisme irréversible et fatal.
   
   Le récit proprement dit alterne les points de vue selon les personnages, que ce soit celui de Bell , le shériff, de Moss, l'ouvrier qui a fait le Vietnam, de Chigurh, le tueur fou qui opère avec un matador, pompe a air comprimé pour tuer les animaux à l'abattoir...
   
    Il est entrecoupé par de petits chapitres séparés du récit par la présentation graphique, en italique, et qui résonnent comme un commentaire de l'action et une réflexion sur l'Humain. Ces passages présentent les pensées intérieures du shérif, le vieil homme du titre, celui qui ne se sent plus adapté dans ce pays qui est pourtant le sien mais dont l'évolution l'effraie. C'est pourtant un dur à cuire, le shérif Bell, il a fait la guerre en France avant de devenir shérif du comté mais cette violence gratuite qui se déchaîne autour de lui, y compris chez les plus jeunes, le fait que la frontière entre le Bien et le Mal soit devenue si floue, le font se sentir étranger :
   "Aujourd'hui les gens quand on leur parle du bien et du mal il y a des chances pour qu'ils vous regardent avec un petit sourire. Moi je n'ai jamais eu de doutes là-dessus. Quand je réfléchis à des choses comme celles-là. J'espère que je n'en aurai jamais."
   
   Ce personnage est attachant, même s'il apparaît parfois comme un vieux réac, car il n'a pas perdu le sens de l'humain. Face à lui, Chigurgh, le tueur incarne le contraire, l'inhumain. Il est l'incarnation du mal car il ne se conforme plus aux lois des Hommes, et n'éprouve plus de sentiments. Ce qui le rend si fascinant, c'est qu'il obéit pourtant à un sens de l'honneur tout personnel. Ce qu'il a promis, il le tient, même si c'est absurde, même si cela implique la mort de personnes innocentes. Il incarne une sorte de démiurge du Mal, jouant la vie de ses semblables à pile ou face. Il est passé dans un autre monde, un no man'sland de la conscience et de la morale. Il est l'emblème de ce pays qui n'est pas pour le vieil homme. Entre les deux, Moss incarne l'humanité moyenne avec ses faiblesses (il vole l'argent et tue pour se défendre) mais qui conserve pourtant des valeurs morales : Il refuse de tromper sa femme, qu'il aime, avec la jeune fille qu'il prend en stop; et surtout il met sa vie en danger et il en a conscience en retournant sur le lieu du massacre pour donner à boire au blessé.
   
   Le style de Cormac McCarhty est assez déroutant bien que je l'aie déjà rencontré chez d'autres écrivains américains. On dirait que c'est un livre qui été rédigé pour être adapté au cinéma! Le style est réduit à de nombreux dialogues entrecoupés par un récit qui peint les actions sans s'arrêter sur les descriptions. Autrement dit, le roman est presque écrit comme un scénario. Je suppose que l'adaptation au cinéma ne doit pas être difficile! Personnellement cela m'a gênée et j'ai eu du mal à entrer dans l'action. Mais l'histoire est si forte, la dénonciation de cette société si violente, que j'ai fini par adhérer totalement au récit. Il ne s'agit pas d'un thriller où le mal est décrit seulement comme un ingrédient pour exciter le plaisir des lecteurs mais pour l'amener à réfléchir sur la société, la perte des valeurs et plus universellement sur nous-mêmes et la fragilité des frontières qui distinguent l'humain du monstre. Un bon roman!

critique par Claudialucia




* * *