Lecture / Ecriture
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Le chemin des âmes de Joseph Boyden

Joseph Boyden
  Le chemin des âmes
  Les Saisons de la solitude
  Là-haut vers le nord
  Dans le grand cercle du monde

Joseph Boyden écrivain canadien né en 1966, qui vit en Ontario et enseigne la littérature à la Nouvelle-Orléans, il a reçu le Giller Prize pour "Saisons de la solitude".

Le chemin des âmes - Joseph Boyden

Le chemin de la perdition
Note :

   Nous sommes en 1919, la Grande Guerre est terminée mais pas son cortège de douleurs et de sang. Elle a laissé des traces plus profondes que les tranchées où se terraient les soldats, plus profondes que les cratères des obus, plus profondes que les blessures par balle, plus profondes que les sillons de l'enfer. Niska, une vieille indienne qui a conservé le mode de vie traditionnel des indiens Cree, femme-médecine ou chamane, attend le retour de son neveu.
   
   En 1914, Xavier et Elijah s'engagent dans l'armée pour s'en aller combattre sur les champs de bataille de Belgique et du Nord de la France. Commence alors pour eux, une plongée dans l'enfer de l'inhumanité. Le premier se bat en relative harmonie (si tant est que l'harmonie puisse exister dans un tel contexte) avec ses croyances et ses convictions: il tue sans haine, pour se défendre, pour défendre sa vie et accompagne les âmes des soldats sur le chemin de leur autre vie. Le second bascule, peu à peu, dans la jouissance de donner la mort, dans la jouissance du sang, dans la jouissance du sentiment de puissance offert par une lunette sur un fusil, par l'habileté à saisir le moindre bruit pour détruire l'autre. Il rencontre aussi le pouvoir de la morphine, médecine qui fait tout oublier notamment la douleur et la peur, médecine qui peut faire déraper et franchir la frontière qui sépare l'humanité de la cruauté perverse.
   
   Joseph Boyden et ses héros indiens Cree, Xavier, Elijah et Niska, entraînent le lecteur dans les récits croisés de trois destins forts et parfois tragiques.
   
   Les souvenirs des traditions indiennes du Canada, le respect de la nature, l'écoute de cette dernière, alternent avec les récits des combats de la guerre des tranchées. Cette guerre qui brise, hache, biffe les hommes et leur âme jusqu'à en faire des dévoreurs, certes métaphoriques, de chair humaine. Les indiens, vivant dans des conditions extrêmes en hiver, savent combien il est facile de sombrer dans l'obscurité de la faim lorsque la famine menace et les beaux jours encore lointains. Niska en fit l'expérience, enfant, lorsque son père, homme-médecine du clan, fut contraint de soustraire du monde des vivants, une jeune femme (et le bébé qu'elle allaitait) qui trouvant son époux vaincu par le froid glacial le mangea pour survivre: elle était devenue, au yeux de la tribu, une windigo, une âme damnée car ayant goûté à la chair humaine. Xavier, aussi, plus tard, fut témoin de cela et comme son grand-père l'avait fait pour sa tante Niska, cette dernière, devenue à son tour hookimaw (femme-médecine), le laissa regarder la mise à mort d'un homme devenu windigo.
   
   Cette expérience initiatique servira à Xavier lorsqu'il sera clair et évident que Elijah est devenu un windigo, a franchi la frontière qui sépare les êtres humains de l'innommable. Mais Xavier n'a pas terminé son long chemin vers son âme. La guerre lui a infligé une dépendance sournoise: la morphine. Xavier fait partie des six millions de mutilés de guerre: il a perdu une de ses jambes et gagné une immense culpabilité, la mort d'Elijah.
   Xavier revient au pays avec son lourd fardeau et une envie de mourir qui inquiète Niska. Au cours des trois jours du voyage de retour vers les immenses forêts silencieuses de l'Ontario, Niska va maintenir la minuscule flamme de la vie dans l'âme de Xavier. Trois jours de voyage en canoë, trois jours de doses de morphine, trois jours d'angoisse, trois jours de récits des champs de bataille, trois jours de récits des jours anciens et heureux lorsque Xavier pistait l'orignal, courait les bois, apprenait à se déplacer sans bruit, à écouter le coeur palpitant de la Nature.
   Au terme du voyage… mais je vous laisse le découvrir.
   
   Un premier roman d'une force romanesque étonnante et superbe, emportant tour à tour le lecteur au coeur des forêts enneigées et silencieuses, sanctuaires des traditions millénaires de la sagesse amérindienne et au milieu des hurlements et des déchaînements d'une guerre impitoyable et sanglante. Dès que le lecteur plonge dans le roman, il est aussitôt happé par la puissance du récit et l'extraordinaire vie des personnages (Xavier le taciturne, peu enclin à s'exprimer en anglais, peu désireux d'être assimilé et Elijah le lumineux indien, irréel de beauté et d'élocution facile - il parle anglais mieux que les officiers! - expansif et virevoltant), une vie proche de l'épopée, de l'héroïsme (au sens grec du terme).
   
   Une aventure dont on revient enchanté malgré les horreurs approchées. Une écriture superbe, dynamique autant que poétique, rythmant le récit de longues respirations.
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critique par Chatperlipopette




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Un bon indien est un indien soldat
Note :

   J'ouvre ce livre dimanche soir, après un week-end trèèèès fatiguant, et, en dépit de mes craintes, je ne parviens plus à m'en arracher alors que je sais qu'il me faut dormir.
   
   La plume est là: des phrases courtes, mais si expressives. La nature est décrite avec une justesse que l'on pourrait croire qu'un film* se déroule devant vos yeux. Je suis conquise.
   Bien entendu tout n'est pas idyllique dans ce roman, car là n'est pas le but; les scènes de combat, les sniper, les assauts tout est retranscrit avec un grand sens du détail, mais cela reste du réalisme sans volonté d'écoeurement. L'auteur a souhaité rendre hommage aux amérindiens qui sont venus combattre durant la Première Guerre Mondiale, et comme le dit un ami de Nishka, quelques soient leurs exploits, une fois de retour au pays, ils ne seront que des indiens comme les autres, ne tirant aucune gloire de leur courage. [Francis Pegahmagabow fut un de ces hommes, comme le rappelle l'auteur dans ses remerciements]
   
   A travers l'errance de Xavier, ombre de lui-même sous la dépendance de la morphine, qui revit pour nous les épisodes vécus en France, et les événements de sa vie que lui raconte Niska afin de le rappeler à la Vie, on découvre la souffrance de ces amérindiens; un combat qui commence dès le quotidien, mais qui n'empêche pas l'espoir d'être toujours présent.
   J. Boyden nous rappelle la tentative d'acculturation vécue dès l'enfance, qui se traduit pour tous ceux qui résistent par l'isolement, la marginalisation.
    "(...) Encore une fois, Neveu, tu dois comprendre qu'en ce monde de peine, il faut les saisir à pleines mains, ces rares moments de bonheur qui nous sont concédés (...) " - Nishka, p. 213
   
   "(...) Mais surtout, je dirai aux anciens comment, après un bombardement, la vie reprend son cours ordinaire, presque aussitôt, comment l'esprit ne tolère pas qu'on s'attarde sur l'horreur de la mort violente (...) " - Xavier, p.114*²
   

   Que ce soit dans cette guerre de tranchées incompréhensible aux yeux des hommes qui bataillent pour une colline, une tranchée prise à l'ennemie etc. ou dans la volonté de détruire des hommes de culture et de vision différente, la volonté reste la même: une Guerre physique ou psychologique d'où bien peu vont réussir à sortir. Alors qu'Elijah semblait avoir remporté la bataille dans son pays, cet affrontement dans une terre inconnue le mène vers une folie autre mais qui l'empêchera de revenir dans sa patrie. Quasi orphelin, lui et Xavier sont frères, s'épaulent depuis l'enfance, mais en dépit de cette solidarité, il ira chercher trop loin "son bonheur" pour parvenir à revenir.
   
   "(...) Je ramasse un bâton pour tisonner le feu; je contemple la rivière qui passe devant nous, cette rivière qui nous emporte toujours plus loin dans les bois. Aujourd'hui encore, je reconnais à peine les lieux. Je tâche d'écarter cette pensée, la peur d'arriver là où nous n'étions jamais allés, mais elle continue de me tourmenter, comme un sale gosse qui nous lancerait des pierres depuis la rive (...)" - Nishka, p. 272
   

   Au cours de la soirée de présentation de son nouveau roman "Les saisons de la solitude ", j'ai appris que ce livre était en fait le second volume d'une trilogie voulue par J. Boyden, qui souhaite néanmoins permettre à tout lecteur de lire indépendamment chacun des titres.
   Pourquoi une trilogie alors me direz-vous? Car on y retrouve les descendants de Nishka et Xavier et la notion de la solidarité familiale, la quête de l'amour au sens large, ainsi que les thèmes de l'isolement, la marginalisation, la perte de la culture, mais également que l'on sort plus fort de ses échecs
   
   
   * : Parlant toujours de son nouvel opus, J. Boyden a raconté qu'il voyait les scènes se déroulant à Toronto et New-York comme un film.
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critique par Delphine




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14/18
Note :

   "1919. Nord de l'Ontario. Niska, une vieille indienne, attend sur un quai de gare le retour d'Elijah, un soldat qui a survécu à la guerre. A sa grand surprise, l'homme qui descend du train est son neveu Xavier qu'elle croyait mort, ou plutôt son ombre, méconnaissable. Pendant trois jours, à bord du canoë qui les ramène chez eux, et tandis que sa tante essaie de le maintenir en vie, Xavier revit les heures sombres de son passé : l'engagement dans l'armée canadienne avec Elijah, son meilleur ami, et l'enfer des champs de bataille en France .." 4e de couverture.
   
   
   Quel choc ce roman! j'ai eu du mal à m'en extraire tellement le récit est fort et les personnages passionnants. Je comprends que la blogosphère soit quasi-unanime. Le livre est construit en alternance autour du récit du parcours de Niska depuis son enfance jusqu'à sa vieillesse et de celui de Xavier, revenu avec une jambe en moins, hanté par les évènements vécus dans les tranchées, morphinomane et détaché de la vie. Niska qui le voit à un fil de rejoindre le "chemin des âmes" espère le faire revenir en le nourrissant de l'histoire de son peuple et de ses ancêtres.
   
   Xavier et Elijah ont fait partie des indiens Cree engagés aux côtés des Canadiens pour aller faire la guerre de l'autre côté de la mer. Leur grande habileté à la chasse leur a permis de devenir tireurs d'élite et d'effectuer des missions particulières. Si Xavier n'aime pas la guerre et répugne à tuer, Elijah par contre y prend rapidement goût et y laissera sa raison.
   
   "Nous courons à un cratère plus petit où nous nous jetons ; nous attendons un moment avant d'en essayer un autre, dans l'espoir qu'il sera plus profond. Les miaules déboulent et pètent l'une après l'autre : des volées d'éclats me poursuivent comme des nuées de gros insectes. Ce cratère-ci est plus profond, mais inondé. La puanteur est horrible. Une nouvelle explosion illumine la nuit : on voit des bras surgir de l'eau, les doigts crispés comme pour saisir un objet invisible. Il y a aussi quelques pieds nus qui dépassent ; je me demande où sont passés les souliers."
   

   L'auteur s'est manifestement beaucoup documenté, les descriptions des tranchées, des assauts, des jours d'attente, des corps qui volent en éclats, des poilus qui tombent par milliers sont hyper-réalistes et souvent difficiles à supporter. La boue, les rats, les poux, la saleté, l'incurie des chefs, Xavier se sent de plus en plus mal et a la nostalgie du pays. Il voit Elijah devenir de plus en plus téméraire, imprudent et ne comprend plus son ami.
   
   A travers le récit de Niska un parallèle se fait entre la violence aveugle subie par les hommes à la guerre et la violence subie par le peuple indien, dépossédé de ses valeurs par les blancs. Niska enfant est emmenée de force dans une pension dirigée par les religieuses pour l'éduquer selon la religion catholique et lui faire oublier ses traditions. Elle s'enfuira et retrouvera la vie d'avant toute seule dans la forêt. Et elle exercera le don hérité de son père, celui de lire les présages et de tuer les "windigos".
   
   "Durant ces années où je devenais une jeune femme, ma mère m'enseigna tout ce qu'elle savait du kosapachikan, la tente tremblante, et du matatosowin, la loge à sudation. Elle m'enseigna les herbes et les racines qui peuvent guérir et celles qui tuent ; les parties de la mouffette qui soignent la cécité des neiges ; celles de la chouette qui permettent de voir la nuit. Elle considérait mes crises occasionnelles de la même façon que moi : comme un don encombrant, qu'il fallait néanmoins cultiver."
   

   C'est un roman foisonnant, oppressant, prenant et au final porteur d'espoir. Il me tarde de lire la suite "Les saisons de la solitude".

critique par Aifelle




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