Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Une exécution ordinaire de Marc Dugain

Marc Dugain
  Une exécution ordinaire
  La malédiction d'Edgar
  La chambre des officiers
  L'insomnie des étoiles
  Heureux comme Dieu en France
  Avenue des géants
  L'emprise
  Ultime partie


Marc Dugain est un écrivain français né en 1957 au Sénégal.

Une exécution ordinaire - Marc Dugain

Le régime russe revisité par Marc Dugain
Note :

   Hiver 1952. URSS.
   
   Alors qu'Olga est en train d'effectuer son travail d'urologue dans un hôpital de la banlieue de Moscou, faisant le tour des malades avec le médecin chef, un homme se présente à elle et lui demande de la suivre : "Il n'était pas rare à l'époque qu'on vienne arrêter quelqu'un sur son lieu de travail, même si la police secrète avait une préférence pour les enlèvements de nuit". Alors qu'elle se demande bien ce qu'on peut lui reprocher et qu'elle s'attend à être torturée, déportée ou tout simplement tuée, elle se retrouve en fait devant Staline en personne ! Ce dernier a fait appel à elle car elle a des dons de guérisseuse et il veut qu'elle soulage ses souffrances physiques. Mais elle va devoir justifier son absence auprès de son mari, et Staline lui ordonne de ne pas lui dire la vérité !
   
   C'est en Allemagne de l'Est que débute le second récit avec Plotov, un espion du KGB...
   
   Puis, nous faisons la connaissance de Pavel et sa femme Ekarina qui cohabitent avec d'autres familles comme c'était l'usage en Russie et notamment avec Alexandra, dont il deviendra l'amant quelques années plus tard. Ils ont deux enfants : une fille Anna et un fils, Vania, marin naufragé dans l'accident d'un sous marin russe, l'Oskar.
   
   Enfin nous assistons aux dernières heures de Vania justement, prisonnier de l'Oskar alors qu'il vient de partir plein de fierté pour sa première mission et de ses dernières heures en compagnie de l'ami de son père Anton, en mer des Barents.
   
   
   Ces différents récits ont un point commun : la cruauté du régime russe et le mépris qu'il affiche pour la personne humaine, que ce soit au temps de Staline ou de nos jours, avec Poutine. Inspiré de faits réels -l'Oskar nous rappelle en effet le drame du Koursk-, bien documenté, mêlant fiction et réel, ce récit fait froid dans le dos. Tout au long d'un fil conducteur qui est l'histoire d'une famille juive -les Altman- à travers plusieurs générations, l'auteur fait une critique acerbe du régime russe.
   
   Ce récit est passionnant, il nous replonge dans l'histoire de la Russie, de la guerre froide jusqu'au conflit tchétchène d'aujourd'hui. L'écriture est maîtrisée et le récit parfaitement mené avec une froideur implacable qui résonne avec la froideur et l'indifférence des dirigeants russes face à la personne humaine. Je ne peux que vous inciter à vous plonger dans ce livre qui se lit d'une traite et vous invite à une réflexion sur l'empire russe.
   
   Ce roman a obtenu le prix RTL-Lire 2007
    ↓

critique par Clochette




* * *



TRÈS, très, très mitigé
Note :

   Des derniers jours de Staline, en 1953, à la catastrophe sous-marine de l'Oskar au début des années 2000, en passant par un détour en RDA, Marc Dugain fait voyager le lecteur dans ce monde communiste et post-communiste en profonde mutation. Chaque période donne lieu à une partie distincte dans le roman. Celui-ci débute avec la rencontre entre Staline, mourant et qui vient de renvoyer ses médecins juifs, et une jeune magnétiseuse. Le hic, c'est que Staline souhaite garder ces entrevues secrètes, et n'hésite donc pas à faire peur à la jeune femme. Plus tard, on rencontre deux hauts-gradés du régime dans la RDA, qui pressentent que le monde qu'ils connaissent ne durera plus longtemps. Enfin, la dernière partie emmène le lecteur sur les bords de la Mer de Barents, où vivent les marins travaillant à bord des sous-marins nucléaires.
   
   Ma lecture de ce roman a été assez laborieuse, et pour plusieurs raisons. Alors que le thème avait de quoi m'intéresser (j'aime assez ce qui touche au monde slave), je n'ai jamais été emmené dans cette histoire. Le plus gros souci est un problème d'homogénéité et d'unité. En présentant ces différents périodes, qui traitent chacune de moments très divers dans l'histoire de l'URSS / Russie, Marc Dugain essaie de dresser un large panorama de ce pays, dans lequel le mensonge, la soumission à l'autorité étatique est toujours prégnante et amène les citoyens soit vers la maladie soit vers la mort. Malheureusement, l'impression que cela donne est celle d'un assemblage d'épisodes, sans lien fort entre eux. Alors, Marc Dugain tente de dresser ce lien, avec des relations familiales entre les protagonistes présents à l'époque stalinienne et à l'époque russe, mais cela reste artificiel. D'autant qu'il ajoute à cela une sorte de mystère pas très passionnant, dans lequel le lecteur se demande si ce qu'il ne saisit pas est une volonté de l'auteur ou un manque de vigilance de sa part.
   
   En fait, chaque partie, en particulier la première (actuellement adaptée au cinéma) et la dernière, sur le sous-marin, sont intéressantes, et aurait mérité chacune un développement plus important. Mais on reste sur des impressions assez fugitives, notamment concernant Staline dont l'histoire avec la magnétiseuse est évacuée en une centaine de courtes pages.
   
   A cette intrigue pas très claire s'ajoute un style que j'ai parfois trouvé ampoulé (en témoigne cette nuit qui n'est plus ni noire ni profonde, mais «carbonifère» !), et je ressors dans de cette lecture très mitigé, voire largement déçu. Enfin, c'est la vie, ma bonne dame, et on va tenter de se relancer!
    ↓

critique par Yohan




* * *



Morts en eaux troubles
Note :

    Tout le monde se souvient de la catastrophe tant humaine, technologique, écologique que politique qui survint lors de manœuvres en Mer de Barents de la flotte marine et sous-marine de la Russie. On a encore en tête les titres des journaux, les interprétations, les reportages sur le terrible calvaire vécu par ces sous-mariniers, prisonniers d'un véritable enfer.
   Marc Dugain s'est emparé de ce fait divers pour en faire le roman d'un système qui lentement s'écroule, lentement se fissure, lentement sombre dans l'incurie et l'inconscience totale. Chronique d'une chute annoncée dont le prélude se joue lors des belles années de la guerre froide, sous l'égide implacable d'un Staline triomphant et obnubilé par l'éventualité d'un complot pour le perdre.
   
   Le narrateur, qui a perdu son fils Vania dans le naufrage de l'Oskar, raconte les destins croisés de sa mère, médecin urologue, et magnétiseuse (par les mains) cachée, et de celui qui succèdera à tête de la Russie à Eltisne, Vladimir Plotov. Olga, cette mère courage qui repérée, contre toute attente, par le maître du Kremlin, devra se séparer de son époux et se mettre à la disposition de Staline à toute heure du jour ou de la nuit afin de le soulager de ses douleurs, comprend que même un citoyen insignifiant peut être marqué par les regards du pouvoir: l'insignifiance n'est pas gage de tranquillité dans le monde radieux du communisme soviétique.
   
   Marc Dugain dresse un portrait saisissant de réalisme de l'Union Soviétique de Staline et de la Russie contemporaine. Les tsars tombèrent pour permettre à d'autres tsars de gravir les marches du pouvoir. Des tsars avec les mêmes lubies, le même manque de considération de l'être humain et la même cruauté, rouleau compresseur social et politique.
   Des procès staliniens, notamment contre les médecins juifs, organisés par un Staline perpétuellement angoissé par l'éventualité d'un complot contre sa chère personne et la froideur d'un président russe ancien du KGB, Pavel, le narrateur, entraîne le lecteur dans la valse mortifère d'un peuple que ses dirigeants n'ont de cesse de terroriser, d'emprisonner sans aucune raison pour le maintenir dans une perpétuelle apnée, d'utiliser et d'exécuter pour raison d'état. Ahhh, l'état qui doit toujours sortir la tête haute au prix des pires dénis d'humanité: la mort programmée de 23 marins, témoins d'un manquement, n'est rien face à l'honneur du pays, ne pèse rien devant la nécessité de mettre au pas les oligarques se gorgeant des restes bradés de la splendeur militaire soviétique et d'asseoir un pouvoir politique fort! Pavel Altman raconte la sombre nuit du peuple soviétique qui se terre dans le silence, ce silence derrière les mots du quotidien des appartements collectifs, qui attend, échine courbée, le couperet d'une justice fantasque et qui possède envers et contre tout ce sentiment d'identité nationale et de devoir envers la patrie. Pavel, misérable enseignant d'une matière digne de la plus grande littérature de Science Fiction: l'Histoire! Ironie de l'absurde, ironie romanesque, offrant de multiples petites lumières dans la noirceur du récit. Les russes tremblent, sont terrorisés mais ont un humour à toute épreuve: au fin fond de la Sibérie, sur les bords de la Mer de Barents, les gêneurs peuvent se voir proposer d'opportunes promenades en bateau de pêche au crabe royal, vous savez, cet immense monstre qui hante les mers froides dont la chair est prisée, ce charognard, ce nettoyeur des grands fonds, et connaître un bain de minuit des moins romantiques.
   
   Marc Dugain, par le truchement de Pavel, esquisse une fresque historique d'un demi-siècle de la Russie contemporaine en mêlant avec art documentation extrêmement léchée, humour noir dévastateur, ironie acérée et mordante, peinture peu amène du caractère d'un Staline névrosé ou d'un Plotov (on peut lire sans se tromper Poutine) froid calculateur et à l'humanisme bien mince, sans oublier la lumière d'une relation amoureuse qui illumine la fin du roman.
   
   "Une exécution ordinaire" fonctionne de bout en bout: le lecteur est maintenu en haleine grâce à une atmosphère maniant tour à tour l'angoisse et le soulagement. Avec juste ce qu'il faut de mystère qui ne sera jamais éclairci: le corps de Vania n'a jamais été retrouvé, bien que ce dernier ait réussi à "s'éjecter" de l'enfer. Qu'est-il devenu? A-t-il été repêché par les Russes, les Finlandais ou les Américains? A-t-il été mis au secret, mort ou vivant?
   
   Et Pavel de laisser méditer le lecteur sur ses ultimes propos: "Il est bien rare qu'on puisse manger du crabe royal dans le Grand Nord, à part quelques pauvres qui le braconnent. Toute la pêche part à l'exportation. C'est le sort des produits de luxe de ne jamais être consommés par ceux qui les produisent, les récoltent ou les pêchent. On ne trouve sa chair raffinée que dans les plus beaux restaurants de Moscou, de Saint-Pétersbourg, d'Occident et d'Asie. Les riches qui s'en délectent n'ont pas le palais assez fin pour distinguer les crabes gavés du pire de l'humanité de ceux nourris de la chair de nos enfants." (p 518)
   
   Après "La malédiction d'Edgar", "Une exécution ordinaire" est une autre variation sur la gamme de la paranoïa des grands de ce monde! Un roman aux frissons et au plaisir de lire garantis!
   ↓

critique par Chatperlipopette




* * *



Une leçon d’histoire contemporaine
Note :

   Une des grandes forces de Marc Dugain est son étonnante capacité à se renouveler. Un renouvellement tant stylistique que sur les thèmes abordés.
   
   Nous avions été enchantés par le style riche, charpenté de “Heureux comme Dieu en France”. Nous avions été bluffés par l’approche roman historique extraordinairement documenté, au style très sombre dans “La malédiction d’Edgar”.
   
   Avec “Une exécution ordinaire”, M. Dugain aborde à nouveau l’histoire contemporaine. Pas sous la forme d’une auto-confession permettant de mettre à nu les dessous du système américain et de ses lobbies qui ont conduit à l’assassinat de Kennedy.
   
   Cette fois-ci, Dugain nous entraîne sur l’autre continent de la guerre froide, l’URSS. Une fois encore, cet extraordinaire auteur et romancier qu’est M. Dugain va nous plonger au cœur du système. Un système politique et financier totalement corrompu et qui va préférer laisser mourir la totalité de l’équipage du sous-marin nucléaire en mer de Barents, à 100 mètres de fond, pour ne pas laisser voir son incurie.
   Un système qui achète le silence des familles tout en les expatriant loin des lieux du drame.
   Un système où tout le monde se sert, à tous les niveaux, avec pour objectif de s’enrichir à tout prix et le plus vite possible.
   Un système où dire la vérité ne se conçoit pas. Le mensonge et la manipulation sont les fondamentaux mêmes du système politique du pays. Regardez ce qui s'est passé avec Kasparov...
   
   Très documenté, très précis, le récit fait froid dans le dos. Il nous donne aussi à comprendre qui est vraiment Poutine et quel bourreau paranoïaque fut Staline. Car il semble que ce soit une constante dans la Grande Russie : il faut être fou et/ou implacable pour s’emparer d’un pouvoir tiraillé entre de multiples intérêts antagonistes.
   
   D’un petit espion discipliné, dévoué au régime pourtant déliquescent, prêt à tuer sans état d’âme, Poutine deviendra le nouveau Maître, attendant son heure et coaché, en quelque sorte, par l’un des patrons du KGB, libre d’esprit parce que libre d’ambition politique personnelle. Un homme dont le grand-père fut le cuisinier du Tsar Rouge Staline.
   
   C’est le politique froid, dénué de tout sentiment, stratège que Dugain nous donne à voir. C’est un Poutine redoutable, manipulateur et prêt à sacrifier les siens que nous découvrons, sans grande surprise à dire vrai. Il suffit d’avoir observé sa gestion de la guerre en Tchétchénie, ses procès fiscaux envers les opposants pour comprendre que le pouvoir est un plat qui ne se partage pas pour Vladimir.
   
   C’est sur cela aussi que Dugain nous invite à réfléchir. La fin du roman, noire et sarcastique, résume en soi l’esprit de corruption et de règlements de comptes qui règne en ce beau pays.
   
   On entre comme toujours avec Dugain de plain-pied dans le roman, immédiatement happé par cette extraordinaire capacité à nous porter dans le cœur même d’un récit hallucinant.
   
   Une leçon d’histoire contemporaine.
   ↓

critique par Cetalir




* * *



Josef et Vladimir vont en bateau
Note :

    De l'excellent Marc Dugain (voir Edgar le magnifique) voici "Une exécution ordinaire". Dugain est en France un de mes auteurs favoris car cet homme n'a pas peur de confronter le destin de quelques-uns avec un pays, mêlant pour le meilleur de la fiction la grande histoire et les petits tracas de chacun. Très intelligemment construit l'intrigue à trois temps d'"Une exécution ordinaire" nous glace calmement la peau comme au fond d'une isba près de la Mer de Barents. La première partie nous présente le sympathique Joseph Djougachvili bien malade et ayant recours au service d'une urologue magnétiseuse, mère et grand-mère de deux des héros de ce livre. La description de la rencontre entre Staline et Olga est remarquable de précision et déboulonne l'homme de fer qui ne le sera jamais assez, déboulonné.
   
    Le reste est tout aussi passionnant avec les premières armes d'un futur président de la Fédération de Russie post-eltsinienne devenue difficilement fédérable d'ailleurs. Portrait d'un jeune Poutine, déjà sec et déjà peu affable. Et puis ressurgit le drame intime d'une famille russe à peu près ordinaire, comme l'exécution du même nom, avec un petit-fils officier sous-marinier à bord de l'Oscar. Marc Dugain n'est pas historien se penchant sur les cinquante dernières années de la Russie sous ses différentes formes, mais romancier qui insuffle à ses personnages, fictifs, réels, ou fictifs ayant autant de chair et de sang que les vrais, une vie propre et complexe, qui nous aide à mieux comprendre cet apocalyptique continent qui a su engendrer Staline et Dostoïevski, les purges et Soljenytsine, l'histoire officielle et Pasternak, le goulag et Rostropovitch.
   
    La Grande Guerre et l'Amérique de la CIA avaient été le théâtre des très bons romans de Marc Dugain "La chambre des officiers" et "La malédiction d'Edgar". Guerre Froide, Tchétchénie et catastrophe du Koursk tiennent lieu de décor pour ce livre haletant, pas nombriliste mais au contraire éclatant par son universalité qui dépasse de loin les tristes cimetières de bateaux de ces mers du Nord où seule la vodka surnage.

critique par Eeguab




* * *