Lecture / Ecriture
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Le chat karmique de Anita Nair

Anita Nair
  Le chat karmique
  Un homme meilleur
  Compartiment pour dames
  Les Neuf Visages du cœur
  Quand viennent les cyclones
  L’inconnue de Bangalore

Anita Nair est une écrivaine indienne de langue anglaise, née en 1966 dans l'état indien du Kerala. Elle a commencé sa carrière comme journaliste.

Le chat karmique - Anita Nair

La toile mystérieuse du destin
Note :

   Je résiste peu à un titre de livre où le mot "chat" apparaît! "Le chat karmique" se retrouva vite en ma possession et sa lecture m'a enchantée!
   
   Ce recueil de nouvelles transporte son lecteur au coeur de l'âme indienne avec ses croyances, ses peurs mais aussi son acceptation du destin. Le tout sous la plume pleine d'humour qui caractérise tant Anita Nair.
   
   La plupart des nouvelles se déroulent aux Etats-Unis où les exilés d'Inde reconstruisent une identité et une culture. La confrontation entre deux modes de vie radicalement différents est intéressante: ainsi dans "Sous le signe de Mercure" récit dans lequel un homme arrivant d'Inde profite de son séjour américain pour rencontrer une jeune femme recommandée par sa mère... le mariage arrangé pointe le bout de son nez. Mais c'est sans compter sur le grain de sable qui donnera toute sa saveur au récit et à sa chute! La rencontre se fait dans la défiance et l'agacement mutuels: chacun irrite l'autre et tente de renvoyer une image de soi acceptable et affable. Le plus drôle est que l'homme se retrouve dans le rôle de celui qui doit se "mettre en quatre" pour faire plaisir à l'autre, pour l'amadouer, ce qui n'est guère conventionnel et dénote une pointe d'ironie envers la pratique du mariage arrangé par les parents! Notre héros pense se venger de son humiliation en écrivant une lettre acerbe"Si c'était une planète, ce serait Mercure. Petite, impétueuse et très excentrique. Elle a quelque chose qui attire un homme au premier regard, jusqu'à ce qu'on réalise qu'il est impossible de vivre avec elle. Dans son univers suffocant, un homme n'a pas sa place. Il mourrait d'étouffement." La réaction de la jeune femme ne tarde pas et elle se savoure car accompagnée d'une boîte de chocolats "Merci d'avoir parlé à ma famille. Je n'aurais jamais eu le courage de le faire. Ils vont enfin me ficher la paix. Merci."
   
   J'ai aimé les rencontres mêlant le rêve et la réalité où le monde mystérieux des sorcières et des fées amène le commun des mortels en mal de vivre à ouvrir les yeux sur la réalité, sur la vraie vie. "Le conte de la sorcière" ou la magie de l'ensorcellement. Une jeune femme, mariée s'ennuyant dans sa vie conjugale, reçoit d'une vieille femme au seuil de la mort, une bourse contenant trois boules noires. Elles peuvent apporter le pouvoir sur l'univers à une seule et unique condition: ne jamais dire "Je t'aime". La jeune femme se laisse aller à exercer ce fabuleux pouvoir sur un homme qui la subjugue depuis longtemps. Or l'amour aveugle n'est pas la panacée et ce pouvoir s'effrite lentement mais sûrement jusqu'au jour où la jeune femme décide de reprendre sa liberté et de se débarrasser de la bourse magique. L'amour passion est une aventure dangereuse et parfois vaine et notre héroïne en prend vite conscience. Est-elle trop frileuse pour continuer l'aventure ou seulement réaliste car finalement le feu des sentiments est souvent destructeur?
   
    "La reine de la nuit" reprend un peu le thème de la grisaille des habitudes conjugales et des interrogations sur le désir qui s'espace. Un homme, ne supportant plus la routine, décide de partir un soir. Dans Central Park, il rencontre une prostituée, Zelda la reine de la nuit, au parfum entêtant de jasmin. Jasmin qui lui rappelle son Inde natale, la sensualité des nuits indiennes et l'inanité de sa vie. Les senteurs de jasmins, réelles ou imaginaires, sont des espaces de liberté de penser et d'aimer, les amorces des remises en questions et l'aboutissement des réflexions: une nuit de liberté permet de remettre sur les rails une vie sur le point de s'égarer. La raison apaise les sursauts du coeur, le destin ne se contourne pas si aisément.
   
   Dans un autre registre, deux nouvelles se déroulant en Inde, "Pour toucher un arc-en-ciel" et "La force de l'arbre". Elles m'ont beaucoup touchée, sans doute parce la filiation et les racines sont au centre des récits. Une jeune femme se demande si sa mère a connu le plaisir amoureux intense (question fascinante et dérangeante en même temps: on a toujours du mal à imaginer ses parents en tant qu'homme et femme ayant des relations charnelles!). Elle est amusante et agaçante à la fois. Le dimanche est le jour de visite aux parents. Elle apprend que ses parents vont quitter la ville pour se retirer dans leur village natal... il est parfois difficile d'entendre ses parents avoir des projets qui ne tournent pas autour de leurs enfants! Elle saisit qu'un jour ils ne seront plus là "Que ferai-je quand ils seront partis? se demandait-elle sans cesse (...) elle regrettait de ne pas avoir pris ses parents dans ses bras. De ne pas leur avoir fait comprendre qu'elle leur souhaitait de réaliser leur rêve." Il y a une vie après l'émancipation de ses enfants!
   
   "La force de l'arbre" ou l'importance et l'intemporalité des racines. On dit souvent qu'on ne choisit pas sa famille. Peu à peu, Amma prend de l'importance aux yeux de la narratrice, enceinte. Cette dernière aimerait être sa fille mais on ne peut jamais supplanter l'enfant de sa chair. Amma tient comme l'arbre au milieu de la cour qui renaît malgré la hache. L'arbre symbole de la force inébranlable de cette terre qui nous accueille.
   
   Il existe d'étranges histoires d'amour, tout en symbole et ellipse. "Le chat karmique" et "Mitologie" en sont un exemple. Le chat est connu pour être un animal doté de neuf vies... la rencontre d'un couple avec un chat errant qui décide de ne plus être un éternel vagabond. Une histoire d'amour triangulaire où le chat comble le vide affectif d'une épouse esseulée. Un triangle amoureux dévastateur qui ouvrira les portes de la lumière à celui qui ne s'y attendait pas! "Doucement, il laissa se dénouer la tension lovée en lui. Doucement, il laissa venir le néant. Quelque chose de rouge. Quelque chose de bleu. Un disque d'argile. Quand une existence se désintègre, l'âme cherche une nouvelle incarnation. Une vie qui n'est ni la même que l'ancienne, ni totalement nouvelle, mais qui est la continuation d'une série. Exister est souffrir. La souffrance a sa source dans le désir. On peut échapper à la souffrance en éliminant le désir et le besoin de posséder. Après tout, nous n'avons qu'une existence transitoire." L'existence transitoire pourrait être aussi le destin d'un papillon qui ne s'éveille que lorsque une jeune fille ouvre le flacon de parfum qui trône sur une table dans la chambre. Ce papillon volette alors, la nuit venue, autour de la jeune fille endormie, effleurant son corps de ses ailes dansantes et légères. Une danse amoureuse, éternelle et infernale, sillon d'une boucle sans fin. La vie... éternel recommencement?
   
   Dans la culture orientale, le statut de la personne âgé est respecté. Le mode de vie occidental de nos sociétés, dites modernes, a perdu le lien social avec la vieillesse. "Au coeur d'une relative" est le récit d'une maison accueillant les personnes âgées malades. Le temps emporte une vie solitaire et souligne la tristesse d'une solitude vécue à la fin d'une vie, solitude qui n'aspire qu'à être avec autrui, qu'à offrir son expérience aux autres, à la jeunesse. J'ai beaucoup aimé la métaphore grammaticale utilisée par Anita Nair "Et puis, il y a la relative. La relative, qui a besoin d'amour, qui n'aspire qu'à devenir indépendante, se nourrit du besoin que les autres ont d'elle. Mais ne cédez pas à la pitié. La relative a horreur de ça, car elle a son amour-propre. Elle sait se refermer sur elle-même. La relative, ce pourrait être Norah, prisonnière du manuel de grammaire de la vie."
   
    "Un conte de Thanksgiving"
reprend ce thème de la vieillesse abandonnée. Mike et Yvonne accueillent Sarah pour le repas de Thanksgiving, plus par obligation que spontanément. Sarah va rendre le dîner insupportable puis retourner chez elle en solitaire. Mike, encore empreint de sa culture indienne, s'en veut de n'être pas plus tolérant et aimable avec Sarah. Sarah, qui n'est pas sa coreligionnaire, mais qui de par son grand âge est digne du plus grand respect. Cette nouvelle est une méditation sur le lien qui lentement se fragilise entre le présent et le passé, entre la jeunesse et la vieillesse, oublieux des racines qui font de l'Homme un être humain.
   
   Un autre fil conducteur tisse la toile du recueil de nouvelles: le rire, le comique, la farce grossière qui fait mouche à tous les coups. Elle est partout présente dans la culture indienne, trait d'union entre le grave et le léger, sourire qui fait oublier l'ombre des sujets sérieux de la vie. "Un satyre dans le métro" met en scène un obsédé du nombril féminin, nombril symbole de la perfection. Mais cet homme est un éternel insatisfait: à peine a-t-il assouvi son fantasme qu'il en veut encore plus... la perfection est un idéal qu'il est présomptueux de vouloir atteindre à tout prix. Le désir, toujours inassouvi, est une entrave à l'existence de sa vie, est une souffrance qu'aucun baume ne peut apaiser. Dommage pour cet homme, risible s'il n'était pas aussi pitoyable.
   
   "L'hippopothomme" raconte la vie des mascottes d'un grand magasin, leurs envies, leurs amours, leurs mesquineries, leurs grandeurs et leurs bassesses. Le tourbillon de la vie, ironie mordante qui écorne une caractéristique humaine: celle d'évincer autrui pour lui prendre sa place. Mais tel est pris qui croyait prendre. A y regarder de plus près, on est en droit de se demander si la victoire existe réellement, si elle n'est qu'un leurre qui occulte la véritable liberté.
   
    "Viens dans mes bras ma belle" ou pour prouver son amour, un homme dérobe un verre. L'amour se mesure-t-il à l'aulne d'un objet aussi insignifiant qu'un verre?
   
   "Une prière pour Sax" est une nouvelle que je n'ai pas pu mettre en regard avec d'autres. Pourtant, elle parle du destin, du karma, elle aussi. Une femme fortement attachée à son fils consulte un astrologue pour connaître ce que lui réserve l'avenir. Il est des nuits où il ne fait pas bon sortir car les esprits en éternelle errance se vengent alors en emportant avec eux la première âme qui a le malheur de les croiser. Un peu comme dans la nuit d'Halloween. Il est parfois peu sage de désirer connaître le futur d'une vie... l'avenir n'est jamais bon à savoir, le destin ne peut être dévié et on doit le laisser s'accomplir. Que gagnons-nous à connaître ce qui nous attend?
   
   Anita Nair, à travers ses 13 nouvelles (13 est-ce un nombre anodin?), fait vivre à son lecteur les méandres de l'âme humaine, fait vivre les fondements de la culture indienne, de la mentalité, amusante, agaçante et digne de moquerie parfois, des hommes et des femmes d'Inde. Un voyage atypique, qui peut désarçonner le lecteur car c'est en "digérant" les nouvelles qu'il peut apprécier à leur juste valeur les récits plus savoureux les uns que les autres d'Anita Nair.

critique par Chatperlipopette




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