Lecture / Ecriture
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Du côté de chez Swann -1- Combray de Marcel Proust

Marcel Proust
  Sur la lecture
  Du côté de chez Swann -1- Combray
  Du côté de chez Swann -2- Un amour de Swann
  Du côté de chez Swann -3- Noms de pays : le nom
  À l'ombre des jeunes filles en fleurs -1- Autour de Mme Swann
  À l'ombre des jeunes filles en fleurs -2- Noms de pays: le pays
  Albertine disparue
  Le côté de Guermantes - I -
  Le côté de Guermantes -II-
  Sodome et Gomorrhe I & II
  L'indifférent et autres textes de jeunesse
  Contre Sainte-Beuve
  La prisonnière
  Chardin et Rembrandt
  Le temps retrouvé

Vous trouverez sur ce site la fiche de l'ouvrage que Alain de Botton a consacré à Marcel Proust, celle du "Marcel Proust 1871-1922" par George D. Painter, ou "Une saison avec Marcel Proust " de René Peter; et celle de "Madame Proust" d’Evelyne Bloch-Dano, tandis que Céleste Albaret, la fidèle bonne, a parlé ici de "Monsieur Proust" .

Pietro Citati vous aidera à mieux comprendre La Recherche.

Et serez-vous surpris d'apprendre que dans les camps, on s'est parfois soutenu à grands coups de Littérature et que Proust en était, comme en témoigne Joseph Czapski ? ... Et on parle aussi de Proust avec Marie-Odile Beauvais dans "Proust vous écrira", ainsi qu'avec "Le Paris retrouvé de Marcel Proust" de Henri Raczymow; "La petite cloche au son grêle" de Paul Vacca et même dans les policiers avec "Meurtre chez tante Léonie" d' Estelle Montbrun et dans la rubrique Cuisine avec "Proust, la cuisine retrouvée" de Anne Borrel.

Et pour les incurables, ceux que même la pelisse de Marcel intéresse: "Le manteau de Proust" de Lorenza Foschini, tandis que certains, tels Gaspard Koenig développent des personnages secondaires.
Et pour finir sur une note légère, vous pouvez même sourire avec Proust.
 



Amis proustophiles ou même proustolâtres, participez!.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Du côté de chez Swann -1- Combray - Marcel Proust

Longtemps je me suis couché de bonheur avec la recherche à la main
Note :

   A la recherche du temps perdu – 1 -
   
    Le narrateur, lorsqu'il ne trouve pas le sommeil, laisse vagabonder son esprit. Dès le début, on a affaire à un personnage hanté par le temps (étendu, raccourci voire aboli), par la veille, le sommeil ou le rêve éveillé durant lequel il se fond aux éléments, il recrée son propre monde où tous les sens sont en éveil : l'œil s'habituant à l'obscurité, regardant une lanterne magique qui renvoie au passé dans un présent qui ressurgit avec l'anticipation du baiser maternel souvent ajourné par la visite de Swann qu'on révèle peu à peu -et l'ouïe est alors en éveil : clochette de l'entrée voix reconnue par la grand-mère permettant une digression sur ses origines, ses goûts, son "rang" dans la caste, son mauvais mariage; on y mêle les rangs sociaux et les générations - le temps "Swann" et sa vie mondaine apparaîtra plus tard dans “un amour de Swann ”- car, pour l'instant, Swann n'est pour le narrateur que l'empêcheur pour lui de recevoir le baiser de sa mère.
   
   Il s’agit pour Proust, dans cette ouverture de “à la recherche du temps perdu”– on peut parler en termes d’opéra- de mettre en place les personnages et les lieux qui vont le hanter tout le long : la tante Léonie bien sûr, M. Legrandin, l'ingénieur "artiste" qui passe ses vacances dans sa propriété de Combray; Eulalie, visiteuse de malades et pourvoyeuse de nouvelles, unique lien social de la tante Léonie; puis l'oncle dans le cabinet duquel le narrateur se réfugie parfois pour lire. De cette galerie de portraits, naît un sentiment chez le lecteur, de «déjà-vu». Chaque détail – la madeleine bien sûr – transcendé par le style de l’auteur invite le lecteur dans une rêverie qu’il peut faire sienne à tout instant en explorant son propre passé par le biais de ses sens, où saveurs, odeurs, visions iconisées renferment un monde infini comme autant de touches sensibles, vivantes et révélatrices. On le voit, parler de Proust fait écrire de longues phrases truffées d’incises. Avec la mention de Bergotte et de Vinteuil, l’auteur, dans le passé recomposé de son narrateur – encore qu’il ne soit nullement linéaire – opère un syncrétisme des arts, expression d’un autre palier de sensations qui se rejoignent ici.
   
   Comme l’avenir, le passé offre plusieurs voies d’exploration à l’image du choix qu’offrent les deux promenades « du côté de Méséglise» et du «coté de Guermantes». L’une évoque plutôt l’automne, la mort, la religion des âmes simples tandis qu’en passant devant le château de Guermantes, le narrateur rêve qu'il y entre sur un caprice de Mme de Guermantes et fait ainsi la première allusion à son désir de devenir écrivain. De là à imaginer le château de Guermantes comme l'allégorie du monde des Lettres. Ainsi lorsqu’il a l'heur de contempler Mme de Guermantes lors de la cérémonie du mariage de sa fille à Combray, il y remarque un nez proéminent et il est déçu. La réalité, une fois encore, fait basculer la rêverie gothique car il l'imaginait plus comme une enluminure que comme une femme. Il relie trop les personnes avec l'environnement, elles se fondent ainsi aux éléments dans lesquels elles évoluent. La promenade, fil conducteur du rêve et de l'imagination, se poursuit, nourrie de soleil, d'odeurs et d'impressions que le narrateur associe à son désir d'écrire. Il lui faut retrouver les clochers et c'est une nouvelle mise en abyme car apparaît le premier écrit du narrateur :
   "Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils pour moi liés à bien des petits évènements de celle de toutes les diverses vies que nous menons parallèlement, qui est la plus pleine des péripéties, la plus riche en épisodes, je veux dire la vie intellectuelle."(151)
   
   "Combray" finit par l'évocation de la pluie et l'odeur des lilas dont le souvenir permet au narrateur de rêver durant ses nuits sans sommeil et l'on pense à ces tableaux surréalistes sur le rêve et la mémoire.
   
   Récapitulatif À la recherche du temps perdu:
   
   Du côté de chez Swann
   Partie 1 : Combray
   Partie 2 : Un amour de Swann
   Partie 3 : Noms de pays: le nom
   
   À l'ombre des jeunes filles en fleurs
   Partie 1 : Autour de Mme Swann
   Partie 2 : Noms de pays : le pays
   
   Le Côté de Guermantes I et II
   Sodome et Gomorrhe I et II
   La Prisonnière
   Albertine disparue
   Le Temps retrouvé
   ↓

critique par Mouton Noir




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Chef d'œuvre! (Eh oui...)
Note :

   Conseil de la part d'une personne qui s'y est cassé les dents plusieurs fois pendant plusieurs années: pour une lecture paisible de Proust, il faut savoir s’adapter au rythme de l'œuvre qui nous est imposé et exige une lenteur, une quiétude d’esprit, un certain abandon et en même temps de la concentration. Il faut véritablement s'accrocher au courant de ces mots, de ces très longues phrases qui n’en finissent pas, et dont on peut oublier le début, et même le milieu, mais ce n’est pas grave et il ne faut pas se laisser abattre par si peu. C’est le genre de livre qui demande à ce qu’on ait suffisamment de temps devant soi pour ne pas s’en soucier et s'en abstraire. Pour moi, c’est un livre de vacances. Donc: ne pas lire Proust dans le métro, ne pas lire Proust dans une salle d’attente, ne pas lire Proust dans une queue à Eurodisney. C’est comme ne pas nourrir les Mogwaïs après minuit: c’est très simple comme recommandation et ça va tout seul. 
   
   Ce serait drôle de vous faire un résumé.
   
   Non je rigole. Les Monty Python font ça très bien.
   
   Dans le premier tome, le narrateur explore ses souvenirs d’enfance dans la campagne normande au tournant du XXè siècle où il rencontre un personnage qui va l’obséder durant des années: Charles Swann. Je ne vous le cache pas: il ne se passe rien. Mais l’histoire importe peu: tout n’est que sensations et perceptions, abordées de plein de points de vue différents à des époques différentes. Il y a une volonté de saisir le réel dans son exhaustivité, si bien qu’on peut reconnaître dans Proust nos propres impressions et prises de tête, nos propres relations avec les gens: il sait les identifier et mettre les mots exacts dessus, alors que nous, simples mortels, ne nous en rendions même pas compte. Tout ce qu’il dit est vrai et toutes les pages sont remplies de révélations sur nous-mêmes et nos passions.
   
   Et puis il est très drôle Proust. Toute sa critique des milieux bourgeois et aristocratiques de son temps est à hurler de rire, surtout quand on traîne du côté des Verdurin et de leurs «familiers», ces parvenus qui aimeraient bien avoir l’air, mais qu’ont pas l’air du tout. Le narrateur se montre impitoyable, mais jamais méchant: on sent un attendrissement devant leur bêtise.
   Françoise, la cuisinière de la tante Léonie, offre aussi de beaux moments comiques dans sa persécution envers son aide. Par exemple, elle fait servir des asperges tout l’été à la famille du narrateur:
   "[...]bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d’asthme d’une telle violence qu’elle fut obligée de finir par s’en aller."

   
   Je me suis aussi bien marrée avec les tantes Céline et Flora, ces deux vieilles filles inséparables qui ne parlent que par lourds sous-entendus incompréhensibles. Et puis le narrateur tombant amoureux de Gilberte est hilarant et confondant de naïveté, d’espoir, de dévouement envers son aimée.
   Et puis Proust, c’est plein de surprises. La société aristocratique qu’il décrit est polie et conservatrice, mais cache de nombreux vices. Pas d’exemples pour ne pas spoiler.
   
   Enfin, il m’a été agréable de reconnaître tel ou tel passage très souvent cité: le coup du petit cabinet qui sentait l’iris, de la dame en rose, des cattleyas, du coup de foudre du narrateur pour Gilberte. Et aussi faire véritablement connaissance avec Swann, Odette, Charlus, comme des amis d’amis souvent mentionnés, mais qu’on n’a jamais rencontrés. Ce qui est étonnant avec Proust, c’est qu’il fait tellement partie de notre paysage culturel qu’on a une impression de familiarité en le lisant.
   
   Donc voici mes premières impressions en découvrant le premier tome de la Recherche. Je frétille d’impatience de lire la suite, mais il faut que j’attende le bon moment pour que Proust demeure un véritable plaisir. Ce n'est pas si difficile que ça: il suffit d'être prêt et d'en avoir envie.
   
   Bon, maintenant je suis lancée dans la Recherche du temps perdu, il y a deux types de relous à éviter :
   ceux qui sont contre la culture par principe et pour qui Proust = Antéchrist.
   ceux pour qui Proust = Dieu, et qui se prennent pour ses archanges.
   Mais je sais que vous n’êtes pas comme ça, gentils lecteurs.
    ↓

critique par La Renarde




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Combray + Un amour de Swann + Noms de pays
Note :

   "Longtemps, je me suis couché de bonne heure." C'est par ces mots, connus de tous, que s'ouvre l'un des romans les plus célèbres de la littérature francophone. Un roman où le narrateur évoque certains souvenirs et réflexions qui ont marqué son enfance: ses insomnies, prétexte à une réflexion sur les différentes chambres à coucher qu'il a pu connaître, la célébrissime madeleine, bien sûr, sa tante Léonie, hypocondriaque, sa mère, dont il attendait chaque soir le baiser avant d'aller se coucher, la vie à Combray, son village natal, les promenades en famille du côté de Guermantes et de Méséglise... ainsi que la venue récurrente de Charles Swann, un ami de la famille tombé en "disgrâce" pour avoir épousé une demi-mondaine, et dont l'histoire est racontée dans la seconde partie du roman. Mais "Du côté de chez Swann" est aussi, et surtout, le roman d'une quête esthétique permanente, marquée par les diverses tentatives du narrateur pour exprimer la beauté du monde qui l'entoure, faite de déceptions (les aubépines, la mare de Montjouvain...) et de réussites partielles (les clochers de Martinville), quête qui se poursuivra dans l'ensemble de la Recherche. Vous l'aurez compris, il est bien difficile de donner un aperçu de ce roman tant ce dernier se laisse peu appréhender selon les codes traditionnels du genre. Le plus simple serait peut-être de vous faire partager cette citation, extraite de l'incipit de "Combray": "Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes."
   
   Puisque l'on a osé s'attaquer à cette œuvre, autant essayer d'en faire une critique, d'un strict point de vue littéraire (je vous laisse le soin de vous reporter, éventuellement, à l'abondante littérature sur les écrits proustiens, qui vous fourniront des analyses bien plus brillantes et complexes que les miennes). Et si, grâce à ce modeste article, qui tente humblement de rendre compte de la beauté extraordinaire de cette œuvre réputée inaccessible, je parviens à donner envie à certains d'entre vous de vous plonger dans la Recherche, alors j'aurai gagné mon pari.
   Que dire, d'abord, si ce n'est que ce roman est un enchantement permanent, où chaque phrase, chaque période, chaque mot semble empreint de poésie et de charme? On a l'impression, tout au long de cette lecture, que Proust a trouvé le mot juste, parfait, pour définir telle ou telle situation, si bien que l'enchaînement des mots, des phrases et des idées nous apparaît comme une évidence. Bien sûr, les légendaires phrases proustiennes sont déjà présentes dans ce premier tome, déployées sur une demi-page, mais une fois que l'on accepte de se laisser emporter par elles, de se perdre dans leurs méandres, pour mieux se faire surprendre lorsque arrive le point final, elles prennent toute leur beauté et nous enivrent joyeusement, et l'on se familiarise avec elles jusqu'à les voir comme de vieilles amies dont on attend impatiemment le retour. De plus, ce roman concentre trois récits, "Combray", d'abord, proche de l'écriture "autobiographique" (même si, nous sommes bien d'accord, la Recherche n'est pas une autobiographie) et présentant de longs passages réflexifs sur la quête esthétique du narrateur, puis "Un Amour de Swann", plus facile à appréhender, évoquant la relation tumultueuse de Swann et d'Odette de Crécy, dans le petit monde très fermé et délicieusement méprisable des Verdurin, couple de parvenus ambitieux qui ont constitué autour d'eux un petit cercle de "fidèles" auxquels ils entendent imposer leurs opinions et leurs jugements artistiques, enfin "Nom de pays: le nom", courte réflexion sur les noms de villes qui occasionnent chez le narrateur des rêveries sans fin. Chaque récit présente ses caractéristiques propres, et peut se lire indépendamment des deux autres, mais l'ensemble reste cohérent et passionnant, porté par une écriture sublime, originale et exceptionnelle.
   
    Il y a un temps pour découvrir Stendhal, Balzac, Zola, et un temps pour découvrir Proust, ce temps était arrivé pour moi, et je ne regrette pas d'avoir relu ce premier volume de la Recherche, que j'ai bien plus apprécié que lors d'une première lecture fragmentaire. La grandeur de cette œuvre, à mon humble avis, c'est qu'elle entre en résonance avec les expériences personnelles de chacun, et lui permet d'apprivoiser ses rêveries et ses fantasmes.
   ↓

critique par Elizabeth Bennet




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Beaucoup s'arrêtent là...
Note :

   Un narrateur se souvient de son enfance, ses vacances dans le petit village de Combray, son amour pour sa mère, et nous parle de Swann, le mystérieux voisin qui vient toujours sans son épouse qui n'est pas assez "comme il faut" pour ses parents. Voici pour la première partie du roman qui se poursuit par le récit d'"Un amour de Swann" où le narrateur remonte le temps (un an avant le mariage de ses parents-voir p.358), à Paris, au moment où Swann fait la rencontre d'Odette de Crécy, une demi-mondaine, une "cocotte" qui se fait entretenir par ses amants successifs ce qui le rend fou de jalousie mais qu'il finira par épouser. Pour finir, le narrateur décrit dans "Nom de pays : Le nom" ses envies d'ailleurs ; parce qu'il est incapable de voyager, il en vient à imaginer des lieux rien qu'au travers de leur nom ou de l'idée qu'il s'en fait.
   
   J'avais promis à mon amie M-P que ce serait l'année "Proust", loin de moi l'idée de lire toute son œuvre mais au moins un roman ; c'est chose faite et j'en suis très heureuse. Marcel Proust inaugure "A la recherche du temps perdu" avec ce premier roman qui sera suivit de 6 autres :
   À l'ombre des jeunes filles en fleurs
   Le Côté de Guermantes
   Sodome et Gomorrhe
   La Prisonnière
   Albertine disparue
   Le Temps retrouvé
   Il me semble que c'est la première fois que je relis Proust depuis ma scolarité (lointaine) et j'ai trouvé cette lecture tout à fait vivifiante, le style m'a rendue de bonne humeur car je trouve que Proust a énormément d'humour, sans vulgarité aucune. J'apprécie. De nombreuses pages cornées au fur et à mesure de cette lecture, preuve de mon intérêt. Enormément de références artistiques : tableaux, tapisserie, architecture, l'auteur tient même à préciser que Swann a lui-même étudié celle-ci durant plusieurs années.
   "Penser qu'elle pourrait visiter de vrais monuments avec moi qui ai étudié l'architecture pendant dix ans et qui suis tout le temps supplié de mener à Beauvais ou à Saint-Loup-de-Naud des gens de la plus haute valeur et ne le ferais que pour elle, et qu'à la place elle va avec les dernières brutes s'extasier successivement devant les déjections de Louis-Philippe et devant celles de Viollet-le-Duc ! Il me semble qu'il n'y a pas besoin d'être artiste pour cela et que, même sans flair particulièrement fin, on ne choisit pas d'aller villégiaturer dans les latrines pour être à la portée de respirer des excréments". (p.340)

   Dans cet extrait choisi on comprend aisément comment Proust manie l'art de l'ironie triste : Swann, délaissé par Odette et son cercle, meurt d'envie de rejoindre ce petit groupe de bourgeois qui le snobent, tout en critiquant leurs goûts. D'autres passages évoquent avec beaucoup d'humour la bêtise de certaines communautés (coteries) qui se croient supérieures aux autres parce qu'elles ont de l'argent, quelques relations condescendantes et bien heureuses d'être "reçues", mais se comportent mal en pratiquant assez facilement l'humilation publique de ceux qu'ils considèrent indignes de faire partie ou de rester dans leur cercle.
   
   Proust décrit également admirablement les sentiments liés à la mémoire, au temps qui passe, à la vieillesse, très beaux passages au sujet de la tante Léonie :
   "Léonie, dit mon grand-père en rentrant, j'aurais voulu t'avoir avec nous tantôt. Tu ne reconnaîtrais pas Tansonville. Si j'avais osé, je t'aurais coupé une branche de ces épines roses que tu aimais tant." Mon grand-père racontait ainsi notre promenade à ma tante Léonie, soit pour la distraire, soit qu'on eût pas perdu tout espoir à la faire sortir. Or elle aimait beaucoup autrefois cette propriété, et d'ailleurs les visites de Swann avaient été les dernières qu'elle avait reçues alors qu'elle fermait déjà sa porte à tout le monde.
   .../..
   Ce qui avait commencé pour elle - plus tôt seulement que cela n'arrive d'habitude - c'est ce grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort, s'enveloppe dans sa chrysalide, et qu'on peut observer, à la fin des vies qui se prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont le plus aimés, entre les amis unis par les liens les plus spirituels et qui à partir d'une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie nécessaire pour se voir, cessent de s'écrire et savent qu'ils ne communiqueront plus en ce monde. (p.188)
   
Très beau n'est-ce pas ? Maintenant un mot sur cet amour de Swann qui pourtant n'est pas un imbécile ni un lapin de six semaines et qui se laisse envoûter par cette Odette qui n'est vraiment pas décrite sous un jour flatteur, sauf au travers de ceux de Swann
   "Il plaça sur sa table de travail, comme une photographie d'Odette, une reproduction de la fille de Jéthro. Il admirait les grands yeux, le délicat visage qui laissait deviner la peau imparfaite, les boucles merveilleuses des cheveux le long des joues fatiguées, et adaptant ce qu'il trouvait beau jusque-là d'une façon esthétique à l'idée d'une femme vivante, il le transformait en mérites physiques qu'il se félicitait de trouver réunis dans un être qu'il pourrait posséder." (p.273)

   
   Du coup, je ne l'ai pas du tout trouvée très intéressante, presque détestable, bien qu'elle ait des circonstances atténuantes à cause de ses "débuts" dans le "métier" :
   "Ne disait-on pas que c'était par sa propre mère qu'elle avait été livrée presqu'enfant, à Nice, à un riche anglais ?" (p.415)

   
   Il y a toujours un sentiment de réalité au travers du prisme de l'art, comme si les personnages de Proust devaient toujours se référer à quelque chose d'antérieur à leur propre existence, mais surtout à quelque chose de reconnu. Dans la seconde partie racontée sous un mode omniscient, on comprend que le narrateur n'est pas né au moment des faits
   "Il la voyait mais n'osait pas rester de peur de l'irriter en ayant l'air d'épier les plaisirs qu'elle prenait avec d'autres et qui - tandis qu'il rentrait solitaire, qu'il allait se coucher anxieux comme je devais l'être moi-même quelques années plus tard les soirs où il viendrait dîner à la maison à Combray - lui semblait illimités parce qu'il n'en avait pas vu la fin". (p.345)

   et je trouve que cette intervention est vraiment joliment faite.
   
   Le narrateur reprend la parole pour son propre compte dans la 3ème partie qui est l'ébauche tronquée du roman suivant "À l'ombre des jeunes filles en fleurs" mais c'est une autre histoire.
   "...les pays que nous désirons tiennent à chaque moment beaucoup plus de place dans notre vie véritable, que le pays où nous nous trouvons effectivement." (p.438).

   
   On y découvre sa capacité à voyager dans l'imaginaire d'une ville grâce à son nom ou à la représentation idéale et simplifiée de celle-ci au travers d'une peinture. Nous assistons également dans ce court chapitre, au début de son amour pour Gilberte, la fille de Swann aperçue à Combray, et retrouvée par hasard dans un parc d'enfants sur les Champs Elysées (j'imagine qu'ils sont à ce moment là adolescents). J'ignore si j'aurai le temps de poursuivre la lecture de cette œuvre car j'aime bien varier mes thèmes de lectures, mais il est certain que Proust est un auteur à (re)découvrir alors que j'en avais conservé l'image d'un écrivain complexe au style alambiqué, il ne me reste rien de cette impression qui est le résultat d'explications de textes un peu trop fouillées et ennuyeuses qui peuvent "tuer" parfois l'envie de lire un auteur par plaisir.
    ↓

critique par Wictoria Wentworth




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Magie de l’écriture
Note :

   Ça doit faire pas loin de vingt-cinq ans que je me dis chaque année "Et si je me mettais enfin à lire Proust ?" et que je me réponds à chaque fois "Oh, non, je ne suis pas encore assez mûre !". Je ne sais pas trop ce qui me faisait si peur dans Proust, ce qui m’intimidait autant, mais je crois que sa réputation d’auteur aux "interminables phrases", au style excessivement subtil, et aux préoccupations exclusivement mondaines me donnait des boutons rien qu’à les imaginer.
   Finalement, 2016 aura été l’année propice pour sauter le pas et je m’en félicite car c’est une magnifique découverte.
   
   Déjà, je voudrais tordre le cou aux préjugés et aux clichés qui entourent l’œuvre proustienne : ses phrases sont assez longues, c’est vrai, mais pas interminables, et j’ai déjà lu des écrivains, anciens ou contemporains, aux phrases beaucoup plus longues que les siennes (Jérôme Ferrari par exemple, pour ne citer que lui). Par ailleurs, il m’a semblé que la phrase proustienne ne faisait pas d’excès de subtilités ou de raffinements abscons (comme je l’imaginais) mais qu’elle est au contraire précise et éclairante. Certes, la lecture de Proust demande du calme et de la concentration, mais je trouve qu’on entre assez facilement dans son monde, dans ses descriptions (qui sont toutes plus magnifiques les unes que les autres, et je le dis d’autant plus facilement que, d’habitude, je n’adore pas les longues descriptions), dans ses analyses psychologiques ou introspectives d’une intelligence remarquable et souvent teintées d’un humour irrésistible. Par ailleurs, je dois en être actuellement autour de la page 280 et je n’ai croisé jusqu’à présent qu’une seule duchesse (Madame de Guermantes) qui n’a d’ailleurs occupé que deux ou trois pages et qui a disparu bien vite : ce n’est donc pas, contrairement à ce que j’imaginais, une succession de tableaux mondains et de discussions de salons entre baronnes et comtesses, ce qui m’aurait grandement ennuyée !
   
   Non, bien loin de ce que j’imaginais, ce sont des souvenirs d’enfance, une tante plus ou moins neurasthénique et hypocondriaque dans la maison de laquelle on découvre le monde et les caractères de quelques personnages marquants, certains provinciaux qui ne sont pas sans évoquer Balzac, certains qui appartiennent à la famille du narrateur et dont l’autorité est source de craintes et de souffrances - une maison dans laquelle on découvre aussi la littérature, le plaisir d’écrire, les premiers élans amoureux, les beautés de la nature.
   
   Le narrateur découvre le monde et les caractères, c’est-à-dire, aussi, la mesquinerie et la cruauté, et même si l’auteur n’insiste pas excessivement sur ces aspects.
   
   On découvre un narrateur sensible, introverti, désespérément attaché à sa mère, et qui se désole à l’idée qu’il ne deviendra jamais écrivain parce qu’il "n’a pas d’idées". Il lit avec passion les romans d’un certain Bergotte*, auteur qu’il admire et qu’il brûle de rencontrer pour connaître son avis sur toutes les questions qui le préoccupent.
   
   C’est aussi une sorte d’ode à la sensualité : plaisirs de la vue dans les jardins d’aubépine, plaisirs de l’odorat dans la maison et la chambre de la tante, plaisirs du goût grâce à la cuisine raffinée de la bonne Françoise, si bien décrits que le lecteur en perçoit aussitôt les effluves et les nuances.
   Ce roman est à la fois un plaisir pour l’esprit et pour tous les sens !
   etc
   
   * Anatole France, romancier pour qui Marcel Proust avait beaucoup d'admiration, est considéré comme l'un des modèles de Bergotte. On cite parfois aussi l'écrivain Paul Bourget.

critique par Etcetera




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